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Grenoble : Mairie « rouge-verte » : une alternative institutionnelle ?

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À Grenoble, un rassemblement de gauche aux couleurs et au programme prometteurs a été élu en 2014. Le groupe AL Grenoble fait aujourd’hui le point, avec une mise en perspective retraçant l’histoire politico-économique de la ville et des stratégies municipales qui en découlent, semblant inlassablement se répéter, au-delà d’un simple ajustement d’apparat ou sémantique suivant l’ère du temps.

Déculottée pour le Parti socialiste, score moyen pour l’UMP, montée relative du Front national et surtout explosion de l’abstentionnisme, les élections municipales d’avril 2014 ont confirmé sur tout le territoire l’affaiblissement latent du système de représentation politique en cours depuis le coup d’État de 1958.

Chômage de masse, corruption des politiciens et politique d’apartheid social portent leurs fruits mais si les résistances se multiplient et les luttes s’endurcissent, la contre-offensive politique, elle, se fait attendre. Dans ce contexte, l’élection d’une mairie de « gauche alternative » à Grenoble ne pouvait que canaliser les espoirs d’une gauche au bord de la résignation, quitte à mettre en veille son esprit critique le temps de savourer une victoire.

Mais victoire de qui ? La liste « Grenoble, une ville pour tous » regroupe Europe Écologie-Les Verts, le Parti de gauche, les Alternatifs, la Gauche anticapitaliste, ainsi que deux associations locales, l’association démocratie écologie solidarité (ADES) et le Réseau citoyen. Le maire Éric Piolle, militant d’EELV, « catho-humaniste » et ancien cadre supérieur chez Hewlett-Packard sera donc le porte-voix d’un mouvement qui entend devenir le Syriza français.

Profitant d’un taux d’abstention élevé et d’un fort soutient des couches moyennes supérieures, la liste arrache la mairie avec 29 % au premier tour et 40 % au second. Promettant une vraie démocratie participative, la gratuité des transports en commun, s’opposant à la vidéosurveillance, s’engageant à lutter contre le mal-logement, l’équipe municipale qui compte un nombre important de militants syndicaux (Sud et FSU) et associatifs bénéficie du soutien d’une part importante d’un milieu militant très implanté dans la cuvette grenobloise.



Deux ans après son entrée en fonction, il est possible de tirer un premier bilan et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est mitigé. Les promesses de campagne ont été pour la plupart sacrifiées sur l’autel de la realpolitik, l’essentiel des mesures engagées par la mairie visant avant tout à parfaire un plan communication à l’échelle nationale, vraie ligne directrice d’une mairie qui se pense comme la vitrine d’un futur mouvement national. La politique mise en œuvre par la municipalité répond à une logique de prise de pouvoir d’une classe bien spécifique au sein de la petite bourgeoisie contemporaine et à la promotion de l’idéologie qui lui correspond. Bien comprendre de quoi Éric Piolle est le nom implique de resituer son ascension dans la chronologie politique et économique de l’agglomération grenobloise.

La “ville innovante” ?

Déclassée en tant que « place forte » en 1925, ville-frontière située au confluent de deux vallées alpines stratégiques (celle de l’Isère, vers la Savoie, et celle du Drac, vers le Piémont), Grenoble n’amorce son industrialisation qu’à la toute fin du XIXe siècle, d’abord avec la cimenterie et la constitution de l’empire de Louis Vicat. Le développement de cette industrie appellera rapidement la mise en place d’infrastructures, notamment hydroélectriques sous l’égide d’Aristide Berges. Le roman historique local promu aussi bien par le patronat que les autorités locales depuis trente ans se plait à vanter cet esprit grenoblois fait d’innovation et d’esprit d’entreprise, matérialisation parfaite du partenariat recherche-industrie.

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photographie d’époque d’une usine de Chlore liquide à Pont-de-Claix, au sud de l’agglomération grenobloise.

Les origines réelles du développement de la cuvette sont rarement évoquées. Grenoble doit son industrie lourde à la boucherie de 14-18 et son cortège d’horreurs. C’est là que furent implantés les premiers complexes chimiques, les usines métallurgiques pouvant produire jusqu’à 50 000 obus par jour et par conséquent les centres de recherches militaires pour optimiser l’armement.

Cette dynamique n’aura dès lors de cesse de se renforcer à chaque innovation technologique d’envergure. Depuis 1945 au moins, c’est ce milieu élitiste fait d’ingénieurs/entrepreneurs qui tient la commune. Hubert Dubedout (1963-1983) maire SFIO encore célébré pour son progressisme et ses capacités « visionnaires » était ingénieur-officier attaché à une filiale du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Il ne manquera pas d’engager la ville dans le développement de l’atome civil via la subvention de laboratoires publics toujours en lien avec la défense.

Alain Carignon (1983-1995), RPR, ancien directeur de la chambre d’industrie et de commerce, a déployé ses talents de lobbyiste pour obtenir que le premier accélérateur de particule français, « le synchrotron », soit grenoblois. Michel Destot (1995-2014), PS, ingénieur au CEA et PDG d’une start-up rattachée au centre sera le grand promoteur des nanotechnologies et engagera Grenoble dans le financement de Minatec, Clinatec et consorts, autant de centres de recherches sur fonds public, sous direction privée, en partenariat avec les universités et l’armée.

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Dubedout, Carignon, Destot, l’unité et la continuité technologiste derrière les différences politiques affichées et mises en récit.

Pour ces hommes, progrès technique rime avec innovation sociale. Leur positivisme exacerbé les pousse à rêver que les avancées de la science apporteront les réponses adéquates à la question sociale. C’est à Hubert Dubedout notamment qu’on doit les premières politiques de « mixité sociale » en matière d’urbanisme.

Préférant administrer des choses que gouverner des hommes, ces ingénieurs de la politique imaginaient résoudre les inégalités de classes par la construction de quartiers futuristes composés de logements à prix variés, le tout agencé dans une parfaite gestion des flux ; ce sera le quartier Villeneuve, un échec retentissant. Alain Carignon se vantera de l’organisation d’un référendum sur l’installation d’un réseau de tramway. Il introduira ainsi la pratique aujourd’hui répandue du vote plébiscitaire joué d’avance sur des décisions votées en amont avec des budgets déjà engagés, le tout afin de dynamiser « la participation citoyenne ». Michel Destot, ami et collaborateur de Geneviève Fioraso, défendra le développement du statut d’« étudiant entrepreneur » afin de promouvoir l’esprit d’innovation indispensable selon eux à la reprise de la croissance.

Aujourd’hui Grenoble est une métropole de 700 000 habitants, et accueille 63 000 étudiants et plus de 35 000 chercheurs et ingénieurs. Tout est bon pour ces emplois à valeur ajoutée « acteurs de la croissance » et « connectés à la mondialisation ». Pour eux, Grenoble accueille un important parc d’attraction lié aux sports d’hivers, la précédente municipalité ayant même envisagé un projet pharaonique visant à relier la ville au massif montagneux limitrophe avec un téléphérique géant. Sans oublier un important dispositif culturel subventionné, dégageant une production artistique fort peu adaptée aux classes populaires.

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Le polygone scientifique, « silicone valley » alpine et paradis pour ingénieurs et cadres supérieurs.

Grenoble, c’est aussi 23 % de salariés et précaires sous le seuil de bas revenus et 2 000 sans-abris, dont des familles avec enfants, et ce chiffre ne cesse de croître depuis des décennies. L’ancienne ceinture ouvrière se précarise rapidement et la seule réponse des autorités consiste à augmenter les loyers sous couvert de rénovations des habitats afin d’attirer les « populations utiles », tandis que les autres sont lentement repoussées vers l’extérieur, loin des feux de la rampe. Voilà le vrai visage de ce capitalisme à visage humain porté par cette ville si avant-gardiste.

Une « révolution citoyenne » plus tard, voilà Éric Piolle aux affaires.

Hubert Dubedout s’appuyait sur les thématiques progressistes portées par le mouvement ouvrier et répandues à l’époque dans les cercles intellectuels et scientifiques : égalité des chances, ville mixte et autres concepts sont alors à la mode dans les milieux avertis. Nombreux étaient les militants syndicalistes, politiques et associatifs enthousiastes dans l’idée de soutenir une mairie identifiée comme amie du mouvement ouvrier, marchepied vers la conquête de nouveaux droits, symbole de l’union de la rue et des urnes.

Cinquante ans plus tard c’est le même cirque qu’on entend rejouer. Les acteurs ont changé mais les rôles sont les mêmes. La question sociale avec son cortège mythique d’ouvriers en blouse bleue le poing levé ne fait plus frémir la jeunesse progressiste branchée des centres-villes : place à la lutte pour la défense de l’environnement, à la prise en compte des minorités opprimées, à la « métropole de demain » « apaisée » et biocompatible. On appréciera la création d’une commission LGBT baptisée « égalité des droits » à la mairie, ainsi que le fait que Grenoble soit désormais ville « hors Tafta », sans oublier la mirifique décision de baisser la puissance de l’éclairage public visant à réduire la « pollution visuelle » pour garantir des nuits paisibles aux oiseaux nocturnes.

Tout cela sans compter la « courageuse » intervention du maire quant aux conditions de vies de quelque 400 Roms et réfugiés économiques des Balkans entassés dans un bidonville en périphérie de la ville. Bien sûr le problème résidait dans « les conditions d’hébergement », pas dans l’absence de toute possibilité de relogement… L’expulsion du camp par la police n’a donc pas posé problème.

Dans la catégorie des mouvements modernes et innovants il ne fallait bien sûr pas manquer de soutenir le mouvement Nuit debout contre la loi El Khomri, ce qui n’empêche pas d’ignorerle 31 mars les centaines de manifestants massés devant la mairie demandant un soutien alors que la police s’apprête à les matraquer pour évacuer la place.

La révolution « citoyenne » en marche

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Loin des effets d’annonce et autres opérations de communication bien huilées, c’est un avant-goût de la France de demain qui se dessine sous nos yeux. Rien n’a fondamentalement changé, si le productivisme des Dubedout et consorts a mené la ville à étouffer sous la pollution, ce n’est pas, selon la mairie, parce que la technocratie liée au capital est par essence antagoniste avec l’intérêt général mais plutôt qu’il manquait une variable « environnementale » dans l’équation, alors vive la croissance verte pour Éric Piolle qui appel à un « Green New Deal » pour sortir de la crise.

Si la démocratie est en crise ce n’est pas parce que les institutions actuelles sont intrinsèquement viciées mais parce qu’elles souffriraient de l’absence de ces dizaines d’ateliers citoyens visant à dynamiser la démocratie représentative créée par la mairie. Ateliers qui sont totalement dénués de pouvoir réel, condamnés à relayer la politique de la mairie à partir de données contrôlées.

Si les comptes de la ville sont mauvais, c’est certes parce que les politiques d’austérité sont critiquables, mais surtout parce que la gestion de la crise est mauvaise. Heureusement, Éric Piolle nous l’assure, « à Hewlett-Packard j’ai géré des budgets plus importants ».

Pour assainir les budgets on dégraisse le mammouth

Alors pour assainir les budgets on dégraisse le mammouth ; finies les subventions pour les associations socioculturelles non tenues par la nouvelle majorité (pendant qu’on débloque des centaines de milliers d’euros pour une fête organisée par la mairie en hommage à la « journée des tuiles »). Gaz et électricité de Grenoble est en difficulté financière et confiée à un groupe au coût peu avantageux : Éric Piolle à trouvé la solution, le céder à Vinci(entre bons gestionnaires on se comprend).

Parfois, les masques tombent. La mairie qui s’était pourtant engagée à défendre les transports gratuits, nous explique indirectement par l’intermédiaire d’un élu d’Europe Écologie que si financièrement la gratuité est possible, le problème ne résiderait pas là. En effet la gratuité entretiendrait une culture de consommation impropre au développement du civisme sans compter « que les Grenoblois risqueraient d’abandonner leurs vélos et de faire moins de marche à pied ». Les travailleurs et travailleuses habitant en banlieue apprécieront.

L’équipe municipale entend soutenir le droit syndical ? Oui, mais pas au prix de la « valorisation » des équipements urbains. L’union syndicale Solidaires, qui occupe un local indépendant proche des quartiers populaires, a été sommée d’intégrer bon gré mal gré la bourse du travail. Ce local constituerait « une grosse vérole en plein cœur d’une zone économique en expansion »

Une chose est sûre : à Grenoble, le changement, c’est maintenant. Les héritiers du Parti socialiste sont à la manœuvre et prêts à reprendre le flambeau. Un an après la trahison de Syriza en Grèce, face à l’ineptie de Podemos en Espagne, il apparaît urgent d’immuniser le mouvement social face à ses nouveaux faux amis.

AL Grenoble

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Piolle (EELV) et sa 1ère adjointe Elisa Martin (PG) en compagnie de JL Mélenchon, qui veut faire de Grenoble un symbole politique sur lequel miser (gros).
cc Mélenchon

DOSSIER GRENOBLE

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