Livre : Bâtir aussi

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Parce que la fresque glorieuse des lendemains qui chantent suscite aujourd’hui plus de défiance que d’enthousiasme – et à raison –, c’est à la littérature qu’a échu la tâche de donner chair au spectre du communisme.

La science-­fiction d’Ursula K. Le Guin, par sa puissance et sa sensibilité, nous avait déjà permis de nous projeter dans les espoirs, les difficultés et les contradictions d’une société anarchiste ; c’est à elle qu’est dédicacé Bâtir aussi.

En 2011, les Printemps arabes ont trouvé leur prolongement en France : d’une barricade à l’autre, l’Haraka, (la « Révolte ») prend tellement de force que l’État vacille ; Sarkozy se réfugie au Panama après un coup de force manqué, et l’insurrection s’enlise dans une douloureuse guerre civile.

En 2021, l’heure est à la reconstruction, commune par commune, d’une société égalitaire et sans État. Depuis le quartier-forêt toulousain qui a poussé sur les rives de la Garonne, à la commune libre de la Guillotière à Lyon, en passant par une cantine populaire genevoise et les communautés rurales du Vercors, c’est chaque personnage que nous suivons dans ses hésitations, quant à des problèmes que nous pressentons être bien réels : quand policiers et militaires désertent et appellent à rejoindre les barricades sous la bannière d’un nationalisme radical, une alliance opportuniste est-elle possible ?

Comment contenir la violence libérée par l’effondrement de l’État ? Faut-il armer les communes, ou désarmer tout le monde ? Doit-on mettre en place un système général et contraignant de répartition des tâches surplombant une mosaïque de communautés autonomes ? Ou plus prosaïquement, comment réparer les machines à laver si on ne peut plus en fabriquer ? Comment couvrir 300 km quand les réserves de pétrole de la région sont épuisées ? Quel Internet relancer pour rompre l’isolement sans centrales nucléaires ?

La prouesse de cette exploration romanesque est de nous faire vivre ce futur et les questions qu’il pose dans toute leur épaisseur. Rarement un roman n’a rendu aussi tangible l’idée d’une révolution au présent, dans toutes ses contradictions.

Certes, on peut lui reprocher d’une part une écriture inégale (rappelons que c’est un projet collectif !), et d’autre part l’homogénéité des points de vue exposés.

L’imaginaire de la barricade est franchement prédominant et les personnages principales sont toutes des militantes libertaires convaincues et expérimentées, là où l’on aurait aimé voir comment l’insurrection a bousculé des groupes sociaux moins susceptibles de s’y jeter dès les premiers feux.

Mais voyons plutôt dans ces limites une invitation à soi-même prendre la plume pour mettre des images sur cette révolution à venir.

Marco (36)

  • Bâtir aussi. Ateliers de l’Antémonde, Paris, Editions Cambourakis, 2018, 18 euros.
 
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