12e congrès d’AL (Castillon-du-Gard, 2015)

Féministes tant qu’il le faudra, partout, tout le temps, dans une optique révolutionnaire et émancipatrice

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Le mouvement féministe est très uni sur certains sujets fondamentaux (IVG, violences sexistes...) et très divisé sur d’autres (prostitution, vêtements religieux...). Alternative libertaire se positionne.

Au niveau local, Alternative libertaire s’investit dans des luttes féministes diverses comme par exemple : participation à la marche de nuit à Orléans, distribution de matériel fédéral en lien avec l’antipatriarcat devant un lycée professionnel à Grenoble, participation aux diverses manifestations du 8 mars à Paris, Lyon, Toulouse ainsi qu’aux manifestations contre les violences faites aux femmes (25 novembre) ou de défense de l’IVG... En février dernier alors que le droit à l’IVG était menacé en Espagne des camarades ont participé aux manifestations de soutien dans un grand nombre de villes où Al est présente.

Dans certaines villes il existe des initiatives plus pérennes, comme la grrrève des femmes à Toulouse ou le collectif d’égales à égales à Angers. Si à Toulouse, AL n’est pas à l’initiative de la grrrève des femmes et se trouve donc en position minoritaire, à Angers c’est le CAL qui a participé à la fondation du collectif dont l’une des actions phares est l’organisation annuelle des journées « d’égal à égales ».

Force est de constater que la participation à des initiatives féministes est très subordonnée à l’existence d’une dynamique féministe déjà en place ou à une volonté politique forte des organisations et associations dont Al partage des idées. Les divisions évoquées plus haut laissent à penser que tout est à (re)faire pour arriver à des dynamiques féministes satisfaisantes qui dépasseraient le cadre d’un consensus mou ne permettant pas d’avancer des revendications féministes autres que les « basiques » (égalité des salaires, lutte contre les violences...) qui sont certes nécessaires et doivent être portées mais qui sont loin d’être suffisantes pour AL.


pour accéder au dossier Féminisme d’AL, c’est par là !


L’hymne des femmes - Compagnie Jolie Môme by marionjongle L’hymne des femmes - par la Compagnie Jolie Môme


PMA, GPA, libéralisme et eugénisme... ne confondons pas tout

PMA : L’égalité des droits face à l’écologie traditionaliste

La version initiale du projet de loi sur le mariage pour tous comportait des dispositions pour ouvrir l’accès à la PMA (procréation médicalement assistée, ce qui inclut notamment la fécondation in vitro, l’insémination artificielle mais pas la gestation pour autrui – GPA) aux couples aux couples de lesbiennes. En raison de l’invraisemblable cirque réactionnaire à l’idée de la seule ouverture du mariage aux couples homosexuels, le gouvernement a cédé et choisi la voie du « compromis ». Près d’un an après cette concession faite aux intégristes, le débat sur la PMA s’est déplacé dans certains milieux écologistes, libertaires et anticapitalistes entre autres autour d’un livre (La reproduction artificielle de l’humain, Alexis Escudero, 2014, Le Monde à l’envers) encensé à la fois par le milieu « manif pour tous » et par certains milieux écolos notamment le groupe grenoblois Pièces et Main d’œuvre (PMO). Ce grand écart est possible grâce à un discours à la fois naturalisant en ce qui concerne la procréation et la différence sexuelle (ça plaît aux réacs) et très critique sur le développement des techniques de procréation médicalement assistée (ça plaît aux écolos traditionalistes). Le débat peut paraître anecdotique pourtant il ne l’est pas : certains courants écologistes peuvent, par excès de radicalisme tomber dans un antiféminisme par négligence de la réalité des inégalités entre femmes et hommes, voire par la valorisation du "retour à la nature" qui serait supposément différente pour les unes et pour les autres.

En tant qu’organisation anti patriarcale et anticapitaliste, nous pouvons sortir du faux dilemme dans lequel nous placent ces propos anti-PMA, à savoir l’injonction à choisir entre l’opposition à la PMA au nom de l’opposition à un business juteux de la reproduction, et la lutte pour l’égalité réelle entre femmes et hommes,homosexuel-les et hétérosexuel-les. Nous pouvons d’une part, porter un regard critique sur la PMA au moins sur deux plans : son caractère hétérosexiste d’une part puisqu’elle est réservée aux seuls couples hétérosexuels. De plus elle contribue à faire reposer la fertilité du couple sur la seule femme qui en subit les conséquences. Sur le plan de la santé physique (injections d’hormones à hautes doses), psychologique (responsabilité/culpabilité) et sur la vie sociale tant les protocoles sont souvent difficilement compatibles avec une activité salariée traditionnelle (fécondation in vitro). Nous revendiquons donc que les femmes suivant ce type de protocole médical bénéficient d’aménagements du temps de travail au même titre que les femmes enceintes.

Enfin elle ne pose pas la question de la survalorisation de la filiation biologique dans notre société, qui amène sans doute bon nombre de couples à aller vers la PMA plutôt que l’adoption, tant le lien biologique entre parents et enfants est pensé comme essentiel dans la construction du lien affectif. Mais ce n’est pas la seule raison : le processus d’adoption (qui est du reste ouvert aux femmes célibataires) est très long, fait l’objet d’enquêtes sociales poussées et interroge sur les réseaux mis en œuvre à l’étranger. Le choix de la rapidité potentielle de la PMA et de sa simplicité administrative ne doit pas rester le privilège des seuls couples hétérosexuels

Nous pouvons ensuite, à l’instar de certains écologistes anticapitalistes, dénoncer l’aspect libéral de la PMA : c’est un véritable marché, bien lucratif et dont les protagonistes semblent parfois bien éloignés de l’idéal altruiste du médecin qui va « donner » à un couple infertile le bébé dont il rêve. On peut également s’interroger sur les possibles dérives eugénistes de la pratique (sélection des embryons les plus « compétitifs ») tout en restant prudent-es pour au moins deux raisons. Tout d’abord ces dérives sont encore de l’ordre du fantasme aujourd’hui car la PMA est très encadrée juridiquement et il n’est pas possible de choisir la couleur des yeux des futurs bébés. Et d’autre part il faut faire attention à ce que la lutte contre l’eugénisme n’entre pas en contradiction avec le droit à l’avortement en stigmatisant les femmes qui avortent lorsqu’elles apprennent que le fœtus est porteur d’un handicap.

Tenant compte des enjeux de santé et économiques de la PMA, Alternative Libertaire se prononce tout de même pour son ouverture aux couples de même sexe. En effet elle est actuellement réservée aux couples hétérosexuels, ce qui constitue une discrimination de plus à l’égard des homosexuel-les et renforce l’idée selon laquelle la seule forme familiale légitime serait la famille patriarcale hétérosexuelle, à savoir un père une mère et leurs enfants biologiques.

La GPA, le paroxysme de l’exploitation patriarcale et capitaliste des femmes ?

Enfin, on amalgame souvent la PMA et la gestation pour autrui (GPA). La GPA est une pratique illégale en France mais légale dans d’autres états (Grande Bretagne, Inde...) ou seulement pas interdite (Grèce, Ukraine...) qui consiste à rémunérer une femme pour qu’elle « porte » le futur enfant de couples infertiles (une diversité de techniques existe mais il n’est pas nécessaire de les développer ici puisqu’on parle du principe de la GPA quelle que soit la méthode utilisée). La figure majoritaire de la mère porteuse est celle de la femme indienne ou ukrainienne, pauvre et sans emploi réduite à l’obligation de « louer » son utérus pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille et prise en charge dans une "usine à bébés.

Il est difficile de connaître la réalité d’une activité clandestine, toujours est-il que la théorie angélique du « don de soi » des mères porteuses qui seraient heureuses de venir au secours de couples infertiles, nous semble très problématique sur plusieurs points. D’une part dans quelle mesure ce « don de soi » n’est-il pas commandé par des impératifs économiques ? Si pour certaines femmes être mères porteuses peut être préférable au travail en usine où il faut subir harcèlement sexuel et patronal, exposition à des conditions de travail dangereuses, etc, cela n’en reste pas moins un « choix » plus que contraint.

On peut même s’interroger sur cette préférence quand on sait que les mères porteuses subissent aussi les pratiques de la PMA (stimulation hormonale, fécondation in vitro, réimplantation, surveillance et examens multiples…). Même s’il n’y avait pas d’enjeu économique on pourrait encore se questionner sur le caractère « libre » du fait de devenir mère porteuse lorsque l’on voit à quel point la maternité est sur valorisée pour les femmes. Sans parler des conséquences pour la santé, la vie sociale et professionnelle, des mères porteuses... être enceinte est un travail à plein temps où il n’existe ni heures de pause, ni RTT ou congés et où le corps est plus qu’un outil au service de la production, il est la production.

Alternative libertaire se bat pour l’abolition de l’exploitation capitaliste de toutes et de tous, et de l’exploitation patriarcale du corps des femmes. Dans cette optique nous ne pouvons que nous opposer aux pratiques de gestation pour autrui qui renforcent la domination de classe (et de race) entre femmes, et qui renvoient certaines catégories de femmes à un rôle de génitrices au service de couples mieux dotés économiquement.

Antipatriarcat, anticapitalisme et antiracisme

Pas de libéralisme dans notre féminisme

Bien qu’Alternative libertaire n’adhère pas à l’idée selon laquelle l’oppression des femmes découle du système capitaliste (et qu’il suffirait donc de combattre le capitalisme pour combattre le sexisme et le patriarcat), cela n’empêche pas de lier revendications antipatriarcales et anticapitalistes. En effet certaines revendications féministes qu’on pourrait qualifier de « réformistes » n’intègrent pas la question du capitalisme ou plutôt ne critiquent pas le système capitaliste. Le groupe d’action féministe « La Barbe » illustre parfaitement ce féminisme non critique des institutions puisque leur mode d’action se focalise sur les instances de pouvoir (au niveau politique, économique, culturel...) au sein desquelles elles réclament la parité ou du moins la mixité. Scander « plus de femmes au cac40 » ce n’est pas comme ça qu’Al envisage le féminisme ; nous ne pensons pas que remplacer une oppression par une autre soit un objectif valable, pas plus que nous ne pensons que les femmes seraient à même d’adoucir l’exploitation capitaliste.

En revanche, bien que luttant pour l’abolition du salariat, Al se joint aux revendications d’égalité professionnelle et notamment salariale afin d’améliorer concrètement la vie des salariées, car nous avons bien conscience des inégalités criantes entre femmes et hommes sur le marché du travail (division sexuelle du travail, inégalités salariales, harcèlement sexuel, discriminations suite à une maternité...).

Antiracisme et antipatriarcat : on ne veut pas choisir

Notre féminisme serait incomplet si nous n’y intégrions pas une bonne dose d’antiracisme. En effet, tout comme le groupe des femmes n’est pas homogène sur le plan de la classe sociale, il est également divers sur le plan des « races » (en tant que groupes socialement construits, et pas biologiques). Être une femme signifie subir un certain nombre de discriminations, être issue d’une classe sociale défavorisée amène un autre type de discriminations, être une femme racisée (c’est à dire être perçue comme étrangère, pas française, que cela soit vrai d’un point de vue administratif ou non) implique encore de nouvelles discriminations. Ainsi une femme d’origine africaine sera-t-elle discriminée en tant que femme ET en tant qu’africaine, ce qui amène à une discrimination différente que celle à laquelle une femme blanche est confrontée. Et cela sera d’autant plus vrai si elle est sans papier, ce qui expose à de constantes violences institutionnelles et policières.

Ces deux dernières années, plusieurs agressions de femmes portant le voile ont été médiatisées (Roubaix en 2014, Argenteuil en 2013). Ces faits de violence spectaculaires sont l’expression la plus radicale de l’exclusion et des violences (morales, institutionnelles, physiques) dont font l’objet les femmes portant le voile en France. Outre l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public (qui n’a pas donné lieu à de nombreuses condamnations, il faut le reconnaître) on peut penser au licenciement de la salariée de la crèche Baby Loup dans les Yvelines (2014) ou encore la recommandation de ne pas accepter que des mères voilées accompagnent les sorties scolaires (circulaire Chatel).

Les débats à ce sujet sont houleux, et nous sommes souvent sommé-es de trancher entre deux positions qui ne nous semblent pas satisfaisantes. Nous ne pouvons pas, d’une part, cautionner certains propos émanant par exemple des membres du PIR (le parti des indigènes de la république) qui hiérarchisent les luttes et font passer la lutte antiraciste avant la lutte antisexiste. Mais nous ne devons pas pour autant nous allier avec certains courants féministes qui ne proposent que des discours naturalisants et racistes sur le "sexisme des banlieues", qui serait plus violent qu’ailleurs et surtout qui serait lié à l’origine culturelle des individu-es et non au fait qu’ils et elles ont été socialisé-es dans une société patriarcale. L’association la plus emblématique sur ce sujet est "ni putes ni soumises" mais on peut malheureusement retrouver ce type de discours chez bon nombre de féministes.

Alternative libertaire défend l’athéisme et combat tous les fanatismes religieux. En tant que féministes, nous pouvons nous questionner sur les raisons qui poussent des femmes à porter le voile. Cela ne nous autorise pas, d’une part, à leur prêter des opinions notamment antiféministes sans avoir échangé avec elles. Cela ne nous empêche pas d’autre part, d’être solidaires de ces femmes qui sont confrontées à des discriminations produites à la fois par le sexisme et par le racisme.

Féministes donc contre l’homophobie et la transphobie

Enfin, nous savons que toutes les femmes ne sont pas hétérosexuelles : les lesbiennes vivent d’autres formes de stigmatisation que les hétérosexuelles, en tant que femmes et en tant que lesbiennes. La discrimination vécue par les lesbiennes et les gays se recoupe en bien des endroits mais chacune comporte des particularités dont il faut avoir conscience. La discrimination à l’égard des transsexuel-le-s s’articule bien souvent avec l’homophobie et l’antiféminisme les plus primaires, aussi même si nous ne saisissons pas forcément tous les enjeux et toutes les difficultés que rencontrent les transsexuel-le-s nous ne pouvons que les soutenir et condamner les agressions à leur égard.

Il faut donc bien garder en tête tous ces paramètres du patriarcat, tout en refusant de hiérarchiser les oppressions. Cela nous évite par exemple, de tomber dans le piège de l’antiracisme angélique qui refuse de voir des oppresseurs dans le groupe des hommes racisés (et de ce fait discriminés). Cela nous évite également de proposer des revendications et un féminisme qui ne prendraient en compte que l’expérience d’un groupe de femmes (en l’occurrence, le nôtre, plutôt blanches, hétérosexuelles et pourvues d’une certaine éducation). C’est en ayant conscience de cette hétérogénéité du groupe des femmes que nous pourrons poser des revendications féministes véritablement transformatrices ; sans cela nous risquerions de toujours laisser tout un pan du groupe des femmes de côté. Alternative libertaire porte donc un féminisme anticapitaliste, antiraciste et qui combat l’oppression des individus en raison de leur sexe, de leur genre et de leurs orientations sexuelles.

Les offensives réactionnaires

On ne cesse de nous marteler que « le féminisme, c’est has been », l’égalité des droits est là et l’égalité de fait approche, ce n’est qu’une question de patience. Pourtant les deux dernières années ont été le théâtre d’une vague de mobilisations antiféministes considérable.

Les réacs de la manif pour tous

Novembre 2012, le projet de loi d’ouverture du mariage aux couples de même sexe est déposé au parlement, en même temps qu’une association nommée La Manif pour Tous se déclare en préfecture. Ce collectif est composé de militantes et militants issu-es de groupes catholiques réactionnaires comme alliance VITA, association anti choix de la tristement célèbre Christine Boutin. Le collectif homophobe entraîne dans son sillage des personnalités politiques, notamment de l’UMP et du FN mais aussi des membres de groupuscules fachos.

En avril 2013, la loi est finalement adoptée avec un énorme coup de rabot sur la question de la PMA, première concession faite aux réacs et aux cathos. C’est alors que l’offensive contre une prétendue « théorie du genre », venue des états-unis et propagée dans les écoles et les universités, commence à prendre de l’ampleur et à se rendre visible.

Durant l’année scolaire 2013-2014, le programme « ABCD de l’égalité » destiné à aider les enseignantes et enseignants de primaire à faire réfléchir les enfants sur le sexisme, la place des femmes et des hommes dans la société a été expérimenté. Tout ce temps, les manif pour tous et consorts (parmi lesquels : vigie gender, Homens, Antigones, Journée de retrait de l’école...) n’ont cessé d’attaquer ce qu’ils et elles voient comme une atteinte à l’altérité sexuelle, une expérimentation dangereuse pour les enfants et l’imposition du féminisme et de l’homosexualité à toutes et tous.

Ces délires infondés n’ont pas été sans effets : outre le harcèlement dont les enseignantes et enseignants ont pu souffrir, le gouvernement a une fois de plus fait marche arrière et a arrêté le programme « ABCD de l’égalité », le remplaçant par un module de formation des enseignantes et enseignants, plus consensuel. Ce qu’il faut en retenir, c’est que dès qu’ils et elles descendent dans la rue, les militantes et militants d’extrême droite et du catholicisme intégriste obtiennent gain de cause. Quant à la question de savoir s’il existe ou non une "théorie du genre" il s’agit d’un faux débat sémantique visant à détourner le regard de ce que les réacs "anti gender" combattent : la volonté affichée de déconstruire les stéréotypes de genre et la promotion d’une société où les rôles sociaux de "femmes" et d’"hommes" n’existeraient plus. Ainsi ces personnes militent non pas pour les droits des enfants mais pour la restauration d’un ordre patriarcal.

Nous devons faire preuve d’une grande vigilance sur la capacité de nuisance de ces groupuscules antiféministes. De façon marginale, certaines et certains ont réussi à infiltrer les associations de parents d’élèves voire à créer les leurs, ce qui démontre une certaine volonté de nuire au quotidien à celles et ceux qui tentent de faire reculer le sexisme dès le plus jeune âge par une éducation égalitaire.

L’IVG un « droit » toujours menacé

Décembre 2013, stupeur et inquiétude en Espagne où un projet de loi visant à restreindre l’accès à l’avortement aux cas les plus « graves » (viols « avérés » et danger pour la vie de la femme) mobilise les féministes en Espagne et en France. Pendant ce temps en janvier 2014 un amendement à la loi française de dépénalisation de l’avortement fait polémique : il s’agit de retirer la notion de « situation de détresse » de la loi, pour enfin inscrire le recours à l’avortement comme un droit à part entière et non une concession faite aux femmes qui n’ont pas su gérer leur contraception. Si l’amendement est finalement adopté, les catholiques « anti choix » en ont profité pour réunir environ 20 000 personnes à Paris, qui défilaient tant contre ce fameux amendement qu’en « soutien » à l’Espagne qui nous montrerait « le droit chemin ». Les manifestations féministes pro-choix qui se sont tenues dans toute la France début février ont réuni entre 30 000 et 40 000 manifestantes et manifestants.

Le droit à l’IVG ne semble pas réellement menacé en France (pour l’instant !!1) mais son application l’est bel et bien et ce depuis plusieurs décennies. À l’occasion des 40 ans de la loi Veil, la ministre de la santé s’est fendue de déclarations d’intention sur l’accès à l’avortement notamment en garantissant la gratuité des actes périphériques à l’IVG (consultations, échographies...). Mais ne soyons pas dupes, il ne s’agit que d’affichage car les centres de planification, les rares centres dédiés à l’IVG qui subsistent et les associations féministes qui luttent pour garantir l’accès et l’information sur ces questions, sont tuées à petit feu par les logiques de rationalisation des coûts et de démantèlement du service public. Et tout cela, sans parler de l’accueil des femmes venant avorter, par un personnel parfois opposé à l’avortement ou tout du moins non favorable à sa banalisation. Ainsi l’avortement, pas intrinsèquement traumatisant pour beaucoup de femmes, reste pour beaucoup un très mauvais souvenir en raison d’un personnel médical hostile, culpabilisant, infantilisant, etc. Avoir recours à l’IVG en France est donc loin d’être « confortable » et facile notamment pour les mineures, les précaires, les étrangères...

Quant à la contraception, on est encore loin d’une réelle accessibilité et notamment pour les mineures et les femmes précaires, tant l’information sur les structures dédiées à la diffusion de la contraception est partielle. De plus, le choix du contraceptif reste une bataille à mener : entre la prescription de la pilule en première intention et l’impossibilité d’avoir accès à la stérilisation si on n’a pas au moins 45 ans et trois enfants, il reste du travail.

Alternative libertaire revendique la liberté d’avoir recours à l’avortement, gratuitement et à tout moment, sans avoir à en justifier. Nous souhaitons aussi la mise en place d’une véritable éducation à la sexualité, qui comprenne tant les dimensions « techniques » et procréatives que celle de la promotion de relations affectives libres, consenties, et non violentes.

Les masculinistes : au nom du père et de l’antiféminisme

Quelques éléments de contexte sur les « droits des pères »

Les maculinistes ne sont évidemment pas apparus en 2013, mais leur stratégie de perchés et devenus plus visible.mais cette date marque leur entrée dans le paysage médiatique français. Février 2013, à Nantes, un homme se perche sur une grue pour protester contre une décision de justice qui octroie à son ex conjointe la garde principale de leur enfant. Suite à ce premier coup d’éclat d’autres pères « déchus » escaladeront grues, cathédrales et autres monuments phalliques pour réclamer « l’égalité des droits » et l’automatisation de la garde alternée après un divorce ou une séparation.

Il est difficile de contredire le discours de ces hommes qui se présentent comme des pères aimants sans passer pour une caricature de féministe anti-hommes. Pourtant si ces pères perchés jouissent d’une telle côte c’est entre autres parce que les chiffres qu’ils avancent sont tronqués, et parce qu’ils omettent de dire toute la vérité sur leurs démêlées judiciaires : ainsi le père perché de Nantes, Serge Charnay a tenté à deux reprises d’enlever son fils et a été violent envers son ex conjointe. Nicolas Moreno, membre de l’association « Jamais sans Papa » et soutien de Serge Charnay, a été poursuivi pour violences conjugales.

Quant à la prétendue discrimination dont les hommes seraient victimes dans les tribunaux aux affaires familiales, c’est un leurre : les « pères perchés » affirment que 80% des pères sont écartés de l’éducation de leurs enfants, comme on peut le lire sur le site de l’association « SVP papa ». Si dans 80% des cas, la résidence principale de l’enfant est fixée chez la mère, c’est parce que dans la majorité des cas, les parents se mettent d’accord sur ce mode de résidence. L’étude des dossiers des juges aux affaires familiales montrent que seuls 2% des divorces font l’objet d’un litige pour la garde de l’enfant. Et lorsqu’il y a litige, les pères obtiennent plus souvent la résidence que lorsqu’il y a un accord. Les juges choisissent la résidence alternée pour environ 10% des procédures litigieuses. On est donc loin des deux millions d’enfants privés de leur père que mettent en avant les associations de défense des pères.

En réalité et selon les chiffres, quelques pères sont concernés par la situation, à raison, mais cette minorité d’hommes a plus d’audience que les milliers de femmes victimes de violences conjugales. De plus, il existe déjà une loi (du 4 Mars 2002) qui consacre la garde alternée comme la meilleure solution en cas de divorce.

Quand les masculinistes agissent

Les masculinistes ont tenté en novembre 2014 de faire passer une loi rendant automatique la garde alternée suite à une séparation, et ce, même en cas de violences conjugales (ce qui aurait des conséquences dramatiques pour les femmes victimes de violences). Grâce à une mobilisation des associations féministes de lutte contre les violences et de défense des mères célibataires, cela n’a pas été adopté.

Cela étant, cette idée selon laquelle les hommes seraient aujourd’hui dominés socialement par les femmes, est fortement relayée dans les médias, notamment par les pseudos intellectuels réactionnaires et médiatiques comme Eric Zemmour, Alain Finkielfraut, Alain Soral. De plus, les militants des groupes de défense des droits des hommes comme SOS Papa (mais aussi les réseaux Hommes, le groupe d’étude sur les sexismes (Lyon) se donnent une caution "scientifique" en s’appuyant sur les écrits de psychanalystes (Guy Corneau), psychiatres (Richard Gardner) ou psychologues (Yvon Dallaire), dont les théories sur le rôle du père, la communication homme-femme…

Assiste-t-on alors à l’émergence d’un mouvement d’une même ampleur que celui que connaissant le Canada et le Québec, où les groupes de pères sont bien plus virulents (menaces à l’égard de travailleuses d’associations de lutte contre les violences, perturbation d’événements féministes, harcèlement moral à l’encontre de militantes et militants féministes...) ?

On ne peut pas parler (encore) pour la France d’un mouvement masculiniste au même titre qu’au Québec ou au Canada où les militants sont fortement structurés et revendiquent des droits pour les hommes et les pères au sein de plusieurs instances de pouvoir. En France il existe bien l’association SOS Papa qui a des délégations dans une quarantaine de villes et compte 15.000 adhérents. Cela étant, si la base militante de l’association défend bien des revendications que l’on peut qualifier de masculinistes (garantir l’autorité parentale aux deux parents, imposer la garde alternée, reconnaître le syndrome d’aliénation parentale2), leur pouvoir d’action reste assez limité puisque bien qu’intégrée dans les réseaux nationaux d’associations familiales SOS Papa n’y a qu’un rôle consultatif.

On peut ajouter que certains de ces pères perchés revendiquent le droit de s’opposer à l’avortement d’un embryon qu’ils ont conçu, ou le droit de ne pas participer à l’entretien d’un enfant qu’ils ont fabriqué "involontairement". Récemment on a assisté à la médiatisation de cas de quelques hommes devenus "pères malgré eux" présentés comme les martyrs d’une prétendue toute-puissance des femmes dans le processus de procréation (voir les articles de l’avocate Mary Plard qui défend ces hommes et en a tiré un livre, Paternités imposées (2013)).

Comme dans le cas des pères perchés, c’est une imposture d’une part parce qu’on monte en épingle des cas très marginaux qui ne relèvent pas d’un phénomène social d’oppression des hommes par les femmes, d’autre part parce que l’on passe sous silence la passivité des hommes vis-à-vis de la contraception. En effet une grande partie de ces hommes soit-disant dépossédés de leurs droits reproductifs n’ont tout simplement pas utilisé de préservatif, et ce même avec des femmes qu’ils connaissaient à peine. Il n’est pas question ici de dire qu’ils l’ont bien cherché, simplement de déconstruire cette fausse idée selon laquelle les hommes seraient impuissants à maîtriser leur fécondité. Ils préfèrent tout simplement laisser aux femmes le soin de cette besogne.

Il est urgent de démentir dès maintenant toutes les affirmations de ces pères soit disant spoliés de leurs droits parentaux par des juges aux affaires familiales sexistes et partie prenante d’une justice « matriarcale ». En effet leur antiféminisme avance masqué et n’est pas repérable au premier coup d’œil pour qui n’est pas un minimum informé-e sur les enjeux autour des violences conjugales et de la garde alternée. Ces pères bénéficient d’une aura de respectabilité voire de sympathie assez forte, ce qui les rend plus difficilement attaquables.

Prostitution

Le sujet de la prostitution divise autant chez les féministes que chez les libertaires et les anticapitalistes. La rupture semble consommée entre abolitionnistes et non abolitionnistes comme l’ont montré entre autres, les manifestations du 8 mars à Paris et Toulouse où plusieurs petits cortèges étaient prévus au lieu d’un seul qui aurait pu donner l’impression d’une manifestation de masse.

AL est à la fois contre les politiques prohibitionnistes qui traitent l’activité comme un délit, menant à la répression, notamment des prostituées, et contre le réglementarisme qui prend l’existence de cette activité comme acquise et lui reconnaît une utilité sociale immuable et intemporelle. Nous nous situons plutôt dans le courant abolitionniste car notre projet de société vise à l’épanouissement de la sexualité de chacun en dehors de tout rapport marchand ou de toute domination, tout en ayant conscience de la diversité des positions au sein même de ce courant.

Une partie des luttes LGBTI se solidarisent avec les luttes pour la réglementation de la prostitution et de la GPA, comme en témoigne l’appel pour la marche des fiertés de Lyon de 2014 dont le mot d’ordre était « Droits des trans, PMA, IVG, GPA, prostitution : nos corps, nos choix ! ».

Bien que la prostitution comme moyen de subsistance soit une réalité pour une partie des transsexuel-le-s, il est problématique de défendre un « droit » à se prostituer, plutôt que de revendiquer la sortie des systèmes capitaliste et patriarcal qui organisent la prostitution. De plus, la GPA relève pour nous de l’exploitation du corps des femmes, et non du « droit à avoir des enfants ».

Prostitution et patriarcat

La prostitution : des femmes au service des hommes

Il ne faut pas oublier, malgré cette reprise de la question par les associations LGBTI que la prostitution est un phénomène genré. L’écrasante majorité des personnes qui se prostituent sont des femmes, et la quasi-totalité des clients sont des hommes. Il existe bien une prostitution masculine mais plutôt à destination d’autres hommes.

Pour certains, comme les signataires du manifeste des 343 salauds, la prostitution est un « mal nécessaire ». Cette idée selon laquelle sans prostitution le nombre de viols exploserait est à relier avec celle de l’existence de « besoins sexuels » irrépressibles chez les hommes, qu’ils seraient incapables de contrôler. Si l’on trouve des clients de la prostitution et pratiquement pas de clientes, c’est bien parce que les hommes sont socialisés à exprimer voire exhiber leur désir sexuel, alors que les femmes sont au contraire incitées à taire le leur.

La prostitution est le pire aboutissement à la fois du capitalisme qui vise à marchandiser les individus et les rapports humains, et du patriarcat. Lutter contre le patriarcat et la domination masculine implique donc de lutter contre la prostitution, et l’inverse est vrai.

Les luttes des prostitué-e-s et AL

Aujourd’hui, la question de la prostitution et de la GPA (qu’on peut assimiler puisqu’il s’agit aussi de l’exploitation du corps des femmes) sont devenues centrales dans les luttes féministes du fait de la propagation d’une certaine vision très libérale de la liberté qui n’est absolument pas celle des libertaires, comme le fait de pouvoir vendre son corps et sa sexualité était une liberté, en niant les réalités de la plupart des prostitué-e-s. Pour nous, la prostitution fait partie et pousse à l’extrême le système d’exploitation patriarcal et capitaliste.

Que l’on assimile ou non le fait de mettre son corps à la disposition d’autrui et celui de vendre sa force de travail, il ne s’agit en aucun cas d’une liberté, mais d’une contrainte soit physique (proxénétisme, traite…) soit financière (précarité) qui met souvent en danger les prostitué-e-s et les marginalise. Les organisations comme le STRASS veulent que la prostitution soit reconnue comme un travail comme un autre, et parle des consommateurs de prostitution comme de « clients », considérant comme normal qu’un homme paye pour avoir accès au corps d’une femme. En cela, leur discours est proche de celui de n’importe quelle corporation. Et les conséquences de cela sont graves non seulement pour toutes les femmes qui sont victimes de la traite, mais aussi pour toutes les autres femmes. Réduire le corps d’une femme à un objet de consommation légitime le publisexisme et le harcèlement sexuel de rue.

Malheureusement la seule parole audible émanant des prostitué-es est celle des "cadres" du STRASS qui ne représentent qu’une minorité des prostitué-e-s. On entend très peu la parole de celles qui s’en sont sorties et qui sont critiques vis à vis de la prostitution. De plus, lorsque des lois sont votées sur la prostitution celles qui exercent dans les conditions les plus précaires et qui sont les premières touchées ne sont jamais entendues à part par les associations de santé communautaire. Le stigmate qui pèse sur les prostituées, les rapports de concurrence qui peuvent exister entre elles, ainsi que la surveillance des macs et de la police, empêche l’organisation des plus précaires d’entre elles, d’où le succès du strass, qui du coup, passe pour le seul et unique porte-voix des prostitué-es.

La dernière motion, abolitionniste, d’AL avait évité la question de savoir si la prostitution était une violence faite aux femmes parce que le débat n’était pas mûr. Il s’agit d’une violence, et d’une violence au sens habituel du terme, une violence physique consistant à faire subir à des femmes des rapports sexuels non désirés, rapports souvent violents dans leur nature en plus d’être non souhaités. 

Une fois cela posé il nous faut réfléchir à des solutions permettant d’améliorer au plus vite les conditions de vie et de travail des personnes se prostituant car, si nous pouvons lutter pour l’abolition de la prostitution nous devons aussi rester pragmatiques et prendre en compte la réalité de l’existence de la prostitution comme d’un moyen de survie pour des femmes précarisées, sans papier, sans diplômes etc... Pour cela il faut favoriser l’accès et l’extension des droits sociaux pour toutes les femmes : logement, revenu minimum, couverture maladie... Il importerait pour sortir de cette impasse d’être en mesure de discuter sereinement de ces questions et notamment avec les premières concernées à savoir les prostituées et plus particulièrement celles qui travaillent dans la rue.

Les accompagnants sexuels

Reposant sur le constat bien réel de la misère sexuelle de personnes handicapées ou simplement vieillissantes, une offensive existe pour faire reconnaître le métier d’accompagnant sexuel qui ferait tomber l’accusation de proxénétisme pour les organisateurs de ce « nouveau métier de la santé ».

Nous n’avons pas une vision moraliste de ces questions. Mais l’altruisme supposé de cette proposition masque en réalité une autre facette de l‘offensive pour la marchandisation des corps et des relations humaines.

Il n’est pas difficile d’imaginer quelle population lycéenne serait orientée vers de telles études, sanctionnées par diplôme. Et que dire du ou de la chomeur-se qui se verrait couper ses allocations pour refus de propositions d’emplois ?

Pénalisation des clients

Si le sujet de la prostitution a été largement débattu ces derniers temps c’est en grande partie dû à l’émergence d’un projet de loi dit « de pénalisation des clients » mais qui recouvre en réalité plus de dimensions que cette seule mesure. La loi prévoit notamment plusieurs mesures pour aider les prostituées à « sortir » de leur situation, contre les proxénètes, en promettant des titres de séjour provisoires pour celles qui entament des démarches de réinsertion et sont suivies par des associations agréées par l’état, en développant la formation etc. Cependant, on ne peut que douter de la faisabilité de cette loi tant les budgets alloués au social en général et aux droits des femmes en particulier se réduisent à peau de chagrin. On peut alors supposer que ce qui est disponible pour faire avancer la cause des femmes ne sera pas mis prioritairement au service de femmes, souvent sans papiers et non francophones, peu diplômées...

La disposition la plus polémique est celle de la pénalisation des clients, saluée par une partie de la gauche et des associations féministes, et critiquée par d’autres associations féministes ou de défense des droits humains.

Celles qui militent pour l’interdiction d’avoir recours à la prostitution

Soixante associations et collectifs (dont l’Amicale du Nid, la Marche Mondiale des femmes, Osez le Féminisme, Zéromacho, les Chiennes de garde, le Collectif National Droits des Femmes, le Mouvement du Nid, le Planning Familial 75...) réunis dans le collectif "Abolition 2012" soutiennent le projet de loi qui inclut l’interdiction d’avoir recours à la prostitution.

L’idée est de faire baisser la demande, montrer que ce n’est pas « normal » d’acheter des services sexuels. La prostitution est considérée comme une violence faite aux femmes. Or, s’il y a violence, il y a auteur de violence. La pénalisation doit permettre de montrer que le client est le centre du système prostitutionnel, il est celui qui commet un acte de violence et de domination sur une femme qui n’a pas à avoir de plaisir ni de désir.

La pénalisation des clients doit s’accompagner de mesures volontaristes et dotées de moyens d’aide aux femmes en situation de prostitution pour en sortir et de mesures d’éducation et de prévention. On devrait d’ailleurs plus justement parler d’interdiction d’avoir recours à la prostitution, la question des peines envisagées (amende proportionnelle aux revenus, TIG auprès de prostituées essayant d’en sortir, formation...) étant loin de la pénalisation.

L’utilisation du terme "pénalisation" est destinée à effrayer les progressistes antirépression. De plus, faire changer le poids de l’interdiction d’épaules ne peut que favoriser le respect des conditions posées par les prostituées. Les bilans faits par les pays qui ont instauré cette mesure, montre l’efficacité de la mesure en termes de baisse du nombre de prostituées parce que le fait de poser l’interdit dissuade les clients "peu convaincus".

Celles qui sont contre la pénalisation des clients

Plusieurs associations communautaires (Grisélidis à Toulouse, Cabiria à Lyon) ou ONG (médecins du monde), associations féministes (le Planning Familial) ou encore syndicats (Solidaires-Etudiant.e.s) ont dénoncé le fait que la pénalisation des clients risque de marginaliser d’autant plus les prostituées et notamment les plus précaires d’entre elles à savoir celles qui travaillent dans la rue, le plus souvent sous l’égide d’un mac ou d’une autre prostituée.

En effet, elles continueront d’exercer leur activité mais seront contraintes de le faire beaucoup plus discrètement et de manière isolée pour ne pas perdre leurs clients. Pourquoi cela est dangereux ? D’abord parce qu’elles seront moins accessibles pour les associations travaillant à la réduction des risques auprès d’elles (le bus des amis des femmes à Paris, Grisélidis à Toulouse, Médecin du monde à Nantes...) ; ensuite parce que la peur d’être verbalisée amène à réduire le temps de négociation de la passe, ce qui est souvent en défaveur des prostituées qui peuvent moins facilement imposer le port du préservatif, le prix, les conditions de la passe etc.

De plus, le fait de devoir être discrète implique de travailler de manière isolée. Si les mesures concernant la pénalisation des clients ont été écartées de la loi votée en juillet 2014, certains maires (Toulouse, Lyon, Limoges...) ont pris des arrêtés anti prostitution qui restent dans le même esprit et ont les mêmes conséquences (éviction des prostituées du centre-ville, fragilisation et précarisation, déni de l’accès aux soins...).

Du point de vue d’Alternative libertaire

Le problème pour nous se trouve dans la tension entre une perspective révolutionnaire de long terme et la nécessite de poser des revendications de court terme. En effet si nous sommes toutes et tous d’accord sur notre souhait de voir émerger une société où la prostitution n’existerait pas, il y a de fortes divergences sur ce que nous pourrions ou devrions faire aujourd’hui.

Le problème est que les positions s’opposant à la pénalisation des clients ne proposent pas de solution sur le long terme visant à abolir la prostitution. Pour l’AL, il est important de prendre en considération les conditions pratiques des prostitué-es, et de faire en sorte que les droits des prostitué-es soient reconnus. Cependant, il ne faut pas que les solutions apportées aillent en contradiction et nous éloignent de nos objectifs finaux en légitimant la prostitution. Nous ne sommes pas, en soi, contre un cadre légal protecteur vis-à-vis des femmes qui par exemple, malgré de grosses défaillances dans son application, criminalise le viol. Les clients sont des acteurs actifs du patriarcat et doivent être reconnus comme tels.

Cependant, nous pensons que la lutte contre la prostitution passe d’abord et avant tout par la lutte contre la précarité, principale origine de la prostitution, pour la régularisation des sans-papier-e-s, contre les discriminations envers les LGBTI, et contre le patriarcat en général. Il est essentiel aussi de généraliser la prévention et la sensibilisation à cette question dès le plus jeune âge.

L’éducation est au centre de la lutte contre le système prostitutionnel et patriarcal. En dehors de cela, toute mesure visant à interdire la prostitution, comme la pénalisation des clients, est vouée à l’échec .

Un féminisme libertaire ?

Au niveau des libertaires, les théories pro-prostitution se diffusent. Par le biais notamment du mouvement queer qui séduit par sa radicalité et propose une manière de vivre et d’être alternative. Cependant, il ne s’agit pas d’une théorie de lutte collective mais d’un processus de questionnement identitaire qui omet l’importance de la pression sociale sur la construction des individus et donc l’existence d’un groupe « femme » opprimé. Elle met aussi au second plan l’analyse du système d’exploitation patriarcal, puisque selon leurs théories, tout le monde peut, s’il le désire, s’affranchir de son genre.

Les milieux queer ont de grandes affinités avec les groupes de pression issues des luttes LGBTI comme Act-up, qui s’inspirent des méthodes des lobbies anglo-saxons, avec des actions coup-de-poing très médiatiques. Le STRASS arrive aussi à distiller son discours pro-prostitution en jouant sur le sentiment anti-flic, anti-lois, et la fascination pour la marginalité présente chez les anarchistes.

En octobre 2014, c’est ce courant qui a été le plus visible dans l’appel à la rencontre anarcha-féministe internationale de Londres, organisée par la Fédération Anarchiste de Grande-Bretagne. Cela montre la place qu’il prend au sein du mouvement libertaire. Cela questionne aussi la réalité de ce qu’elles appellent l’anarcha-féminisme.

Si à une certaine époque, le lien entre principes anarchistes et féminisme sur certaines thématiques comme le contrôle des naissances, l’avortement, l’amour libre, l’opposition au mariage, l’égalité a existé, aujourd’hui, la plupart de celles-ci sont reprises bien plus largement. Le développement du courant queer parallèlement à la persistance du féminisme radical chez les libertaires créé une diversité en terme notamment de tactique et de priorités qui fait que nous ne pensons pas que le mouvement libertaire ait une unité suffisante sur la question pour justifier l’existence d’un « anarcha-féminisme ».

Ainsi, nous pensons que la lutte contre le patriarcat doit se faire de manière plus large, s’ancrer dans le mouvement social, et qu’il n’est pas pertinent de se limiter à travailler avec des collectifs dit « radicaux » dont on peut parfois se demander sur quelles bases unitaire ils se construisent.

Perspectives d’actions

Il faut élaborer une stratégie double.

Tout d’abord à l’intérieur des milieux libertaires. À Toulouse, la CNT a défilé au côté du Strass le 1er mai 2014 dans le cortège anticapitaliste. Il faut donc absolument faire comprendre que la prostitution est l’ennemi de la libre union des personnes, gratuite et fondée sur le désir et le plaisir mutuel, en toute égalité et liberté, prônée par l’idéologie libertaire. Cependant, aujourd’hui, seule l’AL a une position ferme et officielle là-dessus. Nous pouvons proposer un texte à la signature de toutes les organisations libertaires qui soit clair là-dessus. Que cela aboutisse ou pas, l’idée serait avant tout de lancer le débat dans ces organisations pour leur demander de clarifier leur position.

Ensuite, il s’agit de construire une voie alternative dans les luttes féministes, détachée des féministes institutionnelles et des pro-prostitutions. Il s’agirait d’un véritable féminisme radical, capable de marginaliser les groupes pro-prostitution en proposant des actions fortes et de relancer les luttes. Là-dessus, il est très important que l’Al adopte une stratégie qui permettre de ne pas se retrouver dans la situation du 8 mars 2014 à Paris où on a eu à choisir entre, d’un côté une manifestation pseudo-radicale menée par les pro-prostitutions du 8 mars pour tou-te-s, et d’un autre côté une manifestation institutionnelle mené par un CNDF moribond. Il y a réellement une place pour cela, encore faut-il qu’elle soit organisée, avec le NPA, Mix-Cité, Solidaires…

Le projet de grève des femmes nous a permis de tâter le terrain pour voir avec qui on peut relancer un féminisme offensif. Jusqu’à présent, le projet a du mal à décoller. Pourtant, aujourd’hui, ce sont surtout les syndicats qui ont la capacité de rendre son aspect offensif à la lutte contre le patriarcat tout en l’ancrant dans la réalité sociale, en s’adressant tout particulièrement aux travailleuses sur leur lieu de travail. Il nous faut tout particulièrement nous appuyer sur les militant-e-s travaillant dans l’éducation, car cette dernière est fondamentale pour permettre un changement des mentalités.

Faire évoluer les comportements et les pratiques en interne

Les constats

Il y a 21% de femmes à Al. Ce qui est un chiffre stable. Il y a une grande hétérogénéité des CALs, plusieurs CALs sont exclusivement masculins, deux sont paritaires.

L’implication dans les instances fédérales est inférieure à ces 20%. Par contre les fonctions de secrétariat et de trésorerie sont dans les CALs mixtes plutôt facilement assurées par des femmes.

Les explications à ce déficit de femmes et à la répartition sexuée des mandats sont sociales et politiques. Tout d’abord, les femmes sont plus souvent que les hommes dans des conditions sociales peu favorables à l’engagement (vie familiale en particulier, mais aussi moindre socialisation aux luttes politiques des femmes). En ce qui concerne les mandats, on le sait, les femmes sont moins incitées à se penser capables des responsabilités et à se pousser en avant pour en prendre.

La question à traiter est donc double : il s’agit d’augmenter le nombre de femmes à AL d’une part, d’encourager leur participation aux tâches politiques fédérales d’autre part.

Comment faire venir plus de femmes à l’AL ?

La question est récurrente. Tout le monde déplore le manque de femmes mais peu de réflexions sont engagées pour lutter contre l’hégémonie masculine au sein de l’organisation.

La question des enfants...

Il faudrait dans un premier temps prendre des mesures pratiques contre les conditions sociales patriarcales, à savoir le fait que dans les couples hétérosexuels, même militants, les femmes assurent la plus grande partie du travail parental.

A long terme, nous pouvons penser l’abolition de la famille dans sa forme hétéro normative à savoir la cohabitation des conjoint-e-s avec leurs enfants. Il ne s’agit pas d’enlever de manière autoritaire les enfants à leurs parents pour les placer dans des camps, mais d’amorcer une véritable réflexion sur d’autres modes de prise en charge et d’éducation des enfants. Pourquoi cela devrait reposer exclusivement sur les parents (biologiques ou non) des enfants ?

A plus court terme et dans une optique plus réalisable (car nous savons bien qu’il est difficile de ne pas se conformer aux normes sociales, conjugales et parentales, etc ) il faudrait penser toute action, toute réunion comme devant inclure des femmes avec enfants, même si personne ne réclame la mesure. Cela implique d’être volontariste et d’envisager par exemple de faire les réunions aux domiciles des un-e-s et des autres plutôt que dans des cafés ou encore, pour les CAL qui ont la chance d’avoir un local, créer dans ce local un espace enfants (avec des jeux, des livres et quelques coussins... ni très difficile ni très coûteux).

Et enfin, il faudrait tenter de comprendre en quoi les conditions de vie de chacune et de chacun peuvent empêcher la participation à plus d’actions, aux réunions etc. Cela peut paraître trivial et hors sujet, mais le privé est politique et quand le privé empêche de faire du politique, cela pose problème et doit pouvoir être discuté. De plus, Al ne cesse de prôner la solidarité directe et pratique, autant que cela commence entre nous. Il ne s’agit pas de faire du misérabilisme social ou de se transformer en éducateurs et éducatrices spécialisé-es mais simplement de ne pas oublier que les militantes et militants ne sont pas des purs esprits détaché-es de toute contrainte matérielle, familiale, économique…

De plus, la garde des enfants de militant-e-s doit devenir systématique dans tous les temps politiques fédéraux (CF, congrès, formations fédérales...), mais aussi locaux. Il ne suffit pas de demander s’il y a des enfants à faire garder, en espérant que personne ne dise oui, mais bien que cette possibilité systématique permette l’investissement de chacun-e.

Travailler pour être un milieu accueillant

Travailler pour être un milieu accueillant n’est pas une idée farfelue ou une tâche accessoire mais c’est la condition même de notre élargissement et de notre consolidation. Pour cela il faudrait veiller à ce que les femmes minoritaires ne se tapent pas les tâches domestiques ou administratives, c’est aussi la responsabilité des hommes. Et comme sur les banquettes du métro, les hommes ont aussi la responsabilité de ne pas prendre toute la place physique. Enfin il faut s’interdire les « il faut une femme pour... », si on n’a pas su créer les conditions pour, il faut l’accepter et tenter d’y remédier. Les femmes d’Al ne sont pas des cautions féministes qui permettraient de ne pas se poser la question du sexisme en interne.

Favoriser la prise de parole des timides, des femmes, des hésitant-es est une nécessité. Si nous savons gérer la répartition des prises de paroles demandées, il reste à diminuer la prise de parole des grandes gueules habituelles (limiter le nombre d’interventions), les répétitions (« bidule a déjà dit mais je vais le redire »,) et à instaurer un climat de confiance favorable à l’expression des plus hésitant-es (des plus petits groupes ?)

Il convient également de s’interdire tout paternalisme, notamment de vieux militant à jeune militante. Il est insupportable de se voir expliquer les théories marxistes ou opposer des arguments d’autorité tels que « cela fait dix ans que je milite à AL ». De jeunes militants peuvent également être confrontés à cette forme de paternalisme, mais force est de constater que les jeunes militantes en font plus souvent les frais.

Plus de femmes aux responsabilités fédérales

Cela devrait découler logiquement du plus de femmes à l’Al mais afin de déconstruire l’image masculine du milieu anarchiste, on peut envisager de proposer plus systématiquement aux femmes de prendre des responsabilités au sein de l’organisation. Cependant, certains mandats importants (dans la limite des 20%) devraient être paritaires : RE, RI, secrétariat entreprises, secrétariat jeunesse. Là encore, la parité n’est pas de la responsabilité des seules femmes, c’est aussi aux hommes de penser à inclure leurs camarades, pas simplement parce qu’elles sont des femmes mais parce qu’elles sont tout aussi compétentes que les hommes.

Dans une optique similaire, les signatures des articles du mensuel sont parfois quasi exclusivement masculines, à l’exception des pages anti patriarcat qui sont-elles presque toujours signées par des femmes. Tout comme il faut songer à faire écrire un maximum de militant-es de l’organisation (et pas seulement celles et ceux qui ont la plume facile et s’expriment souvent) il faut faire attention à ce qu’une partie significative des articles soient rédigés par des femmes. Afin de permettre une plus grande diversité des rédacteurs et rédactrices, on pourrait envisager que dans les CAL les militant-es fassent état de leurs domaines particuliers de connaissance et que cela soit transmis à la commission journal.

Faire face aux éventuelles violences sexuelles dans les milieux militants

Il faut qu’AL dispose d’une procédure en cas d’accusation de violences sexuelles contre un de ses membres. C’est une chose qui peut arriver dans tout milieu (professionnel, sportif, associatif...) et le milieu révolutionnaire n’en est pas exempt.

Quand cela arrive, si aucune procédure n’a été prévue pour y faire face, cela peut avoir des conséquences détestables : omerta, psychodrame stérile, départ de l’agressée et maintien de l’agresseur… Le XIIe congrès d’AL décide donc la chose suivante : S’il advient qu’un ou des membres d’AL sont accusés d’agression sexuelle, le SF doit être saisi de la question et mettre en place une procédure. Sous le contrôle d’une coordination fédérale, cette procédure doit respecter les principes suivants :
- le ou les militants accusés sont suspendus de l’organisation pendant la durée de l’enquête ;
- la victime (ce qui n’est pas un état permanent mais une situation à un moment donné) est écoutée, soutenue, entourée, encouragée (pas plus) à porter plainte ;
- une commission d’enquête non mixte, indépendante des parties concernées, est formée au sein d’AL pour auditionner les uns et les autres ;
- sur rapport de cette commission d’enquête, la coordination fédérale statue sur les suites à donner à la suspension des militants accusés : exclusion définitive, réintégration ou réintégration après probation.

 
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