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Grèce : les anarchistes en guerre contre les mafias

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Le 5 mars dans le quartier athénien d’Exarchia, on a pu voir des libertaires dotés d’armes à feu défiler contre les trafiquants. Une démonstration radicale dans la suite d’une bataille sur plusieurs années contre la stratégie de l’État grec de manipuler le réseau du deal pour combattre les forces révolutionnaires implantées dans ce bastion anarchiste.

Le matin du 27 février, trois militants anarchistes du quartier d’Exarchia à Athènes, membres du centre occupé Social Vox, sont assis dans une rue lorsqu’ils entendent trois autres individus lancer des insultes sexistes à l’égard d’une passante. Rapidement, les camarades prennent à partie le groupe et le ton monte. Les individus sortent des couteaux. Deux militants reçoivent de sévères coups à la tête. L’un victime d’une lésion cérébrale, l’autre hospitalisé avec un grave traumatisme crânien. Seule l’arrivée rapide des autres occupants du centre et la fuite des agresseurs leur évitent la mort.

L’un de ces derniers, justement bien connu dans le quartier, est un dealer portant le pseudo d’Habibi*, ayant déjà poignardé une vingtaine de personnes dans la zone dont une jeune militante pour avoir dénoncé son réseau sur Indymedia Athens. Les deux autres sont ses associés.

Dès le soir de l’agression, un rassemblement de solidarité d’un millier de personnes se met en place devant l’Université Polytechnique. Le lendemain des raids sont organisés par 200 volontaires pour virer l’ensemble des dealers et des acheteurs du quartier.
Le 5 mars, 5 000 libertaires défilent contre les mafias, certains groupes exhibent alors des armes à feu en signe de menace directe et pour protéger le cortège. Une situation explosive mais qui ne date pas d’aujourd’hui.

Des militants armés et cagoulés protègent le cortège.

Une longue histoire de résistance

Le quartier d’Exarchia a une longue histoire de résistance derrière lui. C’est entre ses murs et ceux de l’Université Polytechnique que s’est en grande partie organisé le mouvement de révolte étudiant contre la dictature des colonels de novembre 1973 jusqu’à sa chute à l’été 1974. La culture alternative n’a jamais cessé de s’y développer, le quartier devenant un symbole de lutte et de culture.

Dans les années 1980, quand y émergent les prémices d’un mouvement anarchiste organisé, l’État grec lance de grandes opérations de nettoyage afin d’épurer la zone des violents « rockeurs » et « punks » qui la « squatteraient ». Ces opérations comprennent de nombreuses descentes de police ainsi qu’une propagande perpétuellement négative dans les médias.

C’est suite à ces nombreuses attaques qu’un mouvement de défense plus dur voit le jour avec une intention ferme de protéger la région. À chaque descente de police des barricades émergent et des affrontements ont lieux. La répression monte en violence en même temps que la riposte des habitantes et habitants, passant des jets de pierres aux cocktails Molotov et de la défense passive aux attaques commando contre tous les véhicules policiers des environs. Au fil du temps l’État et les services de police décident d’abandonner ces attaques, permettant à un véritable asile d’autogestion anti-­autoritaire de voir le jour.

- Visionner à ce sujet l’excellent film de Yannis Youlountas Ne Vivons Plus Comme Des Esclaves

Mais cela ne signifiait pas la fin des représailles.
L’absence de présence policière attire rapidement les mafias, et l’État grec profite vite de l’avantage qu’il peut en tirer pour affaiblir la résistance de l’intérieur. Des liens se tissent entre appareil d’État et réseaux du deal (principalement de l’héroïne), ceux-ci étant encouragés à prendre possession d’Exarchia où ils pourraient mener sans crainte leurs affaires, tandis qu’en parallèle des voitures de police raflent les toxicomanes qu’elles arrêtent en ville pour les libérer aux abords du quartier. Stratégie de la tension toujours utilisée aujourd’hui sous le gouvernement Anel-Syriza.

Tactique de pacification

Il est utile de remettre en perspective qu’avec la crise grecque beaucoup de personnes se réfugient dans les « paradis artificiels » pour échapper à la misère quotidienne. Ce phénomène donnant naissance à une consommation en hausse perpétuelle et l’apparition de nouvelles drogues de synthèse bon marché, se diffusant ensuite sur le marché noir à travers toute l’Europe.
Une situation peu connue en France mais prise très au sérieux par le mouvement anarchiste là-bas, témoin des conséquences terribles de dépolitisation qu’entraînent ces pratiques.

Un très bon ouvrage pour comprendre tout l’enjeu de cette tactique de pacification est la brochure de l’ancien militant Black Panther Michael Cetewayo Tabor, Capitalisme + Came = Génocide, écrite en 1969 alors que ce dernier est emprisonné avec 20 autres membres du BPP. Elle analyse comment l’utilisation des drogues et la gestion de leurs marchés par les bras de l’État américain, tout comme la contre-révolution sécuritaire dans les ghettos noirs sous prétexte de combattre le trafic, ne sont en fait que les deux faces du même projet de guerre permanente contre les « indésirables » dans le but de contrer toute activité révolutionnaire et d’amener au génocide social.

Cette stratégie s’avérant doublement bénéfique à Athènes puisque le mouvement libertaire se retrouve ­d’une part confronté à un nouvel État parallèle mafieux sur son territoire, d’autre part à la calomnie médiatique, transformant aux yeux de la population Exarchia en un espace de non-droit, un ghetto à hauts risques où il vaut mieux ne pas s’aventurer.
Le quartier est ainsi beaucoup plus souvent décrit dans les grands médias grecs comme un haut lieu du crime et de la drogue que comme un espace révolutionnaire, quand les deux ne sont pas tout simplement combinés.

Riposte libertaire

Ce sont ces raisons qui ont poussé les anarchistes grecs à se radicaliser sur cette question. La consommation de drogue, même douce, étant aujourd’hui interdite dans la presque totalité des squats et centres libertaires.
Certains collectifs allant jusqu’à organiser eux même des descentes dans les entrepôts et les voitures des réseaux pour y détruire les stocks qu’ils y trouvent.
Des pratiques qui ne font pas toujours l’unanimité mais qui répondent à la situation d’urgence à laquelle le milieu est confronté, une chose difficilement imaginable vue d’ici.

Les batailles de rues entres anarchistes et dealers sont devenues monnaie courante (la police allant parfois jusqu’à intervenir elle même pour protéger les trafiquants) et récemment c’est le centre libertaire « Social Vox », très impliqué dans cette lutte anti-mafia, qui fut victime d’une attaque d’intimidation à l’arme à feu.

L’Assemblée contre le cannibalisme social à l’origine de ce massif rassemblement dans lequel sont apparus ces groupes d’autodéfense armés, constitue l’une des réponses des habitantes et habitants face à ces agressions. Parallèlement au travail de terrain mené contre la pauvreté et l’isolement.

S’il est aujourd’hui difficile de prédire la forme que prendra cette riposte dans les temps à venir, les anarchistes grecs semblent plus que jamais décidés à livrer bataille pour libérer le quartier du joug des mafias qui l’empoisonnent.

- * Edit - Le 7 juin 2016, Abibi, chef de groupe au sein de la mafia albanaise, est exécuté de plusieurs balles à Exarchia, une milice anarchiste revendique l’action.


La mobilisation anti-mafias du 5 mars :

from rozkordeles on Vimeo.


Killian (AL Marseille)

Voir aussi, Grèce : face à la tentative d’un « coup d’État capitaliste »

 
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