Essai : La Novlangue néolibérale

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«  Le discours politique est destiné à donner au mensonge l’accent de la vérité.  » Le livre d’Orwell 1984 n’a rien perdu de son acuité tant on voit fleurir chez les professionnels de la politique une langue et un vocabulaire nouveaux, leur permettant de faire passer une chose pour son contraire. Mais, bonne nouvelle, Alain Bihr fournit des outils pour analyser la manière dont le pouvoir politique manipule le langage et les mots de manière à nous empêcher de développer une pensée subversive. Si nous ne pensons que dans les mots, le maître des mots est maître de la pensée...

On voit par exemple dans le livre comment la part socialisée du salaire devient une «  charge sociale  », la faisant ainsi passer pour un surcoût sans aucun lien avec le salaire. La «  liberté  », elle, n’alimente aucune pensée de l’émancipation dans les discours politiques dominants, mais sert au contraire à faire l’apologie de la soumission au capital et à l’État. Le livre se présente sous la forme d’un index dont chaque entrée analyse un des principaux concepts dont le sens a été soit inversé (il désigne alors le contraire de son sens originel) soit oblitéré (son usage émancipateur a été rendu impossible).

Livre universitaire fondé sur une grille d’analyse marxienne, il pourra paraître parfois difficile d’accès pour qui n’est pas initié à la critique de l’économie politique de Marx, que cela soit par le biais de l’université ou d’une structure militante.

Mais si la rigueur et la profondeur de l’analyse ne rebutent pas, quitte à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement (il se peut qu’un concept non explicité dans une entrée le soit dans une autre), on trouvera dans chaque entrée de ce livre de quoi déjouer la langue du capital et des États.

Ce travail peut être utile pour le syndicaliste amené à expliquer une loi, par-delà les termes employés par le pouvoir pour la promouvoir, et lui permet d’encourager, au sein de son syndicat, la réappropriation d’un vocabulaire subversif qui a disparu totalement des discours politiques dominants et, malheureusement, également parfois des milieux militants, pollués contre leur grès par la « novlangue néolibérale ».

Plus qu’un simple dictionnaire critique, ce livre contient des analyses sociologiques rigoureuses qui permettent d’expliquer l’histoire des crises du capitalisme («  Crises  »), ainsi que leur lien avec l’endettement des États («  Dette publique  ») et la crise écologique («  Capitalisme vert  ») tout en revenant sur des concepts forts du libéralisme politique («  Liberté  », «  Egalité  », «  Flexibilité  », «  Société civile  »...) ainsi que sur des buzz-concepts médiatiques servant la soupe à la droite et l’extrême droite («  Insécurité  »).

Se terminant sur un «  petit dictionnaire des idées reçues du néolibéralisme  », l’ouvrage permet également de se former avec humour à l’usage de la novlangue en apprenant à manier le sens et le ton du langage du pouvoir pour mieux le tourner en dérision.

En somme, un livre bien stimulant qu’on peut consulter comme un dictionnaire et qui nous sera bien utile dans nos syndicats !

Bernard Gougeon (AL Tarn)

  • Alain Bihr, La Novlangue néolibérale, Paris, Syllepse, 2017, 344 pages, 18 €
 
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