antiracisme

Exhibit B, le zoo humain qui repose les questions de l’antiracisme.

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La mobilisation contre l’exposition de l’artiste Sud-Africain Brett Bailey, mené entre autre par la BAN (Brigade Anti Négrophobie) a essuyé une répression inattendue de la part des forces de l’ordre. La mobilisation a remis en avant un débat aussi vieux que les luttes antiracistes : celui du fraternalisme.

On peut penser que la mobilisation contre l’exposition Exhibit B se trompe de cible, qu’elle est diviseuse ou qu’elle est une perte de temps comparée à des combats antiracistes plus important. Et pourtant il y aurait plutôt lieu de se réjouir de la mobilisation contre Exhibit B, cri de colère pour la dignité et l’auto-affirmation.

Malheureusement, et malgré la surprenante répression transpirante de racisme, de nombreux militants antiracistes blancs se sont davantage reconnus en Brett Bailey qu’en ceux qu’il dit « défendre ». Ce fut notamment le cas de SOS Racisme et de la Licra (mais de ceux-là nous n’attendons rien) mais aussi, plus désolant du MRAP et de la LDH. Or, et peut-être plus que l’exposition, ce sont bien les réactions et propos de ces dernière organisations (qualifiant les opposants à l’exposition d’intégristes) qui ont fait monter la colère.

Pas seulement victimes

Les propos sur la défense de la liberté d’expression ont aussi mis le feu aux poudres, mettant dans la même case les opposants à Exhibit B, la censure d’État et les mobilisations de forces réactionnaires pour la défense d’un ordre symbolique de domination. Pourtant les problèmes que pose l’exposition ont été soulevés par les opposants et ont ouvert un débat dont devraient s’emparer tous les antiracistes : où sont dans cette exposition les esclavagistes, leurs armes, leur fouets (et leurs livres de comptes !) ? Et où sont les figures de la résistance ? Les Toussaint Louverture, nègres marrons, Reine Zingha ou encore les amazones du Dahomey ? De façon plus générale, pourquoi les figures de la résistance des colonisés sont inconnues et non enseignées à l’école au côté des figures de De Gaulle, Jean Moulin et autres Jean Jaurès ? Même inconsciente chez Bailey, cette récurrence des figures victimaires ne sont pas anodines et ont des conséquences, comme la vision infériorisante des noirs.

Fraternalisme et autonomie, éternel débat

Derrière la polémique, c’est la question de la lutte par procuration qui est soulevée, question qui a la vie dure dans l’histoire de l’antiracisme : oppression ou lutte sous-estimée, décrétée secondaire ou accusation de division par les « amis » de gauche des immigrés et colonisés. Ces dernières n’ont jamais affiché que des soutiens assez peu clairs hier comme aujourd’hui, depuis la guerre d’Algérie, les marches pour l’égalité, et jusqu’à la loi de 2004 sur le voile. C’est un refus de ce que Césaire appelait le « fraternalisme » en milieu militant : « car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité […] vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès » [1].

La leçon à tirer, dans la perspective de construction d’un front social antiraciste large, c’est que les organisations de l’antiracisme traditionnel comme le MRAP et la LDH vont devoir changer. Elles vont devoir apprendre à faire avec les mouvements autonomes des racisés, prendre en compte leurs jugements. Elles devront accepter les mutations de l’antiracisme d’aujourd’hui, s’interroger sur les nouvelles réflexions et thématiques qu’avancent ces mouvements. Et de conclure comme Césaire « l’heure de nous-même a sonné » [2] : c’est un peu ce qu’ont crié les manifestants contre Exhibit B ! Dans le même style, on a aussi : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux mêmes. »

AL Montreuil

[1Aimé Césaire « Lettre à Maurice Thorez »

[2Aimé Césaire « Lettre à Maurice Thorez »

 
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