Les succès du mouvement des femmes kurdes

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Les femmes kurdes, très visibles dans la résistance contre Daech, se sont imposées dans l’actualité internationale. Les médias bourgeois, qui se sont à l’occasion extasiés sur la beauté des combattantes, ont généralement réduit leur action à la lutte armée. Pourtant, le mouvement des femmes du Kurdistan mérite qu’on en dise bien davantage.

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Cortège du KJB
Manifestation du Rassemblement des femmes kurdes (KJB) à Düsseldorf, le 24 mars 2014, à l’occasion de Newroz, le Nouvel An kurde. © Osman Oğuz

Le mouvement de libération kurde a pris son essor dans les années 1970, une période de ­luttes sociales vigoureuses, et de forte influence du « socialisme réel » – celui du bloc de l’Est. A sa fondation en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) aspirait à la fondation d’un Etat-nation socialiste  [1].

Le mouvement féminin kurde  [2] est né et s’est développé à l’in­térieur de ce mouvement de ­libération.

Durant les premières années, du fait des conditions sociales, il y avait peu de femmes dans le mouvement. Mais les femmes et le PKK n’ont pas fait de concessions aux conditions sociales, et ont persévéré dans leur effort pour s’organiser politiquement. Ainsi en 1989, à Nusaybin, un soulèvement populaire a été mené par des femmes.

Dans les années 1990, les analyses développées par Abdullah Öcalan sur la famille, la femme et la liberté, ont conduit de nombreuses femmes à rejoindre la guérilla menée par le PKK. À ­cette époque, la répression de ­l’État turc était pourtant à son paroxysme, et l’armée employait systématiquement la torture et le viol contre les militantes.

L’armement, garantie de la liberté

L’entrée massive des femmes dans le PKK a entraîné une avancée qualitative et quantitative. C’est en 1993 qu’ont été créées les premières unités de femmes combattantes puis, en 1995, l’Union des femmes libres du Kurdistan (Yekitiya Azadiya Jinen Kurdistan).

Alors que, dans le Kurdistan féodal, les femmes ne commencent leur repas que quand celui des hommes est terminé, l’armement des femmes par le PKK est, politiquement, un bond en avant. Elles luttent à présent en leur propre nom, ni à l’ombre des hommes, ni en les imitant, mais en s’auto-organisant et en faisant émerger une conscience de sexe.

En 1999, le Parti de la liberté de la femme (PJA) a vu le jour, reflet de la conscience de sexe chez les femmes, et du refus de repousser la solution des problèmes féminins à l’après-révolution.

En 2005, le PJA a pris place dans une organisation transfrontalière, le Rassemblement des femmes (KJB) s’étendant sur les quatre parties du Kurdistan – Turquie, Syrie, Iran, Irak – et même au-delà. Le but du KJB est de mettre les femmes aux avant-postes de la construction d’une société démocratique, écologique et attachée à la liberté de genre. L’enjeu est le dépassement du système social patriarcal et étatiste.

Dans la révolution au Rojava

Le but principal du mouvement féminin est la construction d’un système démocratique, écologique, axé sur la femme, dans le cadre de la révolution de sexe et de l’idéologie de la liberté de femme.

Depuis la proclamation de l’autonomie démocratique du Kurdistan syrien (Rojava), en juillet 2012   [3], des conseils de femmes ont été créés dans les trois cantons pour ­faire valoir le point de vue féminin dans la révolution.

En même temps, avec le système de codirection  [4], elles créent une expérience inégalée dans le ­monde aujourd’hui.

La question de la liberté sexuelle

La liberté sexuelle fait partie des sujets en débat, qui ­doivent se comprendre dans le contexte de l’oppression coloniale au Kurdistan, de la construction du PKK comme une guérilla militaire et de la terrible répression des années 1990. Tout ce con­texte contraint fortement l’exercice de la liberté individuelle.

Des milliers de femmes et de petites filles ont été violées par les soldats turcs. Face à cela, le PKK a déployé des efforts pour que les femmes violées ne soient plus stigmatisées dans la population. La position est très claire : ce que le corps d’une personne a subi ne révèle rien de sa personnalité, on ne doit tenir compte que ses idées, de ses pensées, de ses relations. Quand une femme est victime d’un « crime d’honneur »  [5], les militantes du PKK revendiquent sa dépouille et s’assurent qu’elle soit enterrée par les femmes elles-mêmes. Dans le Kurdistan féodal, c’est un acte révolutionnaire.

Enfin, dans une société où la polygamie est fréquente, le PKK a prohibé l’adhésion des hommes ayant plusieurs épouses, se positionnant clairement envers les femmes subissant cette violence. Du reste, officiellement, il n’y a pas de couples au sein du PKK. On dit communément que les liens d’amour des militantes et des militants sont ceux qu’ils portent « au parti et au peuple ».

La liberté d’enfanter ou non

À propos de l’avortement, le principe qui guide le mouvement féminin kurde est le suivant : « C’est mon corps, c’est ma décision. »

L’important, c’est le choix de la femme et, quel qu’il soit, les militantes le soutiendront.

Mais au sein du PKK lui-même, encore une fois, la lutte armée impose des conditions spécifiques. Aussi, le parti dit claire­ment aux jeunes combattantes  : ne vous mariez pas et ne faites pas d’enfant.

La femme ne se réduit pas à son rôle de mère. Mais, dans le contexte de la résistance, être mère d’un combattant ou d’une combattante de la guérilla revêt une signification particulière. Au sein du PKK, elles se regroupent au sein des Mères pour la paix, une des plus solides organisations du parti. Elles ont construit, à partir de leur maternité et à travers leurs enfants, un collectif politique à la fois dynamique et significatif.

Transformer les hommes

Le changement opéré chez les hommes est peut-être la plus grande réussite du mouvement féminin. La présence d’au moins 40 % de femmes dans chaque organe de direction en est l’exemple le plus frappant.

Évidemment, cela n’a pas été sans difficultés. Entre 2002 et 2005, à l’époque du DEHAP  [6], sous prétexte de certains échecs politiques, beaucoup de femmes ont été exclues du parti. En réalité, il s’agissait d’évincer les partisanes d’une ligne ferme contre la domination masculine. Les militantes n’ont cependant pas capitulé.

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Au Rojava
Une milicienne YPG. © blog Biji Kurdistan

En 2011, année de la fondation du HDP  [7], le manque de femmes a servi de prétexte à une surreprésentation des hommes dans les candidatures aux élections. Les militantes ont protesté avec efficacité, et désormais, si le nombre de femmes est insuffisant, on laisse la chaise vide.

Pour faire changer les hommes, ne pas leur laisser d’autre choix, différentes méthodes ont été employées. Et si un candidat sexiste se présente aux élections, les militantes lancent un appel à le boycotter. Cela les dissuade de persévérer dans leur attitude.

Comme le montrent ces exemples, lutter contre le patriarcat signifie en même temps lutter contre ses camarades hommes. La vigilance s’impose. Par ailleurs, chaque homme qui adhère au parti suit une formation sur le genre. Il s’agit de leur faire prendre conscience que l’émancipation des hommes est liée à celle des femmes.

La révolution féminine au Rojava est l’aboutissement de quarante ans d’expérience. Désormais, où que les femmes se trouvent, même quand elles ne sont que deux, elles s’organisent de façon non-mixte pour lutter.

Arîn Mirkan


« THÉORIE DE RUPTURE » ET « JINEOLOJI »

La théorie kurde de libération de la femme a pour nom «  théorie de la rupture  ». Ses principes essentiels sont  : agir indépendamment de l’homme ; s’appuyer sur ses propres forces ; révéler sa conscience de sexe ; créer des organisations propres aux femmes. La libération féminine est considérée comme le fondement de la lutte pour la démocratie, la condition sine qua non pour une sortie du ­capitalisme.

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L’armement des femmes est justifié, en premier lieu, par la légitime défense contre le système de domination masculine. En effet, la théorie de la rupture comprend aussi un ­projet d’« action des femmes pour la transformation de l’homme ».

Cela signifie lutter contre l’homme dans les organisations mixtes et ne pas lui laisser d’autre choix que le changement.

Fonder une recherche autonome

Jin veut dire femme en kurde. La jineoloji est la « science de la femme ». Elle veut élever la conscience de sexe chez les femmes en mettant au centre leurs expériences singulières, sans subventions de l’État et en s’appuyant uniquement sur leurs propres forces. La jineoloji veut faire converger les expériences des femmes du monde, plutôt que d’accepter la théorie féministe occidentalo-centrée et subir les centres de recherche androcentriques dépendant de l’Université et de l’État.

Contre l’Université, Les académies de femmes

L’hégémonie masculine dans le champ scientifique a effet a trop souvent conduit à trouver des alibis pseudo-scientifiques à la position de « deuxième sexe » accordée aux femmes. De nos jours l’Université est ainsi l’un des principaux représentants du patriarcat. Il faut remettre en cause les vérités établies et privilégier la recherche et l’écriture de l’histoire de la femme par elle-même. Dans ce domaine-là aussi, existe un authentique besoin d’autodéfense.

C’est pour cette raison qu’on été instituées les « académies de femmes », qui mènent leurs propres recherches dans toutes les directions, y compris en critiquant les notions d’esthétique et de beauté construites aux dépens des femmes.

Arîn Mirkan

  • Arîn Mirkan est le pseudonyme collectif choisi par les rédactrices de cet article, militantes du Collectif solidarité femmes Kobanê. Il s’agit d’un hommage à Arîn Mirkan, combattante YPG tombée à Kobanê le 5 octobre 2014.

[1] Ce n’est plus le cas. Le PKK a renoncé à fonder un État-nation pour revendiquer une autonomie confédérale du Kurdistan, par-dessus les frontières étatiques existantes. Lire Alternative libertaire de novembre 2014.

[2] Les rédactrices de cet article ont traduit l’expression kürt kadın hareketi par « mouvement féminin kurde ». Bien que le singulier soit employé, il n’a pas la même connotation essentialiste qu’en français.

[3] Lire : «  Rojava, un nouveau Chiapas  ?  » dans Alternative libertaire de novembre 2014.

[4] Le contrat social du Rojava a institué une parité systématique dans toutes les responsabilités politiques : un homme, une femme, à tous les niveaux. On retrouve cette « codirection » dans nombre de municipalités kurdes de Turquie.

[5] C’est-à-dire assassinée par un de ses proches, souvent avec la complicité plus large de la famille, dont l’honneur est « souillé ». La notion d’« honneur » est liée au contrôle de la sexualité des femmes.

[6] Le Parti démocratique du peuple (DEHAP) est l’ancêtre de l’actuel Parti pour la paix et la démocratie (BDP), qui tient plus de 100 municipalités au Kurdistan turc.

[7] Le Parti démocratique des peuples (HDP), qui dispose de 27 députés au parlement turc, est une coalition incluant la gauche kurde, des féministes, des écologistes, des syndicalistes, des LGBTI, différents partis socialistes, des ONG, des représentants de minorités ethnico-religieuses.

 
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