Entretien

"Emancipation" (collectif féministe d’Angers) : « Il existe autant de manières de s’émanciper que de personnes »

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Dans un contexte où le féminisme reprend une place centrale dans le mouvement social, nous sommes allé.es à la rencontre d’un collectif féministe non mixte, Émancipation, qui, depuis dix ans, se bat à Angers contre toutes les formes de discrimination et d’oppression. Pour fêter ces dix années, le collectif avait organisé un festival de haute tenue. Rencontre.

Pouvez présenter votre collectif ?

Le collectif s’est créé en 2008, à l’initiative de membres du syndicat Sud Étudiant.e.s de la fac de lettres et de membres de ­l’Étincelle, lieu militant autogéré. Un collectif féministe avait déjà existé à l’Étincelle, dès 1997, appelé Émancipation. Le nom nous convenait bien, donc nous l’avons repris. Le collectif s’inscrit dans le féminisme matérialiste, en considérant qu’une des bases de l’exploitation des femmes est économique, notamment par l’appropriation de la force de travail de celles-ci dans la sphère privée. En dix ans d’existence, notre féminisme a évolué et s’inspire du mouvement décolonial. Dans un pays culturellement raciste, le racisme anti-blanc n’existe pas, si nous sommes résolument anticapitalistes, notre féminisme ne va pas sans l’antiracisme et la lutte décoloniale. Nous aimons nous définir féministes pro-choix, car nous sommes persuadées qu’il existe autant de manières de s’émanciper que de personnes.

Pourquoi avoir fait le choix de la non-mixité ?

Le collectif a été mixte pendant huit ans environ, hormis quelques périodes où aucun militant homme cisgenre [personne dont le genre ressenti correspond à son sexe de naissance, NDLR] n’était présent, mais pas spécialement par souhait. Cela ne nous empêchait pas de nous retrouver en non-mixité choisie sans homme cisgenre. Au bout de huit ans, nous avons voulu expérimenter la non-mixité totale tout le temps ! On se posait la question, « que ferions-nous si un jour on se retrouvait avec plus de mecs que de meufs en réunion ? » Cela nous posait problème. Donc on a pris la décision de la non-mixité, et nous y avons pris goût...

Comment a évolué votre collectif sur ces dix ans ?

En dix ans, notre féminisme a évolué, le contexte politique et social aussi. Les droits acquis sont sans cesse remis en question, et les violences physiques, psychologiques et symboliques à l’égard des femmes (cis ou trans), des personnes trans, des personnes racisées, des personnes handicapées, des personnes non hétérosexuelles, des travailleuses et travailleurs du sexe et de toutes celles et ceux qu’on oublie, perdurent.

Pendant ces dix ans, nous avons appris à créer une solidarité féministe, à remettre en question certains stéréotypes imposés par la norme. Malheureusement, nous sommes pleinement imprégnées par cette norme que nous critiquons. Mais nous espérons que ces dix années de discussions, d’actions, de concerts, de manifestations, de rencontres, nous auront à toutes et tous profité.

Dans le contexte où les idées oppressives sont de plus décomplexées, nous serons encore là dans dix ans. Mais avant de repartir, une petite fête s’imposait pour notre anniversaire.

Justement vous pouvez nous parler un peu du festival que vous avez organisé ?

Du 17 au 20 mai, nous avons organisé notre énième Festival Émancipation (presque un chaque année depuis dix ans) avec un programme très chargé !

Une conférence gesticulée ouvrait le festival, « Les marges de l’universel » d’Aurélia Décorté Gonzalez. La salle était pleine et a pu assister au croisement de l’histoire coloniale française et du sexisme institutionnel, en allant de la « grande » histoire à la « petite » histoire.

Plusieurs ateliers en non-mixité sans mecs cis étaient proposés, comme la sérigraphie ou encore un atelier auto-examen. Ce dernier est un outil bien connu lors des événements féministes, pour (re)découvrir individuellement ou collectivement la zone du dessous de la ceinture de manière externe et/ou interne et ce en non-mixité trans et femmes cis. Il s’agit de se réapproprier cette partie de notre corps, voir à quoi elle ressemble quand on le souhaite, redéfinir notre propre normalité. C’est aussi l’occasion de partager les savoirs que nous avons toutes et tous, sans jugement, éventuellement apprendre à définir notre état de bonne santé (celui dans lequel on se sent bien), et par là même, ne pas être aussi vulnérables dans nos rapports avec la médecine (voir, savoir, questionner). Il était animé par des femmes cis, certaines appartenant au corps médical, d’autres pas du tout.

Afin de ne pas exclure les plus jeunes, la compagnie L’Écho des ourses a joué son spectacle « Max la colère », pour les enfants de tous âges. Un goûter qui leur a pemis de discuter avec les comédiennes. Un espace projection était également proposé, dans lequel cinq films étaient à disposition, les personnes se mettaient d’accord pour regarder un ou plusieurs films.

On a aussi entendu parlé d’une sacrée soirée festive...

En effet une soirée très musicale était prévue avec différents groupes, Fluba (Ajazz/folk), Avale (punk/amour froid), Moulax (carrément electropop, un peu hip-hop et un peu punk) et enfin la DJ WAKA (hip-hop/rap/afrobeat/afrofuturism) venue de Marseille spécialement pour nous ! Détendue, déjantée et déhanchée, la soirée a été l’occasion de fêter les dix ans comme il se doit !

Et comment tout ça s’est terminé ?

On a fini par un brunch vegan en non-mixité sans hommes cisgenre, puis une discussion autour du thème « Le féminisme au croisement des luttes ». Organisée en deux temps, la discussion était l’occasion d’échanger autour de ce que nous apporte ou pourrait nous apporter le féminisme, puis quels sont les freins aujourd’hui aux luttes féministes.

Chaque personne venant à un moment du festival avait aussi l’occasion de faire un radiomaton, un court moment à s’enregistrer autour du thème de la discussion ou du festival en général.

Une expo sur le collectif Émancipation, depuis le tout premier collectif en 1998 jusqu’à aujourd’hui était présentée dans la pièce principale du lieu, pour donner un aperçu d’histoire féministe locale.

Tout le festival était à prix libre pour que l’argent ne soit pas un frein pour y participer. Au total, plus d’une centaine de personnes est passée sur le festival. On remercie encore mille fois toutes les intervenantes qui ont accepté de venir, se sont démenées pour nous. Épuisées mais sur un petit nuage, on a achevé le week-end sur un sentiment de « wahouuu, on remet ça ? »

Pour revenir à un cadre un peu plus général c’est quoi pour vous les enjeux actuels pour le mouvement féministe ?

Il nous semble indispensable de prendre en compte les différentes oppressions. Les luttes féministes doivent s’emparer des oppressions racistes, et de classes et de l’oppression spécifique qu’elles engendrent. Le concept d’intersectionnalité recouvre parfaitement ces réalités. Nos propres remises en question sont nécessaires pour aller vers une réelle évolution des mentalités.

Actuellement, le mouvement féministe doit maintenir son attaque contre les violences sexistes et sexuelles tout en restant extrêmement vigilantes au maintien des droits déjà acquis, toujours menacés.

Quels moyens d’actions seraient les plus à même de faire bouger les lignes selon vous ?

« L’ ère numérique » offre des possibilités de mouvement massif, comme nous l’avons vu cet hiver avec les #balancetonporc, #metoo, assez efficaces ! Nous sommes assez partisanes de la propagande par le fait ! La représentation des femmes dans toutes les sphères de la vie publique est indispensable, tout comme les luttes féministes doivent ­s’immiscer partout, dans nos réunions, chez nous, dans notre couple, dans notre famille, avec nos ami.es, au travail, partout ! Reste à se retrouver dans la rue, à l’image des femmes lors du 8 mars en Espagne cette année [1]. Nous devons montrer notre solidarité et la sororité qui nous unit.

Propos recueillis par Jon (AL Angers)

[1Voir dans Alternative libertaire de mai 2018 : « Espagne : Comment elles ont réussi la grève des femmes »

 
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