Grabuge organisé : ça passe ou ça casse ?

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Pression policière, casse, affrontements… Avec Valls-la-Matraque, les manifs se sont pas pépères ! Attention cependant à ne pas se laisser aveugler par le romantisme de la violence… ni par le crétinisme de la légalité.

Lunettes de piscine, foulard, éventuellement casque… Pas de mal de gens ont redécouvert, en ce printemps 2016, l’équipement de base du manifestant alter­mondialiste du début des années 2000. Avec cette nouveauté : en tête des défilés, invariablement, une foule bariolée, à mi-chemin du black bloc et du carnaval, parsemée de drapeaux, syndicaux, libertaires ou autres, qui assume un certain degré de confrontation avec les forces anti-émeutes et ne s’émeut pas des vitrines de banques explosées au passage.

Indéniablement, et même si cette atti­tude est limitée à une petite fraction des manifestants, c’est l’indice d’une exas­pération : quand on met un bulletin dans l’urne, on est trahi ; quand on descend à 3 millions dans la rue comme en 2010, on est méprisé. Que reste-t-il alors pour se faire entendre ?

Le grabuge. Comme un démenti cinglant à la provocation de Sarkozy en 2008 : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. »

Le grabuge, cependant, peut-il être une alternative à la grève, aux blocages ? En aucune façon. Il n’a de sens que dans un contexte de lutte massive et populaire. Que quelques centaines de militantes et militants radicaux puissent, à eux seuls, faire plier l’État, nul n’y songe. La théorie insurrectionnelle de la révolution est morte il y a plus d’un siècle avec le vieux Blanqui. Et la théorie grève-généraliste qui l’a supplantée continue, bon an mal an, de prévaloir, parce qu’elle repose sur l’action directe de la masse des producteurs et productrices, qu’aucune force anti-émeute ne pourra jamais circonscrire.

Par ailleurs, dans un pays ­comme la France, n° 1 mondial sur le marché de l’armement de « maintien de l’ordre », l’Etat a parfaitement les moyens de contenir quelques centaines de personnes cagoulées dans un cadre ultra-prévisible  : parcours balisé, horaires annoncés… Gérer une horde de hooligans est plus complexe.

Or, contrairement aux hooligans, les manifestants anti-loi Travail ne sont pas des sacs à bière fanatisés : ce sont des militantes et des militants politiques qui savent apprécier une situation, un rapport de forces, et ne souhaitent pas entrer dans une escalade perdue d’avance avec la police. On l’a bien vu pendant ces quatre mois : les affrontements se sont limités à des caillassages, il n’y a guère eu d’engagement physique à l’initiative des manifestantes et manifestants, et quand ils sentaient que la fin du jeu approchait, c’était la dispersion.

Toute manifestation n’est-elle pas un spectacle ?

Il y a donc là une part de spectacle, mais après tout, toute manifestation n’est-elle pas un spectacle ? Spectacle du nom­bre, de la combativité, de la détermination, de la dignité… Avec le spectacle du grabuge et de l’affrontement avec la police, il s’agit de créer une atmosphère plus électrique que ne le fait la traditionnelle manifestation merguez-ballon.

Et, dans certaines villes moyennes, ça marche. Aujour­d’hui à Nantes ou à Rennes, la ou le manifestant « moyen » n’est plus effrayé par les robocops, par un canon à eau ou par le ­harcèlement d’un hélicoptère. On s’aguerrit. Les manifestations syndicales ne sont plus des rendez-vous plan-plan où l’on vient faire une petite balade…

Attitude ambivalente des syndicats

Face au grabuge, la réaction des organisations syndicales a été ambivalente. Elles ont évidemment refusé de se solidariser avec les « casseurs », dont l’image est négative auprès du grand public, mais ont aussi refusé d’« assurer l’ordre » dans les manifs, comme le gouver­nement les y exhortait, et ont axé leur communication sur la dénonciation des violences policières, d’une gravité sans commune mesure avec celle des manifestants.

Du côté des autonomes, il y a bien eu des tentatives d’accuser les services d’ordre syndicaux de collaborer avec la police, mais globalement ce discours préformaté s’est heurté à la réalité, avec un SO CGT qui n’avait ni la volonté ni les moyens de s’occuper de ce qui se passait devant lui. Les accrochages du 12 mai et du 17 mai suite au communiqué manipulateur de la préfecture de Paris ont donc heureusement été sans lendemain, personne n’ayant réellement envie d’une vendetta interne au mouvement.

Deux conséquences assez discutables

Que penser du grabuge ?

Tout d’abord, il faut le ramener à ses justes proportions. Des ­vitres cassées, c’est peu face aux calamités économiques et sociales engendrées par les banques. TF1 ou BFMTV ne pleurent jamais sur les dizaines de milliers de personnes surendettées, avec interdits bancaires ou expulsées de leur maison… mais s’étouffent d’indignation devant quelques vitrines étoilées. C’est dérisoire.

Ensuite, il faut souligner à quel point les violences policières sont plus dramatiques, parce qu’elles attentent aux personnes et non aux biens, et peuvent se traduire par des mutilations…

Le grabuge a cependant deux conséquences assez discutables : primo, il est mal perçu par la masse des manifestantes et manifestants qui n’y participent pas ; secundo, une partie des casseuses et des casseurs ont tendance à le fétichiser.

Le fait est que l’immense majorité des manifestantes et des manifestants n’assument pas cette pratique. La plupart affichent une indifférence gênée. Certains en ont honte. D’autres sont révoltés, ont le sentiment que leur mouvement est dévoyé. Les plus soupçonneux accusent la police d’être derrière tout ça. Combien de fois, en tant que révolutionnaire, a-t-on été interpelés à ce sujet ? On a beau minimiser, relativiser, montrer du doigt les violences policières et sociales, rire des montages médiatiques… on est bien souvent gêné aux entournures. La grève, le blocage d’une zone économique, le sabotage (dans le cadre d’un mouvement), on peut facilement les justifier, et même essayer de convaincre les collègues d’y participer. Mais dé­gommer des abribus, là, en général, on cale.

Le grabuge a-t-il dissuadé des gens d’aller en manif ? La question mérite d’être posée. Quand on est le nez dans le guidon, qu’on a l’habitude des manifs musclées et de l’adrénaline, on peut y trouver son compte. Quand on n’a pas cette culture et qu’on découvre des images tournant en boucle sur les réseaux sociaux, alternant scènes de ­destruction et violences poli­cières… on peut être intimidé.

Gare à la dérive fétichiste

Du côté des militantes et militants radicaux, le principal ­problème est qu’une minorité fétichise la casse. Les plus expérimentés savent bien quelle est la part du spectacle dans tout cela, se posent la question du message qu’ils transmettent et souhaitent ne pas uniquement générer de la vidéo d’émeute consommable sur YouTube – du riot porn. Mais, quand on voit fleurir des slogans glorifiant la casse pour la casse (« Je pense donc je casse », « Nous sommes tous des casseurs »...), tout en clamant en parallèle que « Nous ne revendiquons rien »… On a le droit d’être circonspect – même si, par ailleurs, on apprécie la poésie slogandaire.

Le risque est que des groupes radicaux dérivent dans le grabuge systématique, sans se soucier du moment ni de l’endroit, et sans autre résultat que la dislocation du trop maigre défilé qu’ils auront néanmoins cru bon d’accompagner… On l’a vu en 2014, lors de la manif contre le congrès du FN à Lyon. Ou plus récemment, dans les manifs lycéennes de mars contre la loi Travail, où des gens qui, souvent, manifestaient pour la ­première fois de leur vie, ont pu se sentir dépossédés de leur mouvement…

Les blocages économiques réconcilient tout le monde

Pour conclure, le grabuge n’est pas un problème en soi. Mais il peut l’être dans certains contextes, quand le mouvement social débute tout juste, qu’il est fragile, pas mûr pour endosser cela. Aux groupes radicaux d’avoir cela en tête s’ils veulent gagner la bienveillance ou, au moins, la neutralité de la masse des manifestants.

Pour faire admettre le principe de la « diversité des tactiques », il faut œuvrer à dépasser les ­préjugés d’un côté comme de l’autre, accepter que les pratiques et les rythmes militants ne sont pas les mêmes si l’on est étudiante, lycéen, cheminote, docker, intérimaire, vendeuse, avec ou sans enfants…

Le meilleur endroit pour dépasser les défiances, c’est encore sur les piquets de blocage. L’action directe réconcilie tout le monde. A Nantes par exemple, les temps les plus forts de la lutte ont été ces moments de convergence sur les piquets, notamment ceux de l’aéroport, où les travailleurs de Vinci fraternisaient avec les zadistes, avec un soutien actif des salarié-es d’Airbus.

Le gouvernement, le Medef et les médias cherchent à diviser le mouvement entre bons et mauvais manifestants. Les actions de blocage, en plus d’être efficaces d’un point de vue économique, ont l’immense avantage de souder le mouvement dans toute sa diversité.

Lulu (AL Nantes), Guillaume (AL Montreuil)


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