Lire : Coquery-­Vidrovitch, « Être esclave » et « Les Routes de l’esclavage »

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Deux livres cosignés de Catherine Coquery-­Vidrovitch proposent une remarquable synthèse, puisant aux sources les plus récentes, sur le drame que furent les traites d’esclaves africains.

Le très beau documentaire en quatre volets Les Routes de l’esclavage, diffusé par Arte au printemps 2018, a fait connaître au grand public une partie du vaste travail de synthèse réalisé par l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Depuis les années 2000, l’essor des recherches sur l’esclavage a en effet apporté une connaissance plus fine de ses mécanismes, aussi bien dans l’espace transatlantique qu’au cœur du continent africain et dans l’espace arabo-musulman – l’importation d’esclaves par l’Inde et par la Chine restant pour l’heure un phénomène mal connu.

Le documentaire s’est accompagné d’un livre, qui lui-même reprend beaucoup d’un excellent ouvrage publié quatre ans plus tôt, Être esclave, qu’il est encore temps de découvrir. Il y a bien des choses à retenir de ces deux titres, qu’il est impossible de restituer intégralement ici. En voici quelques unes.

Être esclave en Afrique

Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, Être esclave, Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècles, La Découverte, 2014, 332 pages, 22,50 euros.

Ce qui distingue l’esclavage du travail forcé, c’est le statut de la personne. Dans le cas de l’individu né esclave, son « humanité est niée » : ses enfants appartiennent au maître ; il n’a pas de parents ; privé de lignage, il ne peut donc honorer ses ancêtres. Dans les États esclavagistes africains du Moyen-Âge s’est ainsi formée une caste servile dont les traces subsistent jusqu’à nos jours. Au Sahel, certains noms de famille, parce qu’ils vous rattachent à cette caste, restent aujourd’hui encore discriminants.

Cet esclavage-là était-il plus « doux » qu’aux Amériques ? Catherine Coquery-Vidrovitch bat en brèche ce mythe paternaliste. D’une part, l’« esclavage domestique », qui aurait prévalu en Afrique et dans l’espace arabo-musulman, n’était pas plus débonnaire que l’esclavage de plantation qui domina les Amériques. D’autre part, l’emploi de masses esclavisées dans des plantations, à des grands travaux ou en tant que soldats fut aussi une réalité courante en Afrique de l’Est et au Moyen-Orient.

Les deux livres de Coquery-­Vidrovitch évoquent également la castration des jeunes garçons destinés à la vente comme eunuques au Moyen-Orient – au prix de 75 % de morts – mais sans formuler d’hypothèse sur l’origine et les motivations de cette pratique, ni sur ses proportions.

L’individu esclavisé était avant tout un déraciné, déporté d’un bout du continent à l’autre pour être vendu dans des régions dont il ou elle ignorait tout, et d’où il ou elle ne pourrait pas s’enfuir. Mais le pire restait, au terme de ce périple, d’être engagé dans la « grande traversée » du Sahara ou de l’Atlantique, dans des conditions abominables.

Une catastrophe démographique

Les chiffres de la traite africaine ont fait l’objet d’une querelle aux implications mémorielles évidentes. Catherine Coquery-Vidrovitch, qui récuse la pertinence d’une « hiérarchie dans l’horreur », retient « l’hypothèse classique proposée par les spécialistes aujourd’hui », c’est-à-dire environ 12 millions de déporté.es via l’Atlantique, 6 millions à travers le Sahara, 4 millions via l’océan Indien, soit environ 22 millions au total, passé.es au préalable, pour l’essentiel, par les circuits intra-africains. En y ajoutant le nombre probable de morts durant les convois, on peut estimer que la traite a privé l’Afrique d’environ 50 millions d’habitantes et d’habitants entre le VIIe et le XIXe siècle : un drame qui a déstructuré les sociétés et obéré le développement du continent.

Deux dates symboliques

Comme ailleurs, l’esclavage en Afrique remonte probablement à l’Antiquité. Mais deux actes fondateurs symbolisent le début de la traite extérieure : l’an 652 pour la traite arabe ; l’an 1452 pour la traite occidentale.

  • En 652 (l’an 31 du calendrier musulman), le gouverneur de l’Égypte Abd-fallah ben Said imposa à la Nubie un traité – le Baqt – l’obligeant à livrer chaque année près de 400 esclaves.
  • En 1452, le pape promulgua la bulle Dum Diversas confirmant le droit du royaume du Portugal à réduire en « servitude perpétuelle » les « Sarrazins » de l’Afrique.

Du racisme culturel au racisme biologique

Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle, Albin Michel/Arte Éditions, 2018, 284 pages, 19,50 euros

L’esclavage contredisait les valeurs d’égalité promues par l’islam et par le christianisme à leurs débuts… mais il représentait une telle source de profit économique qu’on a cherché des alibis religieux puis scientifiques pour passer outre, et justifier que les peuples noirs soient mis hors l’humanité.

Dans un premier temps, juifs, musulmans et chrétiens utilisèrent abondamment le mythe biblique de la malédiction de Cham, un des fils de Noé, malédiction qui aurait frappé toute sa descendance à la peau noire. Dès les VIIIe et IXe siècles, la littérature arabe méditerranéenne animalisa les peuples noirs, leur attribuant « une mauvaise odeur, une physionomie répulsive, une sexualité débridée, une certaine sauvagerie ou débilité ». Cette bestialisation permit de justifier l’esclavisation des Noirs même convertis à l’islam, alors que la religion proscrivait, en théorie, l’esclavage entre musulmans.

Du côté chrétien, les conciles catholiques s’étaient toujours limités à interdire au maître le droit de vie et de mort sur son esclave. Quand, au XVIIIe siècle, les Lumières commencèrent à dénoncer l’esclavage et l’hypocrisie religieuse, le lobby esclavagiste s’empara d’une nouvelle justification, plus « scientifique », introduite par le naturaliste suédois Carl von Linné : celui d’une hiérarchie biologique des races.

Le tournant du Cap-Vert

On peine à imaginer qu’alors qu’en France la guerre de Cent ans faisait encore rage, le roi portugais Henri le Navigateur lançait déjà ses caraques le long de la côte ouest-africaine, en quête d’or. Mais au lieu du métal jaune, c’est surtout l’économie esclavagiste qui allait happer les Portugais. Dès les années 1440, ils furent intégrés aux circuits commerciaux berbères et wolofs. Puis, rapidement, ils innovèrent.

Dans leurs nouvelles possessions du Cap-Vert puis de Saõ Tomé, ils inventèrent un modèle pré-industriel appelé à faire florès : celui de « l’île à sucre » où des bataillons d’esclaves trimaient dans de vastes plantations de cannes. Le métissage aidant, une société créole luso-africaine vit alors le jour sur le littoral entre Sénégal et Congo, avant de se propager au Brésil. Le commerce des esclaves entre l’Afrique et le Brésil – dit « en droiture » –, organisé par les Luso-Africains, précéda d’un siècle le « commerce triangulaire » plus connu – entre l’Afrique, l’Europe et les Caraïbes. Il représenta à peu près la moitié de la traite atlantique.



Les motivations de l’abolition

Quatre facteurs concomitants expliquent l’abolition de la traite, puis de l’esclavage, au cours du XIXe siècle.

  • Le premier fut l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, qui aboutit, en 1804, à la fondation de la « première république noire » : Haïti, dont la seule existence encourageait les esclaves des pays voisins à la révolte.
  • Le second facteur fut la propagande abolitionniste en Europe, d’origine aussi bien religieuse (quakers et méthodistes, en Angleterre) que laïque (les Lumières, en France), qui gagna l’opinion publique et mit sur la sellette le lobby esclavagiste.
  • Le troisième facteur, économique, fut décisif. Il s’agit de la révolution industrielle, qui induisit un mode de production plus lucratif, moins périlleux et plus « moral » : le salariat. La bourgeoisie des planteurs d’Amérique y résista tant qu’elle le put, avant de plier... contre indemnisation  !
  • Le quatrième facteur fut géopolitique : étant à la pointe de la révolution industrielle, le Royaume-uni jugea que l’extinction de la traite, puis de l’esclavage, affaiblirait ses concurrents, en plus de rehausser son prestige moral. Londres déploya à ce sujet un véritable activisme diplomatique et militaire, interceptant les contrebandiers français, néerlandais ou portugais, et libérant leurs captifs en Sierra Leone.

C’est sous la pression britannique que l’Empire ottoman restreignit progressivement la traite – africaine comme caucasienne – puis l’esclavage, sans toutefois jamais l’abolir officiellement. Un sous-chapitre sur l’abolition en terre d’islam – où la résistance des marchands fut parfois très violente, comme au Soudan ou en Arabie – aurait ainsi été bienvenu.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

Mémorial de l’esclavage à Zanzibar (Tanzanie).
  • Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle, Albin Michel/Arte Editions, 2018, 284 pages, 19,50 euros
  • Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, Être esclave, Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècles, La Découverte, 2014, 332 pages, 22,50 euros.
 
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