Exposition : Tomás Saraceno au Palais de Tokyo

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Le Palais de Tokyo se dit « antimusée ». Il est surtout un temple du « hype » parisien, celui de l’avant-garde mondiale de l’art contemporain et des cercles réservés de la mode. Cet automne, après la fashion week pour laquelle il a privatisé ses espaces comme chaque année, la provocation fut à son comble avec – jusqu’au 6 janvier– On Air, une carte blanche à Tomás Saraceno dont le cœur est fait de toiles d’araignées.

Dans cet endroit des plus riches, l’artiste appelle dans le Manifeste aerocene les « aéronautes » à s’unir pour « une nouvelle époque ». Sans frontières et sans combustibles fossiles. On se demande si la virtuosité de circulation dans les contradictions de l’époque si caractéristique du lieu ne bouche pas la potentialité et la matérialité immédiates de l’œuvre. Mais peu importe. La proposition est tellement saisissante, qu’une fois écartées nos réticences, l’occasion est belle de changer d’air. À partir du réel fragile, celui que l’on brise et nettoie dans l’ordinaire de nos vies civilisées, les œuvres nous invitent à construire un nouvel imaginaire, un monde alternatif, un commun qui aura changé de référentiel, une utopie mais ancrée dans ce qui existe déjà.

J’ai eu la chance de parcourir l’exposition avec des amis et amies d’Afrique et d’Asie, dont les existences déniées sont réduites par l’État à la répression et au contrôle, à l’exploitation dans le travail « sans papiers », à la chasse justifiée par l’hygiène de la rue, ceux et celles-là dont les vies nécessitent d’autres idées pour se loger et pour se déplacer, pour aimer même. À leur côté, aucun risque de se tromper.

Avant d’entrer, consigne est donnée de ne pas souffler, de ne pas parler fort, de se déplacer lentement pour ne pas déranger trop l’espace… Après un sas en angle coupant tout faisceau de lumière, voilà l’obscurité éclairée uniquement des toiles qui scintillent. De toutes formes et tailles, on dirait qu’elles flottent. Les araignées qui les ont tissées les ont quittées, ou ont été enlevées à leur œuvre (on pourra poser la question de leur exploitation à elles aussi malgré les louables intentions de l’exposition) à l’exception de deux d’entre-elles, l’une habitante du Palais et l’autre venant de très loin si l’on en croit sa corpulence. Elles ne sont pas enfermées, simplement tendues entre des tiges métalliques. Tout le monde pourrait les balayer d’un revers de main. Ne le fait pas. Ébahie, émerveillée, surmontant comme par magie ses peurs profondes. Plus loin, des micros surpuissants enregistrent les bruits de nos mouvements qui mettent en vibration les fils de nos amies, des lampes éclairent nos poussières. On perçoit les perturbations infimes, sonores, matérielles, qui font une pollution immense de l’air.

Samuel me glisse à l’oreille : « Tu sais, il y en a plein dans la brousse, des araignées ! » Je crains qu’il veuille me dire ici l’absurdité de l’installation. Tout au contraire, c’est plutôt la joie d’une proximité familière possible qui émerge de cet univers précaire. Ces toiles qui structurent tous les coins cachés ici et là-bas invitent à baisser les armes, à chercher le calme, la sobriété des gestes et de l’énergie qu’on y met, pour trouver un commun dans ce que le monde a de plus fragile. Nous cheminons petit à petit dans cet univers qui a changé de base et comprenons que nous pourrions habiter autrement, dans un équilibre qui nous permet de flotter au milieu de l’univers, sans poids, en appui sur cette précarité qui est le diapason du monde.

Valérie (AL PNE)

 
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