Islamophobie : La xénophobie tient ses assises

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Des «  Assises internationales sur l’islamisation  » ont été organisées au mois de décembre à Paris. Retour sur cette alliance entre laïcards et extrême-droite.

Le 18 décembre dernier, des «  Assises internationales sur l’islamisation  » ont été organisées à l’espace Charenton, dans le 12e arrondissement parisien, par plusieurs organisations, parmi lesquelles Riposte Laïque et le Bloc Identitaire. L’objectif affiché était de «  clamer l’impérieux devoir de défendre, en France comme dans toute l’Europe, nos valeurs laïques et civilisationnelles  ». On peut déjà remarquer l’oxymore puisqu’à de rares exceptions près, les valeurs « civilisationnelles  » ont d’abord une histoire et un sens religieux.

Cette initiative semble avoir été un succès relatif. Les objectifs ont en effet été revus à la baisse depuis la tentative d’apéro «  saucisson-pinard  », et si un millier de personnes est venu assister aux «  assises  », il ne semble pas y avoir eu d’élargissement du soutien par rapport aux initiatives précédentes. Face aux «  assises  », un contre rassemblement organisé notamment par la Ligue des Droits de l’Homme, Attac, SUD Rail, le NPA, et diverses organisations progressistes regroupait quelques centaines de manifestants, dont des militants et militantes d’AL

Qui organise  ? Qui participe  ?

Ces «  assises  » consistaient en fait en une suite d’intervenants discourant sur «  l’islamisation  » de la France. Parmi eux, on note sans surprise la présence de personnalités issues de l’extrême droite classique ou identitaire  : Fabrice Robert, le président du Bloc Identitaire  ; Arnaud Gouillon, le candidat annoncé des Identitaires en 2012  ; Tommy Robinson, leader de l’English Defense League ; Renaud Camus, écrivain qui a créé la polémique en 2000 en dénonçant une pseudo-surreprésentation juive dans les médias, etc.). Parmi les «  classiques  », citons le conseiller suisse Oskar Freysinger, dont le parti, l’UDC, s’est déjà fait remarquer par sa campagne contre les minarets, ou par ses affiches xénophobes faisant des immigrés des «  moutons noirs  ». La venue du député UMP Christian Vanneste (connu pour ses prises de positions pour la peine de mort, ses déclarations homophobes, etc.) avait également été évoquée, mais il ne semble pas y avoir eu de suites.

La dernière catégorie d’intervenants, celle des Doriots  [1], se trouvait donc en charmante compagnie. Riposte Laïque (dont la dérive est connue depuis déjà plusieurs années), sa branche politique Résistance Républicaine, la Ligue du Droits des Femmes, et le groupe Laïcité et République Sociale ont ainsi joué la comédie de «  l’ouverture  » politique en co-organisant cette initiative avec l’extrême droite la plus réactionnaire.

Les objectifs des «  assises  »

Si les «  assises  » ratissent aussi large, c’est qu’elles s’inscrivent dans une stratégie à plusieurs bandes de la part des identitaires et de leurs alliés. D’abord, ils semblent vouloir mettre en place une sorte de front commun «  islamophobe  », regroupant diverses tendances politiques (extrême droite classique, identitaires, souverainistes, laïcards, etc.). Cette stratégie, déjà de mise lors du lancement des apéros «  saucisson-pinard  », paraît de plus en plus en voie de matérialisation.

On peut noter deux absences notables  : l’extrême droite religieuse et traditionaliste, qui a visiblement du mal à accepter le rapprochement avec les «  francs-maçons  » de Riposte Laïque, et le Front National. Tiraillé par des querelles internes, le FN semble hésitant sur la stratégie à adopter, ce que ne manque pas de lui reprocher les identitaires et leurs amis. Une partie des lepenistes paraît ainsi soucieuse de s’intégrer dans une dynamique «  islamophobe  » (comme l’ont démontré les récentes déclarations de Marine Le Pen), tandis qu’une autre semble plus attentive au risque de paraître cautionner un discours laïque ou de remettre en cause la politique étrangère du Front (traditionnellement favorable aux régimes iranien, libyen, syrien, etc.).

Un autre objectif de ces «  assises  » est d’utiliser ces divergences internes au FN pour renforcer le Bloc Identitaire. Depuis sa création en 2003, le Bloc est en quête de respectabilité. Cette recherche est passée par du militantisme associatif, par des initiatives médiatiques (comme les soupes au cochon), elle semble maintenant passer par une alliance affichée avec des organisations issues de la gauche laïque (à savoir Riposte Laïque). Surtout, cette campagne a pour but la banalisation du discours «  islamophobe  » dans la société. Si l’interdiction des minarets suite au référendum suisse, et les polémiques malsaines sur l’identité nationale ne suffisaient pas, les hésitations à participer de la part d’un député UMP sont ici révélatrices que cet objectif est au moins en partie atteint.

Derrière la notion d’«  islamisation  »

La notion d’«  islamisation  » utilisée par le Bloc identitaire et ses alliés renvoie en fait à des notions assez larges. D’abord, l’«  islamisation  » de la France passerait par l’immigration maghrébine. Ces défenseurs autoproclamés de l’identité nationale dénoncent ainsi une politique «  immigrationniste  » qui serait menée par les autorités, corrompues par un mystérieux lobby nommé «  Eurabia  ». Ce groupe œuvrerait dans l’ombre dans le but d’islamiser l’Europe. Cela suppose donc que les immigrés soient un groupe cohérent politiquement, que l’intégration soit un échec complet, et que les populations dites d’origine immigrée possèdent un important poids politique. Aucune de ces trois suppositions n’est bien entendu fondée.

De manière plus flagrante les pourfendeurs de la pseudo-islamisation adoptent des positions bien au-delà de la dénonciation de l’Islam pour s’opposer à toute une population, revendiquant par exemple un durcissement des mesures sécuritaires et des lois anti-immigration, et l’existence d’une identité «  de souche  » (ou «  gauloise  »). Il s’agit ici plus de xénophobie que d’islamophobie.

Enfin, cette xénophobie, comme tout racisme, a un rôle objectif. Il s’agit de mettre en valeur une identité nationale ou culturelle en l’opposant à celle d’un groupe national ou religieux minoritaire. De cette manière le racisme joue un rôle à vocation unifiante, devant permettre de surmonter les divisions de classe au profit d’une unité de «  race  » et ainsi de perpétuer la domination de la bourgeoisie. C’est ce rôle qu’a joué l’antisémitisme au début du siècle, c’est ce rôle que veut jouer l’«  islamophobie  » aujourd’hui.

La nécessité d’une approche matérialiste

Face à cette approche, il convient de revendiquer une approche matérialiste. D’abord, les travailleurs et les travailleuses ont des intérêts communs. Ce ne sont pas des intérêts nationaux ou religieux, mais des intérêts de classe. Comme le disait Karl Marx, «  les travailleurs n’ont pas de patrie  ». Dans cette optique, la lutte des classes n’est pas compatible avec la prophétie auto-réalisatrice d’un pseudo «  choc des civilisations  ».

Enfin, l’appareil religieux musulman, comme l’appareil religieux catholique, comme n’importe quel appareil religieux, a une fonction objective  : celle d’anesthésier la conscience de classe. En conséquence le danger de telle ou telle religion ne se mesure pas en fonction de son corpus théorique, souvent déconnecté de la réalité, mais de son intégration aux mécanismes de pouvoir (et, le cas échéant, à son poids dans les contre-pouvoirs).

Commission antiraciste d’AL

[1Doriot est un homme politique français, passé du PCF au fascisme 1936, chantre de la collaboration avec l’Allemagne pendant l’occupation.

 
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