États-Unis : La deuxième Guerre froide

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Malgré une absence criante de preuves, les États-Unis continuent d’accuser l’Iran de développer l’arme nucléaire et d’aider la résistance irakienne. C’est un exercice de « deux poids, deux mesures », comme à l’habitude de Washington, dont les conséquences mondiales pourraient être désastreuses.

Ces jours-ci à Washington sont passionnants depuis que le gouvernement déploie toute son énergie à la tâche éreintante de « contenir l’Iran », au milieu de ce que Robin Wright, correspondant au Washington Post, appelle « la deuxième Guerre froide ».[…]

Peut-être devrait-on se réjouir de retrouver les jours enivrants de la première Guerre froide. Au moins, il y avait une puissance légitime à « endiguer », même avec des prétextes douteux et des moyens honteux. Mais il est instructif de se pencher sur les formes que « les anciens kremlinologues, tels que Rice et Gates, qui commandent maintenant la politique étrangère des États-Unis » (Wright) sont en train de donner à cette deuxième Guerre froide […]

Washington dans le rôle du Kremlin

Durant la première Guerre froide, le Kremlin avait imposé un Rideau de fer et construit le mur de Berlin pour contenir l’influence occidentale. Dans la seconde Guerre froide, comme le souligne Wright, la politique des anciens kremlinologues impose un « Rideau vert » pour bloquer l’influence iranienne. […]

Tout cela est présenté sans sourciller. Néanmoins, reconnaître que, pour la nouvelle Guerre froide, le gouvernement états-unien prend modèle sur Staline et ses successeurs devrait entraîner au moins un début d’embarras. Ceci expliquerait peut-être l’éditorial enflammé du Washington Post qui annonce que l’agressivité de l’Iran est entrée dans une phase de guerre chaude. « La Garde révolutionnaire, un État radical au sein de l’État islamique iranien, fait la guerre aux États-Unis et essaye de tuer autant de soldats américains que possible. » Les éditorialistes tonnent que les États-Unis doivent donc « riposter » […]. Les preuves que l’Iran fait la guerre aux États-Unis sont maintenant certaines. Après tout, elles viennent d’un gouvernement qui n’a jamais trompé la population américaine, surpassant l’impeccable honnêteté de ses prédécesseurs.

Supposons que, pour une fois, les accusations de Washington soient vraies et que l’Iran fournisse en effet les milices chiites avec des bombes de fortune qui tuent des soldats américains […] Si ces accusations étaient vraies, alors l’Iran aurait atteint un niveau d’iniquité qui ne serait qu’une minuscule fraction de celui de l’Administration Reagan, qui fournissait des missiles Stinger […] aux « insurgés afghans » […]. Ou alors l’Iran est coupable de certains des « crimes » de l’Administration Roosevelt, qui aidait des partisans « terroristes » à attaquer le régime souverain et pacifique de Vichy en 1940-41, et avait ainsi déclaré la guerre à l’Allemagne avant Pearl Harbor. […]

L’ingérence de qui ?

Sans ironie aucune, l’Administration Bush et les médias accusent l’Iran d’« ingérence » en Irak, qui sans cela serait bien sûr libre de toute influence étrangère ! Les preuves sont quelque peu techniques. Est-ce que la piste des numéros de série des engins explosifs improvisés mène jusqu’à l’Iran ? Si oui, est ce que les dirigeants iraniens sont au courant ou seulement la Garde révolutionnaire iranienne ? Mettant fin au débat, la Maison blanche a décrit la Garde révolutionnaire comme une force « terroriste de niveau mondial ». Désigner ainsi une force militaire nationale est un acte sans précédent, qui autorise Washington a entreprendre des actions punitives très diverses. […]

Sans aucun doute, le gouvernement iranien mérite de sévères condamnations. […] Le seul acte d’agression attribuable à l’Iran est la conquête de deux petites îles dans le Golfe – sous le régime du Shah, un proche allié de Washington. En plus de la répression interne – renforcée par l’agitation US, comme le fait régulièrement remarquer la dissidence iranienne – la perspective que l’Iran puisse développer des armes nucléaires pose problème. Bien que l’Iran soit tout à fait dans son droit de développer l’énergie nucléaire, personne – la majorité de la population iranienne incluse – ne veut qu’il ait des armes nucléaires. Cela rajouterait à la menace beaucoup plus grave représentée par ses proches voisins le Pakistan, l’Inde et Israël, tous possesseurs d’armes nucléaires avec la bénédiction des États-Unis, que la majorité du monde considère comme la plus grande menace pour la paix, pour des raisons évidentes.

Dénucléariser TOUT le Moyen-Orient

L’Iran refuse que les États-Unis contrôlent le Moyen Orient en s’opposant à leur politique, mais il ne représente pas une menace militaire. […] Et quelle que soit cette menace, elle serait facilement dépassée si les États-Unis acceptaient l’avis de la grande majorité de ses propres citoyens et de la population iranienne, en permettant au Moyen-Orient de devenir une zone dénucléarisée (y compris pour l’Iran, l’Israël et les forces américaines déployées sur le territoire). On peut rappeler, que la résolution 687 du 3 avril 1991 du conseil de sécurité de l’ONU, auquel Washington fait appel quand cela lui convient, demande « la mise en place d’une zone, exempte de toute armes de destruction massive et de missiles permettant leur lancement ».

Il est clairement reconnu que l’usage de la force militaire en Iran risquerait d’embraser la région toute entière, avec des conséquences inimaginables. Selon des sondages, effectués dans les pays voisins, où le gouvernement iranien n’est guère populaire, tels que la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, la majorité des populations préfère encore que l’Iran possède la bombe atomique plutôt que de voir une offensive militaire menée contre lui. […]

Tensions européennes

La politique d’endiguement de la nouvelle Guerre froide de l’Administration Bush s’est étendue à l’Europe. Washington voudrait installer en République tchèque et en Pologne, un « bouclier anti-missiles » vendu à l’Europe comme une protection contre les missiles iraniens. Même si l’Iran possédait des armes nucléaires et des missiles à longue portée, la probabilité qu’il les utilise pour attaquer l’Europe est proche de celle que l’Europe soit frappée par un astéroïde. Finalement, l’Europe ferait peut-être bien d’investir dans un bouclier anti-astéroïde ! […]

Il n’est pas surprenant que face au projet « anti-missile », la Russie ait recours à des comportements dangereux, comme par exemple, la toute nouvelle décision de reprendre, après 15 ans d’arrêt, les patrouilles à longue distance par des bombardiers nucléaires […].

L’idée de bouclier fait monter la menace de guerre d’un cran, au Moyen-Orient et partout ailleurs, avec des conséquences imprévisibles qui pourraient se terminer en une ultime guerre nucléaire. Le risque immédiat c’est que les dirigeants américains ou leurs homologues israéliens décident, par accident ou consciemment, de transformer cette seconde Guerre froide en guerre chaude, voire même détonante.

Noam Chomsky

• Article paru dans la revue américaine Z en août 2007.

Traduit par Albertine (Nantes), Emilie (Paris), Rémi (AL Paris sud), Sophie (AL Nantes)

 
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