Janvier 1898 : Une première victoire sur les antisémites dans l’affaire Dreyfus

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Le 17 janvier 1898, l’affaire Dreyfus provoque les premiers affrontements violents. L’extrême droite défile dans toute la France aux cris de « Mort aux Juifs ! ». Le fameux article « J’Accuse » d’Émile Zola est paru quatre jours plus tôt dans L’Aurore. À Paris, une centaine de militants anarchistes et révolutionnaires attaquent et dispersent un important meeting antisémite. Alors que la question du racisme n’avait jamais été clarifiée à gauche, l’affaire Dreyfus va trancher : le racisme et l’antisémitisme seront désormais irrémédiablement marquées à droite.

Historiens et commentateurs rendent généralement hommage à l’engagement de Zola, Clemenceau ou Jaurès en faveur du capitaine Dreyfus, condamné au bagne pour une trahison qu’il n’avait pas commise – condamné surtout parce qu’il était juif. Le rôle des anarchistes dans cette affaire est minoré. Leur engagement a pourtant été décisif car, de toutes les forces politiques, il a été le premier.

Pourtant, bon nombre de camarades pourrissaient alors à Cayenne, et leur cause pouvait paraître prioritaire sur celle d’un « galonnard », patriote de surcroît. Mais pour les révolutionnaires, il s’agissait surtout de stopper la montée de l’extrême droite, qui espérait se servir de l’antisémitisme pour gagner les masses populaires.

Quand la gauche renonce au mot « youpin »

Dans ce XIXe siècle où le racialisme les stéréotypes xénophobes sont à la mode – il suffit de lire Victor Hugo ou Maupassant pour s’en convaincre – l’antisémitisme n’est pas une opinion honteuse en soi. Dans les milieux de gauche, il revêt une coloration anticapitaliste, avec la stigmatisation d’une figure symbolique de la corruption du régime : le banquier Rothschild. Paradoxalement, cet antisémitisme de gauche est toléré même par les Juifs socialistes et laïques. Comme l’explique l’historienne Catherine Fhima, « l’image du “Juif usurier” […] ne revêtait plus qu’une signification métaphorique. Le terme avait égaré sa substance autonome au bénéfice de ce qu’il représentait désormais dans le contexte de la “question sociale” » [1]. Il arrive ainsi couramment qu’on trouve quelques perles antisémites dans des articles publiés par la Revue socialiste de Benoît Malon ou l’anarchisante Société nouvelle de Gustave Khan, lui-même juif.

Un débat s’instaure à partir de 1890 à cause du phénomène Édouard Drumont. En 1886 il a publié un véritable best-seller, La France juive, dont le succès dans les classes populaires commence à inquiéter certains socialistes. Il y a là un risque majeur de dévoiement de l’anticapitalisme dans des passions malsaines, et le socialisme a joué avec le feu en tenant cette question pour secondaire.

L’affaire Dreyfus va donc opérer une clarification sévère.

La droite tient le haut du pavé

Le capitaine Dreyfus, accusé d’une trahison qu’il n’a pas commis, purge sa peine depuis 1895 à l’île du Diable, en Guyane française. Le premier à défendre la thèse de l’erreur judiciaire et à réclamer la révision du procès est un intellectuel anarchiste juif, Bernard Lazare. Il convainc Sébastien Faure, le responsable de l’hebdomadaire Le Libertaire, de se jeter dans la bataille.

Celle-ci va être rude. Car la droite va se dresser violemment contre une révision du procès. L’honneur de l’armée, donc de la France, passe avant tout. « Que Dreyfus ait trahi, je le conclus de sa race », assène l’écrivain nationaliste Maurice Barrès. L’antidreyfusisme et l’antisémitisme vont servir de catalyseur à l’extrême droite, qui se structure alors pour renverser la république. L’Église catholique, avec toutes ses ramifications et ses associations périphériques, en devient le fer de lance. Le quotidien La Croix s’était autoproclamé en 1890 « le journal le plus antijuif de France ». La Ligue des patriotes de Paul Déroulède et la Ligue antisémitique de Jules Guérin, qui comptent des dizaines de milliers d’adhérentes et d’adhérents, se font de plus en plus menaçantes. Lorsque s’annonce la révision du procès Dreyfus, elles entrent en lutte contre ce qu’elles considèrent comme une abdication de la nation devant la « juiverie ».

Dans toute la France des cortèges à caractère pogromiste paradent alors dans les quartiers juifs aux cris de « Vive l’armée », « Conspuez Zola ! », « Mort aux Juifs ! ». Les étudiants y participent en nombre. Des vitrines de magasins juifs sont brisées. La police doit protéger les synagogues.

Du grabuge au Tivoli-Vauxhall

Le 17 janvier 1898 pourtant, un meeting antisémite de masse à Paris est attaqué et dispersé par les anarchistes et leurs alliés allemanistes [2] (lire ci-dessous le récit du Temps). Le lendemain, toute la presse fait sa Une sur l’événement : les ligues n’ont plus le monopole de la rue ! Cet acte héroïque n’est pas sans conséquence sur la suite des événements.

Il marque les esprits dans les milieux populaires, en plaçant l’antisémitisme à droite sur l’échiquier politique. Dix jours plus tard, au comité confédéral de la CGT, l’anarchiste Fernand Pelloutier intervient vivement pour que la CGT s’engage. Le manifeste qu’elle publie donne clairement les termes de cet engagement : moins en défense de Dreyfus qu’en défense de la classe ouvrière : « Nous, travailleurs, […] nous n’avons pas à prendre parti dans ce conflit entre juifs et chrétiens ! Les uns et les autres se valent, puisqu’ils nous dominent et nous exploitent. […] Travailleurs ! La République, principe indispensable des futures émancipations sociales, est en péril. » [3]

Une campagne soutenue

À l’époque les anarchistes sont constitués en groupes relativement dispersés. C’est la presse qui structure le mouvement – notamment Les Temps nouveaux de Jean Grave, Le Libertaire de Sébastien Faure et Le Père Peinard d’Émile Pouget.

Le Libertaire a été le premier à réagir et à s’engager. Les Temps nouveaux, jusqu’au bout, se tiendront à l’écart, maintenant contre toute évidence que l’Affaire Dreyfus n’est qu’un différend interne à la bourgeoisie, une attitude similaire à celle du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde. Le Père Peinard, qui dans le passé avait été assez complaisant avec l’antisémitisme populaire, met lui quelques mois à se laisser convaincre.

Une semaine après la grande distribution de baffes du Tivoli-Vauxhall, Pouget met en garde contre un embrigadement dans l’un des deux camps : « Soyons nous-mêmes : ni dreyfusiens ni esthéraziens ! » titre-t-il [4]. Un mois plus tard, la montée de l’extrême droite l’a fait évoluer : « En se laissant embarquer dans l’antisémitisme, le populo serait la dupe des petits-bourgeois et des noblaillons », écrit-il dans un long article argumentaire [5].

Encore quelques semaines et il entrera de plain-pied dans la bataille. « Désormais nous sommes nombreux à mener campagne contre cette double et périlleuse hypocrisie : le nationalisme et l’antisémitisme se fondant en une même formule : la France aux Français ! » s’enthousiasme Sébastien Faure [6].

De février à décembre 1899, Sébastien Faure quitte le Libertaire pour animer le Journal du Peuple, un quotidien dreyfusard à forte tonalité anticapitaliste. Il y est bientôt rejoint par Pouget qui en avril cesse de faire paraître son Père Peinard.

Les principaux orateurs anarchistes parcourent infatigablement l’Hexagone. Jusqu’à Alger, fief des antisémites, où Sébastien Faure tient meeting face à une salle hostile. Le 31 janvier 1898, les camarades attaquent une brasserie marseillaise où se tient une conférence antisémite. En août 1899, lors du procès en révision à Rennes, ils forment les services d’ordre dreyfusards pour protéger les témoins et les avocats contre les nervis adverses [7]. Pour l’écrivain Charles Péguy, ils sont les seuls en ordre de bataille : « Les anarchistes seuls firent leur devoir, et même ils furent des hommes et firent mieux qu’ils n’étaient tenus de faire comme anarchistes, […] ils furent les seuls qui osèrent opposer la violence pour la justice à la violence pour l’injustice des bandes antisémites » [8].

Un bilan mitigé

Dans l’atmosphère passionnelle de l’affaire Dreyfus, la rage de vaincre le camp adverse brouille cependant souvent la frontière entre front social et front républicain. Des alliances inattendues se nouent, avec certaines fractions de la bourgeoisie dreyfusarde. Lors de la manifestation de Longchamp en juin 1899, les cris de « vive la sociale » se mêlent à ceux de « Vive [le président] Loubet ! Vive la république ! ».

Les révolutionnaires qui rossent alors les quelques téméraires groupes d’extrême droite venus se frotter à la manifestation le font avec la bienveillance de l’armée et de la police. La Croix ne manquera pas d’ironiser sur ces « anarchistes de gouvernement » [9]. Pour ces derniers, le bilan à la fin de l’année 1899, une fois Dreyfus gracié, sera parfois amer. Finalement, n’auront-ils pas dépensé leur énergie à défendre une république qui bientôt fusillera la classe ouvrière ?

Certains, comme Émile Janvion, critiqueront vertement les « purs accents de ce lyrisme républicain » [10] de certains camarades pendant l’affaire et l’incapacité à faire vivre, en quelque sorte, un « dreyfusisme révolutionnaire ».

Jean-Marc Izrine (AL Toulouse) et Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


« En fait, l’anarchiste est le successeur de Rothschild et, sinon son légataire universel, du moins son héritier présomptueux. Il procède du même principe que les juifs, en ce sens qu’il supprime de son entendement tous les scrupules qui retenaient les hommes d’autrefois ; il se met en dehors des principes et des conventions qui liaient jadis les hommes entre eux et constituaient le pacte social. »

Édouard Drumont, La Fin d’un monde, Albert Saviné éditeur, 1889.


« LES ANARCHISTES, QUOIQU’EN MINORITÉ, RESTENT MAÎTRES DU TERRAIN »

Les affrontements du Tivoli-Vauxhall vus par un reporter du quotidien Le Temps.

Le 17 janvier 1898, les ligues antisémites manifestent dans toute la France. À Paris elles convoquent un grand meeting pour protester « contre les agissements du syndicat de la trahison et flétrir les insulteurs de l’armée ». C’est au Tivoli-Vauxhall, une salle de conférence qui joue un peu le rôle que joue la Mutualité de nos jours. 6.000 personnes sont venues y écouter les orateurs. Jules Guérin, directeur de L’Antijuif, s’apprête à prendre la parole quand les premiers slogans hostiles l’interrompent : « Vive Zola ! ». Premiers coups de poing, coups de canne. Dans le fond de la salle, anarchistes et allemanistes font un raffut des tous les diables

Dans l’édition du 19 janvier, le reporter du Temps décrit la scène : « Compagnons ! Camarades ! clame une voix de stentor dans le fond de salle. On cherche l’audacieux. C’est le compagnon Fallières qui a grimpé au haut d’une colonne et dont la tête émerge d’un trophée de drapeaux tricolores. Les antisémites tentent l’assaut de la colonne. La manœuvre est plus difficile qu’on ne pense, car le pied de cette tribune improvisée est cerné par une cinquantaine de compagnons qui repoussent l’assaut à coups de canne. C’est la première bagarre. Aux cris de “Vive Zola ! À bas Zola !”, un millier d’hommes s’assomment à qui mieux mieux. »

Dubuc, le président de l’Association des étudiants antisémites, est blessé à la tête et doit être évacué. Jules Guérin tente alors de reprendre la parole : « – Citoyens ! Depuis deux mois une bande de Juifs internationaux… – À mort ! À bas les Juifs ! vocifère la salle, tandis que le groupe révolutionnaire entonne La Carmagnole. […] Mais décidément l’orateur a dans le compagnon Fallières un concurrent persistant. Celui-ci, profitant en effet de l’inattention des antisémites, a de nouveau grimpé sur la colonne et harangue la foule de son côté. On ne s’entend plus. Le vacarme est étourdissant. Certains sont munis de sifflets à roulette et en tirent des sons aigus. On perçoit au milieu du brouhaha les cris de “Vive l’anarchie ! Vive l’armée ! Vive Rochefort ! À bas les jésuites !” etc. »

Dans l’incapacité de prononcer un discours, Guérin passe la parole à un autre orateur, qui lance La Marseillaise : « Toute la salle est debout, frémissante, les têtes se découvrent et le chant de Rouget de l’Isle éclate formidable, couvrant les protestations anarchistes : Allons, enfants de la patrie… Pourtant les révolutionnaires ne désarment pas. »

Un anarchiste arrache le drapeau tricolore qui pend de la tribune. « Les antisémites veulent le reprendre, mais les compagnons ont pu se grouper, ils sont maintenant une centaine et, avec furie, ils résistent à leurs adversaires. Les coups de canne pleuvent dru. Quelques lames de couteau scintillent à la lumière électrique. La mêlée est générale. Les anarchistes, quoiqu’en minorité, restent maîtres du terrain. »

Le meeting est un désastre, et Guérin appelle le public à évacuer la salle et à se rendre en procession au Cercle militaire. La foule s’échappe peu à peu, tandis que les bagarres continuent à l’intérieur. « Les anarchistes, victorieux, voudraient s’emparer de la tribune, mais on a enlevé l’échelle qui y conduit. […] Vers les dix heures, on rapporte l’échelle, la tribune est alors enlevée d’assaut par les anarchistes qui se sont faits des drapeaux rouges avec les lambeaux de drapeaux tricolores. Ils frappent à tort et à travers. La mêlée devient dangereuse, quand le propriétaire de la salle éteint les quelques lampes électriques qui n’ont pas été cassées. »


DE L’AFFAIRE DREYFUS AU COMBAT ANTIRACISTE

15 octobre 1894 : Arrestation du capitaine Dreyfus pour haute trahison, suite à la découverte d’une lettre d’un officier d’état-major à l’attaché militaire allemand à Paris. Il sera condamné en décembre sur simple ressemblance d’écriture.

Novembre 1894 : La Libre parole, journal antisémite d’Édouard Drumont révèle la nouvelle.

19 décembre 1894 : Procès à huis clos.

22 décembre 1894 : Condamnation au bagne pour espionnage au profit de l’Allemagne.

21 février1895 : Déportation à Cayenne, en isolement, sur l’île du Diable.

6 novembre 1896 : L’anarchiste Bernard Lazare publie le premier argumentaire innocentant Dreyfus : Une erreur judiciaire : la vérité sur l’affaire Dreyfus.

13 janvier 1898 : Zola lance son « J’accuse » dans L’Aurore.

17 janvier 1898 : Attaque, par les anarchistes, du meeting antisémite du Tivoli-Vauxhall.

6 février 1899 : Création par Sébastien Faure du Journal du peuple. Ce quotidien paraîtra jusqu’au 3 décembre 1899.

9 juin 1899 : Dreyfus est reconduit sur le sol hexagonal.

11 juin 1899 : Manifestation dreyfusarde de Longchamp.

Du 7 août au 9 septembre 1899 : Procès de Rennes, qui se solde par un compromis bancal. Dreyfus est reconnu coupable, mais avec des circonstances atténuantes.

19 septembre 1899 : Alfred Dreyfus est gracié par le président de la République Loubet et libéré le 21 septembre.

13 juillet 1906 : réhabilitation et réintégration de Dreyfus au sein de l’armée.


[1] Catherine Fhima, « La gauche et les Juifs », dans Histoire des gauches en France, vol. 1.

[2] Militants du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane, assez perméables aux thèses libertaires.

[3] Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Seuil, 1971

[4] Le Père Peinard, 23 janvier 1898.

[5] « Sus à tous ! », Le Père Peinard, 20 février 1898.

[6] « Agissons », Le Libertaire, 26 juin 1898.

[7] Jean Maîtron, Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Époque, Fayard, 1985.

[8] Nelly Wilson, Bernard Lazare, Albin Michel, 1978.

[9] La Croix, 13 juin 1899.

[10] Rapports au congrès antiparlementaire international de 1900 (congrès interdit par l’État français).

 
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