L’enjeu du salaire à vie : Rompre avec le marché du travail

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Bernard Friot, dans un nouvel ouvrage intitulé L’enjeu du salaire, poursuit sa promotion de l’institution salariale comme fondement d’une rupture avec le capitalisme, qui avait donné lieu à un ouvrage sur les retraites pendant le mouvement d’opposition à leur réforme (voir AL de mai 2010). Quelles qualités et quelles limites de ce projet politique ?

L’enjeu du salaire entend s’appuyer sur un déjà-là, celui de la Sécurité sociale ou celui du statut de la fonction publique, pour le généraliser à l’ensemble des travailleurs. Il s’agit d’en finir avec le salaire comme contrepartie d’un travail fourni au bénéfice des capitalistes, pour en faire la reconnaissance d’une qualification attachée à la personne. Cette qualification personnelle affirme la capacité à produire de la valeur économique. En effet, Friot entend remettre en cause le partage entre des valeurs d’usage dénuées de valeur économique et d’autres qui en auraient une, parce qu’elles sont la contrepartie d’un temps de travail pour les capitalistes. Ainsi, les étudiantes et étudiants, les retraité-e-s, les femmes – dans les tâches domestiques – travaillent, mais ne produisent pas de valeur économique selon les normes capitalistes actuelles. Contre cela, Friot propose la généralisation du salaire à vie : de la majorité à la mort.

Contrairement au revenu universel, il ne s’agit pas d’un forfait attribué aux hors emploi, qui suppose le maintien dans l’emploi, donc dans la contrainte, pour ceux et celles qui désirent gagner davantage. Il s’agit de la construction d’un statut politique ayant vocation à émanciper le travail de l’emploi et du lien de subordination à l’employeur pour rendre aux salarié-e-s le pouvoir sur la production et rendre possible une émancipation dans le travail lui-même.

[*Une voie à l’épanouissement de chacun*]

L’enjeu du salaire est celui d’une rupture avec la tyrannie de l’emploi et du temps de travail qui y est lié. Le salaire étant la reconnaissance de la qualification personnelle, elle est attachée à la personne et rien ne peut l’en priver : ni l’absence d’emploi, ni la maladie, ni la vieillesse. En conséquence, les allocations de chômage, de maladie et les pensions de retraites sont naturellement fixées à 100 % du salaire, et pour une période indéterminée.

On mesure à quel point une telle proposition permet de sortir des revendications traditionnelles, pour l’emploi (et le « plein emploi ») ou contre la précarité, au sein du mouvement social. Plutôt que de quémander des emplois stables aux capitalistes, ne devrions-nous pas nous attacher à imposer un salaire à vie ? La proposition de Friot implique une rupture avec le marché du travail (ou plutôt, de l’emploi), et donc avec la contrainte de trouver un emploi pour travailler et toucher un salaire. Finis l’angoisse du chômage ou les temps partiels imposés, qui, n’impliquant pas de diminution de salaire, pourront être librement choisis, tout comme la nature du travail lui-même.

[*Disparition des plus-values et des dividendes*]

Finie aussi l’angoisse d’avoir à justifier de x années de cotisation pour avoir droit à sa retraite. Cela ouvre par conséquent une voie à l’épanouissement de chacune et chacun dans son travail, ainsi qu’une maîtrise plus importante de la nature de la production. Enfin, la proposition de Friot précise que les salaires sont payés par une ponction de 100 % de la valeur ajoutée : cela implique la disparition de toute plus-value et dividende, donc de l’extorsion actionnariale ou de toute autre forme de revenus non fondés sur le salaire et la qualification. Une partie de cet argent est consacrée aux investissements, ce qui permet de supplanter le système bancaire et de réorienter, dans une certaine mesure, l’allocation des ressources vers la satisfaction des besoins. Ainsi, la proposition de Friot pointe vers une alternative au capitalisme, fondée sur un déjà-là et donc susceptible de recueillir un assentiment large au sein de la gauche de gauche.

[*Quel pouvoir populaire ?*]

Quelques éléments demeurent contestables néanmoins. La détermination de la qualification de chacun et la manière dont on passe à l’échelon supérieur ne sont pas clairement définies. Friot voit dans le salaire universel un statut analogue à celui attribué par le suffrage universel. Mais contrairement à ce dernier, il comprendrait des degrés. En conséquence, il y a un risque d’inégalité non seulement de salaire (qui sont néanmoins fortement limitées dans ce cadre), mais également de pouvoir dans les choix de production, dans l’organisation de la production, etc. On risque de se trouver dans un modèle de type Scop où les salarié-e-s sont propriétaires de l’entreprise, mais délèguent l’essentiel de leur pouvoir de décision à une frange des salarié-e-s, au lieu de mettre en place une autogestion véritable de la production. Autre point contestable du projet : l’idée de planification démocratique et écologique de la production n’est pas mentionnée. Il semble qu’on reste dans un système productif où chaque entreprise développe sa propre stratégie industrielle avant de vendre ses produits sur un marché. La production ne semble pas vouée à être rationnellement et démocratiquement organisée pour satisfaire les besoins.

Vincent (AL Paris-Sud)

 
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