Interview de Miguel Cruz Moreno, membre du CIPO et du CNI

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Interview de Miguel Cruz Moreno, délégué du Comité indigène populaire d’Oaxaca-Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM), membre du Congrès national indigène (CNI) et responsable de la coordination de la rencontre préparatoire Sud-Sud-Est de la Première Rencontre des peuples indigènes d’Amérique.

Réalisée par Lola Cubells et Sergio de Castro Sánchez.

Du 11 au 14 octobre, la Première Rencontre des peuples indigènes d’Amérique qui a eu lieu à Vicam, sur le territoire de la tribu Yaqui (État de Sonora, Mexique), a rassemblé les quelque 600 délégués de 67 peuples indigènes venus de 12 pays différents. Nous avons pu nous entretenir avec le responsable de la coordination d’une des rencontres préparatoires, organisée dans une région mexicaine qui compte la plus forte population indigène.

Q. - Quels sont les principaux problèmes territoriaux que connaissent les peuples indigènes du sud-sud-est du Mexique ?

R. - Les États mexicains tels que le Yucatán, le Campeche, le Quintana Roo, le Tabasco, le Chiapas et l’Oaxaca sont confrontés au même problème, à la spoliation des terres et au pillage des ressources naturelles qu’effectuent les entreprises multinationales pénétrant en force ces territoires. Dans chacun d’eux, ce sont les mêmes institutions gouvernementales qui autorisent et encouragent les conflits que cela entraîne au sein des communautés et des différents peuples indigènes. La question ne se limite pas à un problème lié aux élections de tel ou tel parti ou programme, il s’agit de la protection et de la défense de notre Terre-Mère et de notre territoire. Au Chiapas, où les communautés indigènes sympathisantes de l’EZLN et de ses bases de soutien sont confrontées à la spoliation, les peuples indigènes ont choisi d’organiser leurs communautés selon leurs propres critères politiques, sociaux, culturels et économiques. Dans l’Oaxaca, il se passe la même chose : il s’agit de conserver la vie communautaire ainsi que l’autonomie et la libre détermination de chacune des communautés et de chacun des peuples indigènes. Il en est de même dans les autres États de la région, où on se bat contre la dépossession et la spoliation des terres. Partout, on retrouve les mêmes acteurs : le gouvernement fédéral, le gouvernement local et les groupes paramilitaires. Ces derniers se sont manifestés d’une façon plus visible au Chiapas mais ils existent partout, bien qu’ils soient déguisés en associations et en organisations indigènes ou paysannes de toutes sortes.

Q. - Effectivement, en écoutant les représentants des différents peuples indigènes ayant participé à cette rencontre, on a pu se rendre compte que la domination employait partout des méthodes similaires. La résistance y adopte-t-elle des formes semblables, elle aussi, en tenant compte de la proportion différente de population indigène ?

R. - La résistance s’organise pour les mêmes raisons mais la lutte y prend des formes différentes, en fonction de la situation de chaque communauté et de chaque peuple. Dans le cas de l’Oaxaca, par exemple, les Chimalapas, d’une part, et la commune de San Isidro Aloapam, d’autre part, sont confrontés à un problème quasi identique, à savoir, que ce sont les institutions mexicaines qui s’attaquent à ces communautés. L’organisation et la manière de prendre des décisions est la même dans l’une et l’autre communauté, c’est ce que décide la communauté tout entière. La différence réside en ce que la première doit affronter les grands propriétaires et les éleveurs du Chiapas qui cherchent à envahir et occuper leurs terres, tandis que dans le cas de la seconde, c’est la municipalité dont dépend cette commune qui veut s’emparer du territoire de la communauté. La résistance est donc la même, bien qu’elle s’exerce contre des acteurs différents mais poursuivant les mêmes buts.

Le fait qu’il existe 16 peuples indigènes dans l’Oaxaca entraîne un plus fort degré de résistance, une plus grande unité et un territoire mieux défini, ce qui permet à la lutte et à la résistance de se développer dans un contexte de plus grande mobilité. Le cas du Chiapas est différent, parce qu’une lutte acharnée y a eu lieu pour reprendre les terres qui appartenaient aux communautés, conserver la cohésion de la communauté et ses propres formes d’organisation. Dans l’Oaxaca, ce n’est pas la même chose. On ne cherche pas à y reprendre des terres, parce qu’on les possède déjà, mais ce qui est visé c’est de faire comme au Chiapas, en luttant cependant d’une autre manière. Au Chiapas, il faut reprendre les terres et former les communautés, tandis que dans l’Oaxaca le territoire est déjà déterminé et l’organisation propre aux communautés y est différente de celle des communautés zapatistes ; le fait est que l’Oaxaca est très influencé par les méthodes du PRI, par le caciquisme, ce qui freine la construction d’une autonomie comme celle que les zapatistes mettent en place.

Un autre exemple est celui du Campeche, où les peuples indigènes ne sont pas aussi nombreux, sont plus dans les villes et ont adopté dans une plus large mesure le consumérisme. Il n’y a que quelques communautés qui y luttent, ce qui limite largement les tentatives d’organisation.

Q. - La lutte pour l’autonomie, pour la tradition et pour la constitution de communes autonomes, qui est très nette au Chiapas et dans l’Oaxaca, existe-t-elle dans les autres États de cette zone du Mexique ?

R. - De ce point de vue, le Chiapas et l’Oaxaca se ressemblent plus, attendu que dans les autres États les gens restent dans une large mesure sous l’influence des partis politiques. Pour donner un exemple, dans l’Oaxaca il y a 570 communes au total, mais les municipalités de 105 d’entre elles seulement sont régies par les partis politiques, toutes les autres étant sous le régime des « us et coutumes ». Nous avons là une différence importante avec ce qui se passe dans les autres États, où la construction d’un processus d’autonomie est plus limitée.

Q. - Il semblerait donc que ce que propose l’Autre Campagne soit d’emblée plus adaptée à l’Oaxaca et bien entendu au Chiapas. Comment reçoit-on la proposition politique zapatiste dans les autres États ?

R. - Je pense pour ma part que l’Autre Campagne pourrait fort bien convenir aux communautés indigènes de l’Oaxaca, mais tout en sachant que les communautés indigènes possèdent leur propre rythme et que l’Autre Campagne, de par sa diversité, en a un autre. Il s’agit donc de voir comment les peuples indigènes et non indigènes peuvent faire chemin ensemble. Une communauté régie par les us et coutumes peut ainsi s’identifier avec l’Autre Campagne, mais c’est au moment où l’on décide de faire route ensemble, de proposer et de construire quelque chose que le problème se pose de savoir comment faire pour que personne n’impose rien aux autres et que les peuples indigènes agissent de concert avec les autres secteurs de l’Autre Campagne.

Dans les autres États, où il y a peu de peuples indigènes, la plupart des groupes et autres adhérents à l’Autre Campagne sont des gens qui vivent en ville, il y a relativement peu d’indigènes qui en font partie.

L’une des questions fondamentales est la manière dont on prend les décisions. En ville, il y a des collectifs, des groupes organisés, et j’ignore si la prise de décision s’effectue au sein d’assemblées générales, comme c’est le cas pour les communautés indigènes. C’est ce mécanisme que devrait adopter l’Autre Campagne dans les autres États.

Q. - On a pu constater une très forte participation de peuples d’Amérique du Nord et du Mexique dans cette rencontre. Que pensez-vous de la participation des peuples indigènes d’Amérique centrale, d’Amérique du Sud et des Caraïbes ?

R. - Les seuls représentants de peuples des ces régions à avoir participé à cette rencontre l’ont fait à travers Vía Campesina. Je ne sais pas si c’est à cause des relations que l’EZLN et cette organisation ont entretenues dans le cadre de la Campagne internationale contre la spoliation et le capitalisme, mais il existe une certaine préoccupation devant le fait que d’autres peuples indigènes n’aient pas pu participer. Le CNI et les peuples indigènes mexicains en lutte n’ont pas réussi à établir de contacts solides avec ces autres régions. Mais il y a une autre raison à cela, qui est qu’en Amérique centrale et en Amérique du Sud les peuples indigènes ont misé sur la prise du pouvoir, alors que les adhérents de l’Autre Campagne et nous, nous ne cherchons pas à nous emparer du pouvoir mais à construire quelque chose de différent : une collectivité, une manière d’organiser la vie différente, ce qui a sans doute constitué un autre empêchement. Sans compter que le gouvernement s’est empressé de jeter le discrédit sur cette rencontre et a commencé à boucler les frontières. Voilà plusieurs choses qui ont pu jouer contre une plus grande participation, mais ce qui est sûr, c’est que nous subissons tous les mêmes conditions. En tout cas, je trouve que cette rencontre a été très riche, en tant que première tentative de rapprochement, et qu’elle a eu un grand retentissement au niveau politique.

Q. - Pourquoi a-t-on décidé de réaliser une rencontre ici, et avec quels objectifs ?

R. - Je crois qu’il s’agissait d’abord de pouvoir connaître les luttes de peuples dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Par exemple, personne ne savait que dans le passé les Yaquis avaient été envoyés dans le Yucatán et dans l’Oaxaca pour servir de main-d’ouvre dans la culture du tabac et de l’agave (henequen) et que cela fait des années qu’ils vivent dans la souffrance et qu’ils luttent. Inversement, le fait que les compañeros yaquis puissent rencontrer d’autres peuples indigènes permet aux Yaquis de se consolider en tant que peuple, mais il en va de même pour les autres peuples indigènes du Nord. En outre, politiquement parlant, le CNI redevient ainsi le lieu créé en 1996 pour que les peuples indigènes puissent dialoguer et construire leur autonomie. En quelque sorte, cela donne au CNI un nouveau souffle pour pouvoir rassembler plus de peuples indigènes. C’est important sur le plan intérieur, mais aussi envers l’État mexicain, à qui nous montrons que nous sommes capables de nous réunir en dépit de la vague de répression qui s’annonce et que cela va nous permettre de déboucher sur quelque chose, non seulement sur le papier mais aussi dans les faits.

Ce qui va sortir de cette rencontre est semblable à la discussion qui découlera de la participation. C’est après qu’aura lieu une réflexion et une discussion pour chaque peuple, chaque individu ou délégué qui est venu pour savoir jusqu’à quel point nous pouvons nous engager, du condor à l’aigle. Pas seulement s’engager dans les beaux discours mais dans les actes. Je pense qu’il devrait en sortir, d’une part, un plan minimal pour renforcer l’Autre Campagne et ses liens avec les peuples indigènes, et, d’autre part, le programme qui semble manquer à cette deuxième étape de La Otra ainsi qu’à l’organisation des peuples indigènes.

Q. - Vous parlez d’une nouvelle vague de répression. Que pensez-vous e ce qui a lieu aujourd’hui, en particulier au Chiapas et dans l’Oaxaca ?

R. - L’actuelle vague de répression au Chiapas a eu lieu également dans l’Oaxaca mais elle n’a pas eu la même visibilité. Nous les peuples indigènes de l’Oaxaca nous savons que le gouvernement se prépare sur le plan militaire. Quand il va resserrer l’étau, si d’ici à 2010 nous n’avons pas établi un plan de lutte, je crains fort que nous n’ayons pas d’autre issue que d’entreprendre d’autres actions encore plus fortes. Le gouvernement prévoit de nous attaquer et effectue les préparatifs en conséquence. Cela nous inquiète mais ne nous fait pas peur. Nous sommes plutôt préoccupés de savoir comment faire pour que l’étau ne se resserre pas en nous asphyxiant définitivement. Et pour cela, il faut que tous les peuples indigènes s’unissent.

Traduit par Ángel Caído.

 
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