Livre : Boris Savinkov, « Ce qui ne fut pas »

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Brutalement, la porte s’ouvre. Cinq énergumènes couverts de givre, le revolver au poing, font irruption dans les appartements privés du colonel Sliozkine. L’officier, qui s’était assoupi dans son bureau, sursaute et contemple ses agresseurs. Eux, ce sont les militants du Parti socialiste-révolutionnaire (PSR) qui, en ce mois de décembre 1905, participent à l’insurrection de Moscou. Les représailles individuelles font partie de la guerre des rues. Et Sliozkine, connu pour son rôle dans la répression, doit tomber.

Oui mais… dans le petit groupe d’insurgés, certains hésitent. Tuer, n’est-ce pas faire le mal ? N’est-ce pas se comporter comme l’ennemi ? L’irruption de l’épouse en pleurs, suppliant qu’on épargne son mari, fait vaciller David. Paralysé par le doute, le révolutionnaire préfère fuir la maison pour ne pas voir ses camarades abattre le condamné.

Déboussolé, il erre dans les rues désertes et enneigées de Moscou. Une patrouille l’interpelle, le fouille, découvre son revolver. Devant l’officier, un soldat claque des talons et annonce gaiement : « Votre noblesse, j’ai attrapé un youpin ! » Fusillé dans l’heure.

Ce qui ne fut pas est le roman vrai de la Révolution russe de 1905, vécue de l’intérieur du PSR, qui était alors la principale force d’extrême gauche dans l’empire des tsars. L’auteur, Boris Savinkov, est lui-même un personnage de roman. Membre dirigeant de l’Organisation de combat du PSR à l’époque de l’assassinat du Premier ministre Plehve (1904) et du grand-duc Serge (1905), il est donné à la police par son camarade Azev, un mouchard infiltré à la tête de l’organisation. Arrêté, il s’évade de prison et s’enfuit en France. En exil, il se lie à la bohème littéraire de Montparnasse et commence à réviser ses positions. Sous pseudonyme, et d’une plume brillante, il publie en 1909 Le Cheval blême – qui inspirera Les Justes, d’Albert Camus – puis, trois ans plus tard, Ce qui ne fut pas.

À l’aide de personnages fictifs, Savinkov y reconstitue l’univers du socialisme-révolutionnaire. De l’ouvrier semi-voyou Vania à l’intellectuel plein d’humilité Bolotov, en passant par l’ancien paysan pontifiant Arsène Ivanovitch, du militant prêt à se sacrifier pour la cause au dirigeant clandestin qui doute de sa légitimité à autoriser ce sacrifice, le roman communique la violence de l’époque et les questionnements de ses protagonistes.

Ce qui ne fut pas fut publié en feuilleton, en 1912, dans Zavety, une revue publiée à Saint-Pétersbourg par une figure du PSR, Victor Tchernov, alors en train d’évoluer vers le légalisme. La tonalité autocritique du récit, mettant sur la place publique la vie interne du mouvement, fit scandale parmi les socialistes-révolutionnaires. Lénine y vit le texte d’un renégat, et une « honte ». Les éditions Prairial en proposent aujourd’hui une réédition dans une traduction excellemment révisée et préfacée.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

  • Boris Savinkov, Ce qui ne fut pas, Prairial, 2017, 496 pages, 21 euros.
 
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