Les chroniques du travail aliéné : « J’ai envie que ça s’arrête, je me sens agressif  », Yvon, cadre commercial

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Les chroniques du travail aliéné, par Aline Torterat, psychologue du travail


« J’ai envie que ça s’arrête, je me sens agressif », Yvon [1], cadre commercial.

Je suis en arrêt de travail depuis deux mois après un entretien avec la DRH. « Management déviant » a-t-elle conclu… J’ai simplement fait ce qu’ils m’ont demandé de faire, et maintenant c’est moi qui prends. Je suis dans cette boite depuis 27 ans, jusque-là ça allait, mais depuis la crise, les sociétés, les commerçants et les artisans n’achètent plus nos services. Ils font les difficiles et on se faisait foutre dehors huit fois sur dix. Alors ils ont inventé une nouvelle organisation, on a spécialisé les vendeurs. On présente des produits plus adaptés à chaque client, mais ça complique beaucoup la préparation des visites. Il faut faire une étude précise avant. Evidemment, le tout hors temps dans l’établissement. Les commerciaux travaillent autant que moi, au moins 60 heures par semaine, mais bon, on ne disait pas non au statut social qui allait avec, hein  !...

Et puis chez nous il n’y a pas de prospection, ils partent avec le fichier client. C’est vrai qu’il faut tout préparer le matin avant de partir. Et on affiche les objectifs en temps réel, rouge ou vert suivant les résultats. Moi-même il m’arrivait d’être en rouge… Il y a eu un collègue en indélicatesse de résultat, sur lequel on m’a demandé d’appliquer un «  plan d’action  ». En gros c’est avertissements, pressions et compagnie jusqu’à ce qu’il parte ou jusqu’au licenciement. Moi aussi je suis fatigué, j’ai fait un burn-out il y a un an et demi. Je faisais des malaises brutalement, sans prévenir et je ne tenais plus debout. J’ai dû prendre un arrêt, moi qui ne m’étais arrêté que cinq semaines en 35 ans de travail…

Depuis je me réveille toutes les nuits, angoissé… Je suis épuisé tout le temps. Je ne me posais pas ce genre de question, avant. J’ai toujours travaillé beaucoup. J’avais toujours été dans les cinq premiers France… Et par là-dessus, il y a deux mois, la DRH m’a fait une «  mise en garde  ». Je me suis senti lâché. Tout ça à cause de ce collègue à qui je n’ai fait qu’appliquer ce que j’avais appris en formation… Et le délégué syndical qui se mêle de tout  ! Il a dit à la DRH que le collègue avait eu des idées suicidaires en sortant d’un entretien avec moi. Alors ils se couvrent, là-haut et c’est moi qui prends… Ils ont auditionné tous mes vendeurs pour les faire parler de moi. J’ai toujours eu un management ferme, mais là, je ne comprends pas, c’est avec la DRH que j’avais fait la formation au « plan d’action individualisé » pour se débarrasser des plus faibles  !…

Les autres managers aussi sont en arrêt de travail, certains depuis encore plus longtemps que moi ! On a été rachetés il y a six ans par un fonds de pension américain, et depuis, ça a changé les relations hiérarchiques, augmenté le nombre de produits à placer, c’est devenu très compliqué. Pourtant, au fur et à mesure, ma rémunération a été divisée par deux. Les fonds de pension ont pompé toute l’entreprise, un plan de licenciement est annoncé pour septembre. Je n’ai plus de goût pour rien. J’avance mécaniquement. J’ai envie que ça s’arrête, je me sens agressif. Je leur en veux de s’être servi de moi.

[1Seul le prénom est modifié, le reste est authentique

 
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