12e congrès d’AL (Castillon-du-Gard, 2015)

La lutte antiraciste est une lutte sociale

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Philosophie générale

Les différents racismes sont des constructions idéologiques orchestrées par les classes dominantes et les institutions à leur service, sur la base de préjugés éventuellement préexistants, pour légitimer la domination sur un peuple ou pour renforcer leur domination sur la société en offrant en pâture à la haine populaire une population identifiable, et en divisant ainsi les classes sociales dominées. La période coloniale a été un facteur accélérant l’expansion de nombreux racismes qui perdurent aujourd’hui.

La lutte contre le racisme et la xénophobie est fondamentale pour Alternative libertaire.

Cette lutte revêt une dimension éducative, lorsqu’il s’agit de déconstruire des préjugés qui sont fauteurs de discriminations, d’humiliations et de haines.

Mais elle revêt aussi et surtout une dimension politique, dès lors que le racisme est érigé en idéologie par les classes dirigeantes et leurs États, avec pour effet de diviser et affaiblir les classes laborieuses.

Légitimées par cette idéologie, les mesures discriminatoires et vexatoires à l’encontre des minorités ont pour effet de faire croire à la majorité du prolétariat qu’elle est « privilégiée » et, qu’elle a, au moins par ce biais, des intérêts communs avec la classe dirigeante.

En plus de sa valeur intrinsèque pour l’émancipation en général, l’antiracisme est donc vital pour la cohésion du prolétariat. Si on perd ce point de vue de classe, on peut vite dériver soit dans l’antiracisme identitaire, voire communautaire, soit dans l’antiracisme sentimental, voire paternaliste.


La réalité en France aujourd’hui

Le racisme et la xénophobie sont multiformes : leurs cibles et leurs sources sont diverses. Les discriminations à l’embauche ou au logement sur la base d’une physionomie, d’un patronyme ou d’un domicile sont toujours de mise. Le contrôle au faciès des populations pauvres fait toujours partie du quotidien. Le racisme et la xénophobie se manifestent par des discriminations à l’embauche, des contrôles au faciès mais aussi des violences quotidiennes pouvant aller jusqu’au meurtre.

En sont victimes les travailleuses et travailleurs immigrés venus d’Afrique, d’Europe de l’Est ou d’Asie, mais aussi les Françaises et les Français originaires des anciennes colonies ou de population européennes stigmatisées.

Bien que les statistiques « ethniques » soient officiellement prohibées en France, des enquêtes permettent de mesurer les discriminations à l’égard des personnes de nationalité française, mais de profil « non européen ».

  • Sur le marché du travail : pour un même emploi, une ou un travailleur de profil européen a quatre fois plus de chances d’avoir accès à un entretien d’embauche qu’un travailleur de profil non européen [1].
  • Sur le marché du logement : à situation sociale égale, une personne de profil non européen sera retoquée trois fois plus souvent par les agences immobilières qu’une personne de profil européen [2].
  • En matière de logement social : à situation égale, dans le parc social, les candidat.e.s de profil européen ont près de 50% d’obtenir satisfaction au bout d’un an, contre 15% pour les autres [3].
  • Le contrôle policier au faciès est une réalité prouvée. Une enquête menée en 2007-2008 sur cinq sites tests dont la gare du Nord et la gare RER de Châtelet-Les Halles, à Paris, montrait que les personnes à la peau noire avaient entre 3,3 et 11,5 fois plus de chances d’être contrôlées que celles ayant la peau blanche ; entre 1,8 et 14,8 fois plus pour les personnes de type arabe [4].
  • Plus globalement, les enquêtes annuelles de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) révèlent une hausse générale de l’intolérance, en France, depuis 2009. Fin 2012, 7% des Français, quelle que soit leur couleur de peau, s’avouaient « plutôt racistes », 22 % « un peu racistes » et 25 % « pas très racistes » [5].

L’ensemble des institutions françaises reproduisent et accentuent la discrimination de groupes racisés. Cela peut passer par l’entrave à leur accès aux droits dans différents secteurs (prestations sociales, santé, scolarisation, etc.), par un traitement différencié selon l’origine (notamment par la justice et l’éducation nationale).

Les femmes racisées sont bien sûr des victimes privilégiées du racisme et des discriminations. Parmi l’ensemble des femmes, une oppression spécifique touche les femmes migrantes et/ou non blanches, qui vient s’ajouter à la domination masculine « classique ».


Les habits neufs du racisme

Si les théories racistes biologiques du XIXe siècle ont marqué de leur empreinte bien des préjugés essentialistes qui continuent de circuler, il s’y est ajouté un racisme « culturaliste », renouvelé depuis quelques années par l’idéologie du « choc des civilisations » sans négliger l’influence de la pensée « nouvelle droite ».

L’instrumentalisation des conflits géopolitiques jouent un rôle non négligeable dans l’entretien de cet imaginaire du choc des civilisations : ascension de la Chine, expansionnisme russe, djihad islamiste, colonialisme israélien...

L’impérialisme occidental en Afrique et au Moyen-Orient joue également un rôle déterminant dans la façon dont sont perçus les Arabes et les Africains sous nos latitudes – des gens à mettre sous tutelle pour leur bien ou pour celui de l’Occident.

Pour finir, la circulation des thèses conspirationnistes mettant en cause les Juifs est un élément-clef du renouveau de l’antisémitisme en Occident. Ce renouveau est dopé par l’amalgame entre l’État d’Israël et les Juifs – amalgame qui est le fait aussi bien des sionistes que des antisémites. En France, la vogue du binôme Soral-Dieudonné en est la manifestation la plus criante.


Comment l’État et le capitalisme alimentent le racisme

En France, l’État entretient, délibérément ou non, le racisme et la xénophobie par la politique de fermeture des frontières qui présente les travailleuses et les travailleurs migrants comme un danger, et rejette une partie d’entre eux dans la clandestinité, le travail dissimulé et la prostitution.

Ce racisme et cette xénophobie sont prolongés et aggravés par la stigmatisation récurrente et le discrédit jeté sur les minorités censées menacer « l’identité nationale » (version FN-UMP) ou « la République » (version PS).

Actuellement, les agressions contre deux populations sont particulièrement remarquables : d’une part les populations musulmanes ou supposées musulmanes ; d’autres part les Roms. La hiérarchie engendrée par l’économie capitaliste joue également un rôle. Ainsi, la surreprésentation des minorités stigmatisées dans les catégories les plus pauvres du prolétariat contribue au racisme à leur égard. L’une nourrit l’autre, en un cercle vicieux.

L’héritage colonial et les politiques impérialistes restent des facteurs déterminants dans la diffusion des idées racistes et doivent être combattus comme tels. Face aux flux migratoires qui en sont une conséquence secondaire, les révolutionnaires ont la responsabilité de dénoncer les plans d’ajustements structurels, les politiques néocolonialistes et les guerres impérialistes qui répandent violence et misère au sein des peuples du Sud. Enfin, et même si pour le moment les conséquences n’en sont pas encore massives, la crise climatique va multiplier les mouvements de population. L’ensemble de ces phénomènes sont et seront utilisés par les classes sociales privilégiées pour diffuser le poison raciste, afin de diviser les classes, et une partie de ces dernières, intoxiquées par ce poison, peuvent alors se solidariser avec les premières, qui sont pourtant leurs oppresseurs.


Éviter les pièges identitaires, relativistes et religieux

A propos de l’islamophobie

La stigmatisation de la minorité musulmane en France est un fait. Cheval de bataille de l’extrême droite, elle est reprise par la classe politicienne pour flatter la peur de « l’islamisation » existant dans une population majoritairement chrétienne ou athée.

On a longtemps dit que les attaques contre l’islam étaient une façon détournée de faire du racisme anti-arabe. C’est une réalité mais, depuis quelques années, s’y ajoute le fait que les musulmans sont stigmatisés spécifiquement (dégradation de mosquées par des groupes d’extrême droite, agression de femmes voilées,...). Ce qui donne à penser qu’il y a là une dimension non de persécution – on n’en est pas là – mais de stigmatisation d’une minorité religieuse, considérée comme non compatible avec « l’identité nationale », et constituant donc une forme d’ « ennemi de l’intérieur ».

Pour caractériser ce phénomène, le terme d’islamophobie est désormais largement utilisé dans les médias et tend à se banaliser, et il serait vain de mener un combat d’arrière-garde pour en imposer un autre. Il faut cependant l’utiliser avec prudence, car il est porteur d’ambiguïtés dont certains religieux cherchent à jouer :
- celui de faire taire la critique antireligieuse au nom de l’antiracisme ;
- celui de voir dans tout acte raciste un acte antireligieux ;
- pour résumer, celui d’enfermer une catégorie de la population dans une identité religieuse.

Il faut donc être vigilant, et limiter l’utilisation du mot « islamophobie » aux cas avérés de stigmatisation de la minorité musulmane (sans distinction de la couleur de peau). Le reste du temps, on parlera classiquement de racisme. Nous critiquerons toutes les religions, sans en épargner aucune. Cette critique tiendra évidemment compte des spécificités de chaque oppression religieuse et des stratégies d’aliénation spécifiques de chaque religion et système de superstition.

Pour un mouvement social laïc

Défendre la laïcité, donc la liberté de culte, ne signifie pas faire la promotion des religions ni renvoyer chacun-e à une identité religieuse supposée. Il peut exister des mouvements d’émancipation au sein des différentes religions mais il n’en demeure pas moins que les institutions religieuses, par leurs formes hiérarchiques, leurs discours dogmatiques et leurs règles normatives, sont de puissants facteurs d’aliénation.

Quand nous dénonçons l’antisémitisme ou l’islamophobie, nous ne défendons pas le judaïsme ou l’islam mais nous défendons des personnes discriminées en raison de leur religion supposée.

Pour regrouper largement les travailleuses et les travailleurs dans la défense de leurs intérêts de classe, le mouvement social se doit d’être laïc. Si des mouvements d’émancipation au sein des différentes religions veulent joindre leurs forces au mouvement social, cela doit se faire sur des bases claires impliquant la séparation, dans le cadre commun, du politique et du religieux.

Dénoncer les discriminations religieuses et défendre la liberté de culte ne doit bien sûr pas nous amener à délaisser notre critique radicale des religions. C’est bien parce que nous respectons les choix individuels et parce que nous défendons l’égalité des droits que nous dénonçons l’oppression et les persécutions.

La critique des religions menée par Alternative libertaire n’implique pas l’athéisme de chacun-e de ses membres. L’adhésion résulte d’un accord d’ensemble avec le Manifeste pour une alternative libertaire, qui indique clairement que « les religions comptent parmi les principaux vecteurs des aliénations », mais il n’est pas question de contrôler les éventuelles croyances des militantes et des militants, pour
autant qu’elles n’entrent pas en
contradiction avec les principes
défendus par Alternative libertaire.
De toute manière, ces éventuelles
croyances doivent se vivre dans un
cadre privé et ne doivent pas
interférer avec le fonctionnement
de l’organisation.

A propos du « racisme anti-Blancs »

Depuis 2005, la droite et l’extrême droite font campagne contre le racisme « anti-Blancs », espérant susciter une réaction communautariste au sein de la population majoritaire. Il s’agit d’une imposture visant à faire croire que la domination de la culture « blanche » républicaine est menacée.

En effet, pour faire système, le racisme doit s’inscrire dans un rapport de domination où, aujourd’hui en Europe et dans ses colonies, les Blancs occupent toujours la place des dominants.

Certes, de telles manifestations de racisme peuvent exister subjectivement. Si quelqu’un se fait traiter de « sale Blanc », « sale toubab » ou « sale Français », ce n’est pas qu’il souffre d’hallucinations auditives. Il faut entendre son indignation plutôt que de la nier – sinon, il trouvera rapidement des oreilles complaisantes, à droite et à l’extrême droite.

Mais il faut dire avec netteté qu’objectivement, ce racisme-là ne fait pas système, et qu’il n’est pas une question sociale. En Europe et dans ses colonies, personne ne souffre de discrimination au logement ou à l’emploi en raison de la couleur blanche de sa peau. Toutes les populations, y compris celles victimes elles-mêmes de racisme, peuvent développer des comportements racistes et xénophobes. Le fait d’être victime de racisme n’est pas une excuse pour développer à son tour des réflexes d’exclusion et de haine et doit être combattu comme tout comportement raciste.

Contre la division identitaire dans les mouvements sociaux

Certains cénacles du gauchisme universitaire ont tenté de mettre à la mode des termes tels que « féminisme blanc », « antiracisme blanc », « mouvement ouvrier blanc ». Là encore, il s’agit d’une imposture.

En France, si la majorité de la population est blanche, il n’y a pas d’organisations délibérément « blanches », hormis à l’extrême droite.

L’utilisation de cette formule conduit à racialiser la question sociale et à diviser le monde selon des frontières identitaires. Elle n’a d’autre but que de dissuader les gens de couleur de rejoindre le mouvement social.

Elle se fracasse heureusement sur la réalité de classe : en France, le mouvement social est très bigarré, qu’il s’agisse du syndicalisme ouvrier, des organisations de mal-logé.e.s, du féminisme...

Le problème est que, dans les mouvements sociaux, les rôles de coordination et de représentation publique sont, eux, trop peu bigarrés. C’est ce problème que le mouvement social doit résoudre.


Pour un antiracisme unifié

Face aux logiques diviseuses et centrifuges, il faut des luttes fédératrices. Le combat antiraciste doit se préoccuper en priorité de l’auto-organisation de l’ensemble des victimes du racisme, mais aussi s’adresser à l’ensemble des classes populaires quelle que soit la couleur de leur peau.

On peut, dans le cadre de l’analyse générale, se pencher sur les caractères spécifiques de tel ou tel racisme (la négrophobie, l’islamophobie, la romophobie, la sinophobie, l’antisémitisme, etc.). Mais il faut se garder de segmenter de la sorte la propagande ou les revendications. Si on cède à cette segmentation, on prend le risque de hiérarchiser et de mettre les victimes en concurrence.

On ne peut que récuser l’assimiliationnisme, cette politique qui réclame l’abandon total par les minorités de leur culture pour se conformer à une « identité nationale » artificiellement prédéfinie et uniformisée. L’assimilationnisme encourage la culpabilisation, les malaises identitaires et l’intériorisation de la domination. Il est aussi une arme de l’ordre social, en justifiant la précarité par un supposé « manque d’adaptation à la société française ».

Il faut au contraire que s’épanouisse une société multiculturelle, dont la laïcité sera le bouclier – une laïcité authentique, pas la laïcité dévoyée par l’extrême droite pour en faire une arme d’invisibilisation des musulman.e.s dans l’espace public.

En défendant la liberté culturelle, on ne défend pas le multiculturalisme à l’anglo-saxonne, assignant chacun à des communautés destinées à vivre séparément, ni la défense acritique des cultures, dont toutes peuvent comprendre des éléments d’oppression incompatibles avec les exigences éthiques et politiques du communisme libertaire.

Mais contre le « devoir d’intervention » pour émanciper les gens de l’extérieur, nous prônons la possibilité de changer pour chacune et chacun.


Une stratégie antiraciste d’émancipation

1. Par les luttes sociales

Les mouvements sociaux (syndicats, comités de mal-logé.e.s, associations de quartiers...) sont les principaux instruments de changement de la société, d’action sur la réalité, et donc un outil pour faire reculer le racisme.

Une grève, une campagne militante (féministe, pour le droit au logement...) ne portent certes pas d’étiquette « antiraciste » explicite. Mais, de façon implicite, ils font reculer les méfiances et les haines.
- par leur caractère de classe (qui relativise les divisions identitaires) ;
- parce qu’ils font naître des rapprochements, de nouvelles solidarités ;
- parce qu’ils encouragent la volonté émancipatrice de leurs acteurs et actrices ;
- et surtout parce qu’ils occupent le terrain social, au détriment des identitaires de tous bords.

Le racisme et le repli identitaire prospèrent sur le recul des mouvements sociaux. La démobilisation, la perte des solidarités de classe, la confrontation solitaire à la précarité rendent l’individu plus réceptif aux discours identitaires et religieux.

Enfin, d’un point de vue général, la question des luttes antiracistes renvoient à un combat contre une forme d’inégalités entre les humain-e-. De ce point de vue, les luttes antiracistes, les luttes contre la domination de genre et celles contre la domination de classe sont porteuses d’une même logique. C’est en construisant au sein des luttes sociales des ponts entre toutes ces luttes que notre combat se renforcera.

Cela signifie qu’au sein de chaque « front » nous devons porter le combat contre les autres formes d’inégalités. C’est cette convergence qui permettra de dépasser les contradictions portées par chaque lutte prise isolément.

Les organisations spécifiques sont également une composante essentielle de la lutte antira­ciste. Elles assurent la permanence de cette lutte et la liaison sur cette question entre les différentes composantes du mouvement social. Elles sont parties intégrantes du Front social de l’égalité et de la solidarité.

D’une part, il s’agit d’organisations d’envergure nationale, comme la Ligue des droits de l’Homme, le MRAP, la Cimade, la FASTI, le GISTI ou RESF : ces organisations ont une audience et mènent des mobilisations qui en font des champs d’intervention parti­culièrement importants. Sans nourrir aucune illusion sur ces organisations, ni sur les ar­rières pensées politiciennes qui peuvent agiter leurs directions nationales, leur renforce­ment et leur autonomie sont des points d’appui à ne pas négliger pour lutter contre le ra­cisme et développer l’égalité.

D’autre part, il s’agit également d’une foule d’organisations locales, de comités locaux d’organisations nationales, de comités de soutien aux Rroms, aux sans-papiers, etc. Elles sont des relais de terrain cruciaux pour développer un discours et des pratiques de lutte contre le racisme.

L’investissement militant dans ces organisations est nécessaire pour que nos actions et nos actes soient en cohérence avec nos analyses et notre discours. Sans un tel investissement, nous ne pouvons pas vérifier la validité de nos analyses et de nos théories.

2. En promouvant les travailleuses et les travailleurs racisé.e.s dans les mouvements sociaux

Il peut y avoir une approche de classe de la notion de « discrimination positive ».

Qu’il y ait des mécanismes pour favoriser l’accès des « minorités visibles » aux postes de pouvoir de la bourgeoisie et de la République, ce n’est pas le problème du prolétariat : c’est un problème interne à la bourgeoisie, qui peut chercher à promouvoir la diversité en son sein pour asseoir sa légitimité.

En revanche, on peut se poser la question pour ce qui concerne les organisations du mouvement social. En effet, le syndicalisme ouvrier est bigarré, mais plus on « monte » dans les organisations, moins il l’est. C’est un problème.

Depuis des années, la CGT et certains SUD expérimentent des mécanismes pour encourager la montée des femmes dans leurs instances. Pourquoi des mécanismes analogues pour les personnes racisées devraient-ils être tabou ? AL ne prétend pas répondre à cette question à la place des organisations concernées, mais elle mérite d’être posée.

3. En réparant les traumatismes du passé

En octobre 2012, un appel cosigné par plusieurs personnalités (antiracistes, syndicalistes, politiques...) a tenté de lancer un « débat national sur les réparations liées à l’esclavage ».

Ce débat est légitime, dans la mesure où l’héritage historique détermine largement l’ordre social et international présent, mais à la condition qu’on évite deux écueils liés à la notion de « réparation » :
- la judiciarisation de l’action politique, qui ne peut mener qu’à l’impasse. Pour des faits aussi anciens, dont tous les acteurs et actrices ont disparu depuis longtemps, les procédures devant les tribunaux ont une chance infime d’aboutir.
- la justification, au nom d’exactions historiques, de revendications contemporaines. Les revendications légitimes sont autosuffisantes. Il n’y pas besoin, pour les promouvoir, de faire la généalogie des exactions commises entre peuples, au risque d’ouvrir une boîte de Pandore.

En résumé, la question des réparations peut constituer un argument moral, qui vienne en renfort d’une revendication légitime. Elle ne doit pas la fonder, ni la faire dévier dans une procédure judiciaire.

Le combat contre les inégalités héritées du passé, pour ce qui concerne le cas français, se traduit par des revendications à ce jour toujours insatisfaites :
- création d’infrastructures dans les départements d’outre-mer (Dom), toujours sous-équipés en services publics ; indépendance des Dom ;
- abrogation des accords de libre-échange qui assurent l’impérialisme occidental et asiatique sur l’Afrique, et la rivent au sous-développement ;
- liberté de circulation et d’installation des travailleurs et des travailleuses, contre le mythe de l’invasion ;
- Retrait des troupes étrangères qui occupent l’Afrique ou le Moyen-Orient, souvent sous des prétextes humanitaires. Ces retraits ne doivent cependant pas laisser les populations à la merci des forces réactionnaires en présence. Ils doivent s’effectuer de manière à permettre aux peuples de reprendre leur destin en main. Lorsque des forces progressistes locales existent, un soutien doit leur être apporté, y compris en armes lorsque ces forces le demandent pour combattre des armées réactionnaires, comme au Kurdistan syrien par exemple ;
- solidarité entre travailleurs du Nord et du Sud pour renverser leurs propres classes dirigeantes (qu’elles aient ou non profité, jadis, de l’esclavage et du colonialisme) ;
- abrogation de la soi-disant dette des pays anciennement colonisés et remboursement par tous les pays développés des sommes indûment extorquées à ces pays (par exemple à Haïti par la France).

4. Par la satisfaction de certaines revendications symboliques

Certes, le droit de vote pour les étrangères et les étrangers résidant en France n’est pas une revendication fondamentale, dans la mesure où la démocratie représentative est une escroquerie.

Mais pour pouvoir contester cette escroquerie et pouvoir s’abstenir aux élections, il faut disposer du droit de vote. Alternative libertaire y est donc favorable.

Cette revendication du droit de vote des étrangers est surtout intéressante dans la mesure où elle entre dans une logique de totale égalité des droits entre tous et toutes, et qu’elle permet de dissocier la citoyenneté de la nationalité, en la liant au lieu de vie plus qu’à l’origine. Autrement dit, un Malien qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis est plus légitime qu’un Français vivant à New York pour s’impliquer dans la vie politique du pays, attendu que la liberté de circulation de travail et d’installation doit s’accompagner d’une égalité des droits de toutes les personnes vivant sur le même territoire.


Rénover l’expression publique d’AL

Il faut revenir à une expression pédagogique, un antiracisme « de base », qui évite la victimisation et démonte les préjugés des communautés les unes contre les autres. AL a déjà sorti du matériel allant dans ce sens qui pourrait être adapté sous différents formats (autocollants ; affiches).

Répéter dans un tract X fois le mot « racisme » (pour le dénoncer) ou le mot « antiracisme » (pour s’en flatter), ou additionner d’autres mots en isme n’a guère de portée qu’auprès d’un public de gauche, sensible à cette question. Pour le reste de la population, quelle que soit sa couleur de peau, le racisme n’est pas un tabou, et l’antiracisme n’est pas nécessairement une valeur suprême.

Il faut s’adresser à l’ensemble des travailleurs et travailleuses et des classes populaires pour leur démontrer qu’ils ont les mêmes intérêts, que la solidarité de classe est nécessaire et que les discriminations entre eux et elles sont à bannir.

Pour ce faire, la commission antiraciste a besoin d’un plus grand investissement au niveau fédéral. Une des premières tâches après le congrès pourrait être de dresser un état de lieux des luttes et des cadres existants sur l’antiracisme au niveau national et local.

[1Insee, « Inégalités et discriminations : questions de mesure », Économie et Statistique, avril 2014.

[2Enquête de 60 millions de consommateurs, 19 février 2014.

[3Insee, « Inégalités et discriminations : questions de mesure », Économie et Statistique, avril 2014.

[4Enquête de l’Open Society Justice Initiative réalisée avec des chercheurs du CNRS, 2009.

[5Synthèse des enquêtes d’opinion de la CNCDH sur 2000-2012.

 
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