Mark, communiste libertaire irlandais : «  Le mouvement le plus important depuis des décennies  »

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L’Irlande du Sud connaît actuellement un mouvement de lutte sociale avec des manifestations de plus de cent mille personnes, ce qui, au regard de la population, est très important. Il s’agit de refuser l’instauration d’une taxe sur l’eau, qui conduirait à ce que les ménages payent leur consommation d’eau, alors qu’une part des impôts y est déjà consacrée. Mark, militant du Workers Solidarity Movement (WSM), organisation sœur d’Alternative libertaire, répond à nos questions.

AL : Quel est votre sentiment au sujet de la lutte ?

Mark : C’est le mouvement le plus important en Irlande du Sud depuis des décennies au moins (peut-être depuis le siècle dernier, à l’exception du soutien à la lutte contre l’impérialisme britannique en Irlande du Nord aux moments les plus forts comme lors des grèves de la faim).

Ce mouvement arrive après six ans d’austérité et se développe depuis l’été dernier. Depuis six à sept ans, des mobilisations ont émergé puis se sont interrompues, tout en étant à chaque fois plus importantes et plus militantes que les précédentes. Cette lutte est unique par rapport aux précédentes mobilisations, parce qu’elle n’a pas été initiée par les organisations de la gauche radicale, elle a démarré par l’organisation spontanée de quartiers ouvriers visant à empêcher Irish Water (la compagnie mise en place par l’État) d’installer des compteurs d’eau (dont la pose est en fait effectuée par des sous-traitants privés, l’un d’eux, GMC Sierra, est la propriété du millionnaire Denis O’Brien, qui possède également de nombreux médias).

La compagnie a obtenu de la justice une injonction interdisant de se rassembler à moins de 20 mètres des travaux de pose des compteurs (dans beaucoup de cas, ils sont installés juste devant les portes d’entrée, ce qui fait qu’il est impossible de respecter cette interdiction). La police et certains employés de sociétés privées de sécurité, portant des masques, sont venus tenter d’intimider et menacer, mais les gens ont continué d’empêcher la pose des compteurs.

Dans toute l’Irlande, il y a des groupes appelés les farfadets des compteurs, qui opèrent la nuit pour faire disparaître les compteurs déjà installés.

Cette semaine, 17 personnes ont été arrêtées en lien avec une manifestation d’il y a trois mois, durant laquelle la voiture de la vice-première ministre a été encerclée pendant deux heures. L’État clame que c’était une séquestration, les gens qui manifestaient pensent que c’est une mauvaise blague.

Parmi les personnes arrêtées, il y a Paul Murphy, député du Parti socialiste/Alliance anti-austérité et aussi cinq adolescents, dont un de 14 ans. Les arrestations ont eu lieu tôt le matin avec 6, 8 ou 10 policiers pour chaque personne. Récemment, il y a eu une manifestation à Dublin pour dénoncer cela.

Quelle est la position de WSM ?

Mark : Elle est que le prix de l’eau est déjà acquitté par le biais des impôts, qu’il n’y a pas de raison que cela change, et que sinon, c’est un pas vers la privatisation. La lutte a montré la politisation de dizaines de milliers de personnes, peut-être plus.

Nous souhaitons encourager les formes d’auto-organisation et s’appuyer sur elles pour construire une campagne de non-paiement, afin de rendre impossible la collecte de la taxe. En nous engageant dans le mouvement, nous posons la question : «  Quand nous aurons gagné, comment allons-nous continuer  ?  » Nous espérons que cela pourra donner lieu à long terme à un mouvement anticapitaliste de masse, sans être récupéré par la politique électoraliste.

Quelle est la contribution de WSM à cette lutte  ?

Mark : WSM est bien petit par rapport à l’ampleur de ce mouvement. Mais nous y contribuons de deux façons.

Premièrement, nous nous engageons là où nous vivons pour empêcher la pose des compteurs (quand il existe des mobilisations dans ce sens et quand c’est possible) et pour organiser des campagnes de boycott (nous travaillons à encourager les communautés à la base, afin que chacun se voit lui-même comme un organisateur).

Deuxièmement, nous utilisons notre page Facebook, qui a plus de 48.000 followers, pour contrer la propagande médiatique et étatique et pour diffuser nos positions. Cela donne une influence à nos idées bien au-delà des cercles militants.

Quel rôle jouent l’Alliance anti-austérité (AAA) et Right to Water (Droit à l’eau)  ?

Mark : L’AAA est principalement composée du Parti socialiste (SP, groupe trotskiste, dont l’organisation sœur en France est la Gauche révolutionnaire) et de quelques supporters (300 probablement au maximum).

L’AAA a malgré tout trois députés, tous du SP, et 14 conseillers municipaux. L’AAA est plus un front élargi du SP qu’une alliance. Elle a émergé de la Campagne contre les taxes sur l’eau et l’habitation (CAHWT) en 2013, quand cette campagne s’est brisée, et après que WSM, qui faisait partie de la CAHWT, l’ait quittée.

L’AAA appelle au boycott de la taxe sur l’eau et soutient les manifestations contre les installations de compteurs, comme WSM, à la différence près qu’elle veut recruter les gens pour sa propre campagne « Nous ne payerons pas », contrôlée de manière centrale, au lieu d’appuyer les communautés s’organisant elles-mêmes.

Un front élargi trotskiste concurrent, le Peuple avant le profit (BPB), est contrôlé par le Parti socialiste des travailleurs, qui a un député et aussi 14 conseillers municipaux. Il est formellement en faveur du boycott, mais le dit moins fortement car il essaie de faire des alliances avec les syndicats et d’autres groupes dans le cadre de la campagne Right to Water.

Cette campagne réunit un groupe large (certains syndicats, PBP, l’AAA, le Sinn Féin provisoire et d’autres), mais ce n’est pas une organisation de masse, c’est juste un comité avec des dirigeants de chaque organisation. Elle organise la plupart des grosses manifestations, mais elle n’appelle pas au boycott de la taxe et a un peu disparu de la scène, bien qu’elle essaie de construire une alliance électorale car elle n’a pas d’autre perspective comme opposition. PBP et SWP soutiennent plutôt cette stratégie que celle l’AAA.

Le Sinn Féin (provisoire) est le plus gros parti d’opposition ayant une position contre la taxe. Officiellement, il n’appelle pas au boycott et a une optique purement électorale, bien que certains membres puissent appeler à cela indépendamment. Depuis les manifestations, leurs représentants publics disent qu’ils ne payeront pas, qu’ils soutiendront ceux qui décident de boycotter, mais qu’ils n’appellent pas les gens à cela.

Quelle est la place de l’auto-organisation ?

Mark : Il y a des variations dans le niveau d’organisation des groupes locaux contre la taxe. Dans certains quartiers, ils se forment spontanément pour s’opposer à l’installation des compteurs. Ils sont alors très forts pour le boycott, mais doivent être encouragés pour convaincre d’autres habitants.

Dans d’autres quartiers, il y a une influence anarchiste forte (Stoneybatter à Dublin, Mahon à Cork, Dun Laoghaire à côté de Dublin), ou bien une influence certaine (Rathfarnham à Dublin). Je travaille aussi à construire une influence des idées anarchistes à Drogheda où je vis. Mais c’est l’une des rares zones où les Freemen antitaxe, un mouvement de droite, sont forts.

En général, qu’il y ait une influence anarchiste directe ou non, la plupart des groupes autonomes s’organisent selon les lignes de la démocratie directe et de l’action directe contre les compteurs et pour le boycott.

Propos recueillis par Laurent Esquerre (AL Paris-nord-est)

 
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