lundi, 22 septembre 2014
 
 

La Littérature du silence : Mallarmé, Camus et Beckett

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Trois auteurs, et non des moindres, font l’objet de cette étude : Mallarmé, Camus et Beckett. Trois écrivains dont le rapport avec les mots fut très étroit, parfois difficile. Ainsi Beckett, lors d’une rencontre avec Cioran, avoua « une grande lassitude, qu’il ne pouvait plus rien tirer des mots » (Exercices d’admiration). On peut en dire autant de Mallarmé « écrivain rongé par les affres de l’écriture et achoppant sur chaque mot ». Alain Chestier retrace ainsi avec soin et méticulosité la vie littéraire et personnelle de ces trois personnages qui ont marqué leur époque ainsi que le genre auquel ils se sont consacrés. De Mallarmé, on sait qu’il est le plus obscur, le plus hermétique de nos poètes, qu’il fut épris de reconnaissance, qu’il a souffert « en silence » pour écrire « moins de 40 vers par an » ! Et comme l’écrit justement Alain Chestier, on ne peut croire qu’il ait « abusé ses contemporains » mais qu’il fut authentique tout en « se trompant lui-même ».

Beckett, lui, ne fut pas le courtisan, l’orateur des soirées mondaines, mais « considéré par certains comme un ermite un peu bourru et assez anachronique,... éprouvant un impérieux besoin de solitude. » Alain Chestier met par ailleurs en exergue le fait que « Beckett s’est tu en tant que romancier, pour devenir dramaturge. » En effet, il voulait « concrétiser le fait qu’être c’est parler » et comme Cioran le fit remarquer, « on sentait des liens intenses qui unissaient les personnages à lui-même ».

Quant à Camus, il « reçoit le silence et la pauvreté ». mais malgré une vie pauvre, ses facultés naturelles d’adaptation, ses atouts intellectuels feront de lui un auteur de référence. À l’instar de Beckett et Mallarmé, on n’aborde pas Albert Camus sans quelque vertige. Son livre L’Étranger est le signe révélateur de cette part de silence : « il apprendra d’abord ce regard et au contact de ce silence », celui de sa mère, « de ses réponses indécises, de ses oublis ». Enfin je citerai un passage du livre d’Alain Chestier qui nous révèle, à propos de la littérature, autour de l’œuvre de Camus, les interrogations que l’on peut avoir sur le silence : « le silence est une chose relativement maniable pour le philosophe qui le considère sous forme de concept. De Heidegger qui pensait que le silence était le seul mode authentique de la parole... à Kierkegaard qui écrivait - le plus sûr des mutismes n’est pas de se taire mais de parler. Il en va autrement dès qu’il s’agit de la littérature... [...] Comment faire entendre, dans toutes les acceptations du mot, qu’un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par les choses qu’il dit ? [Camus, Le Mythe de Sysiphe]. »

On lira également avec précaution et sagesse les introduction et conclusion d’Alain Chestier, qui nous rappelle la réalité bruyante et laide d’aujourd’hui et que si « la pensée suppose un certain recul et une certaine concentration, et c’est précisément là le drame : elle en a de moins en moins le pouvoir. »

Jean-Michel Bongiraud

Alain Chestier, La Littérature du silence, Essai sur Mallarmé, Camus et Beckett, Éditions L’Harmattan, 15,25 euros.