Lire : « Le culte de la Charogne »

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Les éditions Agone viennent de rééditer ce livre, compilation d’articles écrits dans différents journaux au tournant du XXe siècle. Cet ouvrage critique le capitalisme avec une verve rafraîchissante.

« Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des administrations, des lois, du gouvernement, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des proprios, des salaires, du chômage, des impôts, des rentiers, de la cherté des vivres et des loyers, des longues journées d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales. Tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin, sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? »

Albert Libertad, né le 24 novembre 1875 à Bordeaux de parents inconnus, de son vrai nom Albert Joseph, fut pupille des enfants assistés de la Gironde. Il collabora au Libertaire, à l’hebdomadaire Le Droit de vivre et, épisodiquement, à l’éphémère quotidien libertaire et dreyfusard de Sébastien Faure, Le journal du peuple. Libertad inaugurera les Causeries populaires ainsi qu’une bibliothèque. Le 13 avril 1905 paraît le premier numéro du journal individualiste qu’il fonde : L’Anarchie. « L’anarchisme exige avant tout l’accord des actes et des paroles ».

« Infirme des deux jambes, marchant sur des béquilles dont il se servait vigoureusement dans les bagarres, grand bagarreur du reste, il portait sur un torse puissant une tête barbue au front harmonieux. [...] Violent et magnétique, il devint l’âme d’un mouvement d’un dynamisme extraordinaire... » Sa doctrine : « Ne pas attendre la révolution. Les prometteurs de révolution sont des farceurs comme les autres. Fais ta révolution toi-même... »

Dans ce recueil, l’article « Le criminel », écrit en 1906, est assez symbolique du style de Libertad. Celui-ci est une remise en cause du concept de citoyen électeur, du droit de vote comme soutien d’un système basé sur la représentativité et le suffrage universel qui assoit les classes dominantes auxquelles participe malgré lui le votant. « C’est toi le criminel, ô peuple, puisque c’est toi le souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime. »

Dans un autre article, « Le choléra avance... », il écrit, en septembre 1908 : « Tout cela ne suffit pas, ô pauvre, pour vaincre ta passivité, ta résignation ; ô riche, pour vaincre ton arrogance, ta luxure et tes appétits... » Le choléra, exemple du contexte historique, s’applique autant à notre société « développée ». [1]

L’humain et non la classe

Les maux économiques et ce qui en découle, tel que les inégalités de classes, l’exclusion, l’exploitation sont le fruit du système capitaliste. Cet extrait appelle à une prise de conscience générale. Libertad condamne l’Humain et non la classe. L’insurrection doit se faire et doit être. La résignation consciente ou non est une forme de collaboration. Par le biais de ces deux articles, tirés de ce recueil, Albert Libertad met en avant une dimension importante et révolutionnaire qu’est l’homme libre. Il condamne toute forme de passivité face au capitalisme et à son isomorphisme institutionnel. Albert Libertad est notre mauvaise conscience. Il fustige le politiquement correct et appelle à l’action directe individuelle comme forme de lutte permanente. On peut avoir quelques réserves quant à la verve outrancière de Libertad . Mais cette réédition nous apporte une vision révolutionnaire à prendre en compte… avec quelques mises à jour bien entendu.

Ghislain (AL Marseille)

  • Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), éd. Agone, collection Mémoires sociales, 2006, 25 euros.

[1Alain Accardo, De notre servitude involontaire, contre-feux 2001, Agone.

 
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