Lire : Cahier de l’Herne, « Chomsky, militant et linguiste »

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Quand un livre centré autour d’un intellectuel inclut des contributeurs aussi divers que Serge Halimi, Susan George, Stanislas Dehaene ou Larry Portis [4], on peut supposer sans trop de risque que le travail de cet intellectuel ne se limite pas un seul domaine d’étude et a un large impact auprès d’audiences très diverses.

C’est effectivement le cas de Noam Chomsky qui se caractérise par son non respect des frontières universitaires entre les domaines d’études et par sa capacité à se montrer aussi, voire même plus, compétent que les personnes de ces différents champs intellectuels.

Son travail en linguistique fut en partie à l’origine de la remise en cause du behaviorisme et du début de la « révolution cognitive » des années 50. Mais les travaux de Chomsky sur le langage ont laissé un cadre théorique qui a été source de découvertes et de raffinements au cours des 60 dernières années. Ces découvertes ayant eut des répercussions sur l’ensemble de la psychologie et de la philosophie de l’esprit.

Chez Chomsky, militant avant d’être linguiste, cette énorme productivité scientifique n’est toutefois pas associée à l’image d’Epinal du chercheur enfermé dans sa tour d’ivoire, complètement coupé du monde environnant. Chomsky a toujours été engagé politiquement en dénonçant sans relâche la politique étrangère des Etats-unis (au Vietnam, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Irak, en Afghanistan...), la mondialisation néo-libérale, le fonctionnement des médias...

Le cahier que les éditions de L’Herne sortent sur Chomsky contient un entretient où il explique comment il « réconcilie » ses points de vue innéistes du comportement humain et sa croyance en une nature humaine, des positions souvent classées comme « réactionnaires », avec son orientation politique anarchiste. Il parle de son opinion sur les Black blocks, sur l’usage de la violence, sur la révolution et le réformisme. On voit que Chomsky puise une part de ses inspirations chez les auteurs des Lumières (Adams Smith, David Hume...) et dans le libéralisme classique dont il propose une lecture très différente de celles de l’intelligentsia néolibérale actuelle.

Chomsky/Bourdieu : points communs et divergences

Une partie entière du cahier présente les travaux réalisés par Chomsky en collaboration avec Edward Herman sur le fonctionnement des médias dans une société démocratique. Les deux chercheurs proposèrent une grille d’analyse utilisée de nos jours par des associations de critique des médias comme FAIR [1] aux États-unis ou comme Acrimed [2] en France. Cette analyse institutionnelle est souvent reléguée au rang de théorie du complot par ses détracteurs. Ceci est fait sans même relever que cette « théorie du complot » s’appuie sur des documents tous publics, sans même regarder les faits, sans même parler d’explications alternatives à ces faits qui font du modèle de Chomsky et Herman l’un des mieux étayés en sciences sociales.

La critique des médias rapproche Chomsky d’un intellectuel français qui a travaillé sur le même sujet, à savoir, Pierre Bourdieu. Le cahier contient à ce propos un article introductif sur les convergences et divergences entre ces deux penseurs et sur le besoin de faire une analyse comparée plus approfondie de leurs travaux. On s’aperçoit aussi que Chomsky, comme Bourdieu, sont souvent victimes d’une mauvaise réputation au sein de leur discipline (la linguistique et la sociologie respectivement), pour oser quitter la tour d’ivoire, comme en dehors de leur discipline (par exemple quand ils se consacrent à la critique des médias ou à des questions politiques) où on les accuse alors de ne pas être des spécialistes. Ce Cahier de l’Herne, dont une large partie est aussi consacré aux travaux de Chomsky en linguistique et à leurs répercussions en psychologie et philosophie, approfondit de nombreux thèmes de la pensée de Chomsky. Au final c’est un ouvrage indispensable et complémentaire à Comprendre le pouvoir [3], qui reste un des meilleurs ouvrages d’introduction à ce penseur et militant.

Rémi (AL Paris Montrouge)

  • Cahier de l’Herne, numéro 88 : Noam Chomsky, dirigé par Jean Bricmont et Julie Franck, Editions de l’Herne, Paris, 2007, 360 pages, 39 euros
  • Voir aussi : L’émission Là-bas si j’y suis de France Inter a consacré une série d’émissions intitulé « Chomsky et compagnie » autour de ce cahier de l’Herne et des intellectuels et activistes proches de Comsky (Normand Baillargeon, Michael Albert, Jean Bricmont...). Ces émissions sont consultables sur www.labas.org et vont donner lieu à un DVD-reportage réalisé par la collective Les mutins de Pangée dont la sortie est prévue fin 2007. Un appel à souscription pour le DVD est lancé sur le site www.lesmutins.org.

<titre|titre=La liberté d'expression>

Ce Cahier de l’Herne expose et explicite les positions de Chomsky sur la liberté d’expression qui l’ont amené à défendre celle de négationistes comme Robert Faurisson.

Tout d’abord, défendre la liberté d’expression implique de défendre la liberté d’expression des personnes avec qui on n’est pas d’accord : Staline et Hitler étaient parfaitement contents de laisser s’exprimer ceux qui étaient d’accords avec eux. « C’est rendre un triste service à la mémoire des victimes de l’holocauste que d’adopter une des doctrines foncdamentales de leur bourreaux. »

Cette défense doit être faîte a priori et donc indépendamment de la véracité des propos tenus. Sinon il faudrait que la véracité de propos soit évaluée avant leur énonciation. Mais par qui ? Sur quelles bases ? De quelle façon ?

On peut concevoir une certaine limite à la liberté d’expression, si les paroles exprimées incitent à des actions immédiates répréhensibles (i.e : un appel au lynchage). Mais si l’incitation à la haine raciale était réellment prise comme une raison suffisante pour censurer quelqu’un, alors « on aurait tôt fait d’interdire pas mal de livres sacrés, ainsi qu’une bonne partie de la pensée occidentale, qui abonde en apologies de la guerre, de l’esclavage ou du racisme. »

Mais les partisans de la censure oublient qu’elle renforce le pouvoir et le discours dominant : « en France, c’est souvent la gauche ou l’extrême gauche qui encourage la censure, au moins contre les ennemis (pas de liberté pour les ennemis de la liberté, les « fascistes »...), sans se rendre compte [que] elle sera, tôt au tard, utilisée par les pouvoirs que ces mouvements politiques veulent critiquer ».

[12. FAIR : Fairness and Accuracy In Reporting, www.fair.org

[23. Acrimed : Action critique médias, www.acrimed.org.

[34. Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, Editions Aden, 2004 – 2006, 3 tomes, 28,50 euros ; Voir Alternative libertaire n° 156.

[41. Respectivement journaliste au Monde diplomatique, ex vice-présidente d’ATTAC-France, Professeur de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France et Professeur d’histoire à l’université Paul Valéry de Montpellier.

 
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