écologie

Eolien industriel : une affaire de réseaux

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La France participe à « l’effort » européen pour augmenter la production d’énergies renouvelables. On a bien vu les éoliennes fleurir sur le territoire, leur nombre devant plus que doubler d’ici 2023. Pourtant elles font l’objet de contestations locales comme à Saint-Victor-et-Melvieu, dans l’Aveyron.

L’État s’est mis en tête d’exploiter à fond l’intégralité de ses « ressources vent » réparties sur plusieurs sites principaux. Ceci se fait depuis 2013, sous forme d’entente entre communes et exploitants – un maire accepte un projet en contrepartie des impôts induits –, le tout chapeauté par les régions. Une fois les capacités évaluées, les permis distribués et les éoliennes construites, il faut les raccorder au réseau. Possédé par les communes, presque l’intégralité de ce réseau est géré par RTE (Réseau de transport d’électricité), une filiale d’EDF.

Ce système, avec ses enquêtes publiques et autres intermédiaires, a été jugé trop long et fastidieux, il a donc été simplifié par la loi sur la transition énergétique de 2015. On peut voir dans la rapide description qui suit que, de local, il n’y a que la provenance des ressources, et non pas la demande ou les préoccupations des habitantes et habitants [1]. Un transfert de coûts s’effectue au bénéfice du mix énergétique global aux frais des communes, tandis que tout un corpus législatif est mis en place pour favoriser l’expansion de ce système.

Colonisation et défense

Le sud du Massif central est reconnu comme un des grands gisements français de vent. Au début des années 2000, les projets commencent à se concrétiser, et des comités locaux de luttes ou associations se forment pour la défense des territoires. Ces luttes sont souvent qualifiées de NIMBY (not in my backyard) par les industriels, parce qu’elles mettent en avant la défense du paysage, les nuisances directes des éoliennes pour les êtres humains et pour les animaux.

La faiblesse de ces luttes est qu’elles se font de façon fragmentée, dans des lieux et contre des colonisateurs industriels différents. En Aveyron, c’est suite à l’annonce de l’installation d’un grand transformateur électrique qu’un nouveau collectif de lutte voit le jour sur la commune de Saint-Victor : l’Amassada [2]. L’ennemi cette fois est le même sur tous les sites, c’est RTE, qui a décidé d’implanter plusieurs transformateurs dans la région auxquels raccorder toutes les éoliennes, dont un central (à très haute tension ou THT) qui servirait à fournir en électricité notamment l’Espagne et le Maroc.

la cabane de l’Amassada, lieu de lutte et de sociabilité

Le collectif dénonce l’inutilité du projet du point de vue d’une région où les besoins en électricité sont couverts par l’hydroélectrique. En plus, le propriétaire des installations (la commune) devra se délester d’un petit million d’euros, répercuté sur la facture des abonné.es du réseau. Ce sont pourtant bien des infrastructures non seulement coûteuses mais en plus nocives que la commune va abriter.

Voilà un très habituel et pourtant curieux produit de la mentalité du capitalisme « vert » : le vent devient une ressource, ressource qui est commercialisable (ou « partageable » pour les esprits positifs). Sauf qu’à Saint-Victor on se pose la question de la superposition des productions (et donc de leur impact). Si une commune dispose d’eau et de vent en abondance, doit-elle obligatoirement se soumettre à l’intérêt collectif ? Quitte à en subir le contrecoup ?

Pour l’État et EDF, la question est tranchée. Ils ont inscrit dans la loi de transition énergétique que l’électricité serait l’énergie de demain (qu’elle soit d’origine nucléaire, éolienne ou solaire), la seule question à résoudre étant celle du transport. L’actuel patron de RTE, François Brottes, était le rédacteur de cette loi, il a pu y mettre toutes les dispositions avantageuses pour le développement d’EDF. Comme par exemple la « simplification » des procédures d’implantation du réseau, qui signifie en fait que la consultation publique n’a guère de valeur (à Saint-Victor elle s’est résumée à décider quel terrain serait sacrifié).

Et pire : jusqu’en 2012, EDF valorisait en Bourse les infrastructures comme partie de son capital immobilier, alors que les communes en étaient les vraies propriétaires. Cette situation ayant été rendue illégale, François Brottes l’a rétablie. En 2014, c’est encore lui qui avait fait passer le décret d’enfouissement des déchets à Bure. À ce niveau, on ne peut donc absolument pas parler distinctement d’énergies renouvelables ou fossiles… c’est le « grand mix ».

Augmentation du parc électrique

Pendant la vague de froid de janvier on aura pu entendre la ministre de l’Environnement Ségolène Royal sur le sujet : « Il n’est plus question d’en finir avec le nucléaire, ce n’est que par la convergence des énergies qu’on arrive à passer l’hiver. » Donc plus aucun démantèlement en vue, mais l’augmentation du parc électrique en additionnant les provenances. C’est probablement la seule réponse que ces vandales sont capables d’énoncer face à l’urgence de la sobriété énergétique. Dans ce contexte global, l’Amassada a appelé à une grande manifestation contre « le transformateur aux mille éoliennes » le 21 janvier 2017.

Au stade où en est la procédure d’installation du transformateur, il ne manque plus que l’accord du préfet pour donner le coup d’envoi des travaux. En réponse, ce 21 janvier à Rodez, 400 personnes se sont mobilisées, et ont fait cortège à travers la ville, au rythme d’une chorale anti-RTE. L’Amassada avait pour l’occasion construit un « dragon de caddies » plein de déchets, dont ils ont laissé un souvenir devant la préfecture pour enterrer symboliquement le projet. Des caricatures des principaux protagonistes du projet (et José Bové, très impliqué dans l’éolien) ont été accrochées à un faux pylône électrique.

Plusieurs collectifs ont pris la parole pour accuser les élus qui les ignorent, ainsi que les membres du gouvernement comme Ségolène Royal, au sujet du « grand mix » tant vanté – alors qu’il n’y a pas de vent sur le plateau du Lévézou aux soixante-quatorze éoliennes ! Pour toute réponse, les gendarmes mobiles ont gazé la manifestation. Pourtant, la colère est légitime, notamment sur ce que devrait rapporter l’éolien aux collectivités concernées. Aujourd’hui elles ne connaissent que les hausses d’impôts, tandis qu’une commune voisine, sans éoliennes, a pu mettre en place des infrastructures à visées collectives comme une épicerie... L’énergie doit rester un service de développement local, et non de spéculation internationale.

Reinette noyée (AL Aveyron)

[1Voir Alternative libertaire n° 244 : « Éolien industriel : Le vent c’est de l’argent ».

[2Plus d’informations sur https://douze.noblogs.org

 
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