Haïti : Duvalier-Aristide : De Charybde en Scylla

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Le régime autocratique du président Aristide doit faire face à une contestation grandissante qui pourrait bien l’ébranler considérablement. La population haïtienne a en effet vite déchanté sur le compte de celui qui incarnait à ses débuts l’espoir d’un changement démocratique.

Haïti, terre des soulèvements d’esclaves (qui conduiront à l’abolition de l’esclavage en 1794) emmenés par Toussaint Louverture, défait et interné en 1802 par Bonaparte au fort de Joux dans le Doubs où il mourut tuberculeux (1803), est la première république née sur les cendres du colonialisme français le 1er janvier 1804. Depuis cette date, l’histoire de l’île est marquée par une succession de règnes d’odieux individus se couronnant monarques et sombrant souvent dans le grotesque ubuesque, le pays connaît des périodes de chaos absolu et une misère qui ne se démentira pas.

Plus près de nous, on ne peut évoquer Haïti sans parler de la sinistre période des Duvalier, François Duvalier alias « Papa Doc » et son fils Jean-Claude dit « Bébé Doc » qui lui succède en 1971 et met le pays en coupe réglée. L’un et l’autre gouvernaient par la terreur, notamment en s’appuyant sur une milice, les « Tontons macoutes » perpétrant assassinats et enlèvements. La rue et des pressions internationales chassèrent le rejeton en 1986. Duvalier eut soin auparavant de garnir ses comptes en banques dans les paradis fiscaux d’une très importante fortune.

Le pays est ensuite dirigé par une junte civile et militaire jusqu’à l’élection, le 11 décembre 1990, de Jean-Baptiste Aristide, un « humble curé » salésien qui a débuté sa carrière dans les bidonvilles de Port-au-Prince. Aristide possédait le charisme d’un tribun, c’était un excellent orateur maniant le créole, le français, l’espagnol et l’anglais, ce qui lui permettait de toucher ainsi toutes les couches sociales, de la bourgeoisie au prolétariat. Les Haïtiens, soumis depuis deux siècles à des dictatures plus ubuesques et sanglantes les unes que les autres, crurent trouver en « Titid » (son surnom) l’homme qui leur apporterait le bonheur et la dignité. Celui qui dénonçait les élites intellectuelles et économiques et les États-Unis est élu président avec 67 % des voix. Sept mois plus tard, il est renversé par un coup d’État militaire et se réfugie aux États-Unis, comme de nombreux autres Haïtiens, qui sont alors plutôt mal reçus par la « plus grande démocratie du monde » (parqués à Guantanamo, expulsés, soumis au « tri » entre réfugié(e)s économiques et politiques, etc.). Une junte militaire gouverne le pays jusqu’au retour d’Aristide, en octobre 1994, dans les fourgons de l’armée américaine. Pour Aristide, les trois années passées aux USA sont un « non-être » constitutionnel, prétendant ainsi prolonger son mandat d’autant, il doit en fait renoncer et laisse la place en 1995 à René Préval, qui gouverne sous l’influence totale d’Aristide jusqu’en février 2001 et le retour au pouvoir de celui-ci.

Un despote nommé Aristide

Aristide montre alors le visage d’un homme assoiffé de pouvoir, créant, à l’instar des Duvalier, une milice nommée « les Chimères » spécialisée dans l’assassinat et la disparition des opposant(e)s. Le 3 avril 2000, le journaliste Jean Dominique est ainsi tué par une milice, sa veuve Michèle Montas, qui mène un combat sans relâche contre l’impunité, a été également victime d’une tentative d’assassinat et a dû quitter l’île.

Le parti Lavalas (L’Avalanche), fondé par Aristide pour donner à son pouvoir une apparence d’État de droit, est de plus en plus isolé, des sénateurs vont jusqu’à dénoncer le régime, le rejet de la population est massif (le taux de participation à l’élection qui a vu la victoire d’Aristide en 2000 est estimé entre 5 % et 10 %, contre 60 % 10 ans auparavant). Ces derniers mois, les manifestations contre le pouvoir se multiplient, elles sont férocement réprimées par la police et les Chimères, qui n’hésitent pas à tirer pour tuer.

Le taux de chômage atteint 60 % alors qu’Aristide s’est fait construire une villa-bunker et que 1 % de la population détient plus de la moitié des richesses.

La résistance

Face à cette situation, l’opposition politique, le Groupe des 184 formé par des organisations de la société civile, tente de s’organiser, malgré les menaces, dans un comité de résistance. Le Collectif Haïti de France 1 diffuse des informations sur la résistance politique et sociale haïtienne et s’efforce d’organiser la solidarité. Le syndicat Batay Ouvriyé est une des composantes de cette résistance, et des luttes sociales se développent sur l’île. Les ouvriers de La Brasserie du Nord, qui réclamaient individuellement des augmentations de salaires, ont vu 25 des leurs licenciés au mois d’avril 2003 et deux d’entre eux ont été mis en garde-à-vue arbitrairement pendant cinq jours. Le syndicat Batay Ouvriyé s’est mobilisé sur cette affaire en collaboration avec la Plate-forme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (POHDH). La nomination de l’ancien chef de la police haïtienne au poste de secrétaire d’État au travail fait craindre aux militant(e)s syndicalistes une criminalisation accrue des activités syndicales. Les manifestations anti-Aristide qui prennent de l’ampleur permettront-elles d’éliminer de la scène politique un despote ? À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous n’en savons rien mais nous l’espérons de toutes nos forces.

Ngoc

 
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