Marie Guillot, de l’émancipation des femmes à celle du syndicalisme

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Féministe dans le mouvement syndical et syndicaliste dans le mouvement féministe, à une époque où la convergence entre les deux n’avait rien d’évident, Marie Guillot (1880-1934) a su, avec habileté et ténacité, amener le syndicalisme français à mieux organiser les travailleuses. Syndicaliste révolutionnaire, elle fut la première femme secrétaire d’une confédération syndicale – la CGTU – en 1922. Il y a une dizaine d’années, Slava Liszek lui a consacré une biographie. Hommage tardif à une pionnière.

En 1906, une modeste institutrice de Saône-et-Loire, Marie Guillot, met en place une association de lutte pour le droit de vote des femmes. La même année, elle s’abonne à L’École émancipée, la revue de la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs (FNSI), qui est en train d’adhérer à la CGT.

En cette époque de bourrage de crâne nationaliste dans les écoles, les institutrices et instituteurs dissidents ne sont pas légion, et la FNSI est une oasis syndicaliste révolutionnaire dans un désert de conformisme. Aussi Marie Guillot met-elle cinq ans avant de réussir, en 1911, à fonder une section syndicale dans le département. Elle anime bientôt une rubrique régulière dans L’École émancipée, la « tribune féministe », où elle défend avec patience, méthode et pédagogie les revendications du mouvement féministe : le droit de vote des femmes, la réforme du code civil, le droit au travail, l’éducation mixte, le partage des tâches domestiques, l’éducation sexuelle…

Elle prend aussi la défense des associations féministes que la CGT regarde avec circonspection car elles sont généralement dirigées par des femmes bourgeoises. Elle veut montrer que, si les bourgeoises s’organisent, les ouvrières doivent le faire aussi parce que l’émancipation des femmes a une portée révolutionnaire.

L’affaire Couriau

« Nous avons, nous, femmes, une double lutte à mener, explique Marie Guillot : lutte commune à tous les prolétaires contre l’asservissement économique, lutte particulière pour la conquête de nos droits d’êtres humains. » Et « même bourgeois, le féminisme a une valeur révolutionnaire, en redressant les femmes, en les poussant à faire reconnaître leur droit par les hommes ». Son ambition est d’intégrer cette double lutte dans le mouvement ouvrier et syndical.

L’affaire Couriau lui en fournit l’occasion.

En juillet 1913, la typographe Emma Couriau demande son admission à la chambre syndicale typographique lyonnaise. Or non seulement celle-ci lui est refusée, mais son mari, Louis Couriau, lui-même typographe et révolutionnaire, est radié du syndicat pour n’avoir pas dissuadé sa femme d’exercer le métier.

La fédération du Livre, pilier du réformisme à la CGT, est officiellement ouverte au travail des femmes depuis son congrès de 1910, mais chaque syndicat est laissé libre de sa position face à cette question alors délicate et le syndicat lyonnais y est fermement opposé.

L’affaire aurait pu être étouffée sans l’action de celle qu’on appelle déjà « la Grande Marie », et qui utilise tous les leviers à sa disposition pour provoquer un débat au sein de la CGT. Elle saisit la Fédération féministe du Sud-Est, dont elle est membre, mais aussi la Ligue des droits de l’homme, qui portent l’affaire sur la place publique.

Appui du courant syndicaliste révolutionnaire

Obliger le syndicalisme à une prise de position par une pression extérieure est assez risqué. Cela provoque une crispation dans la confédération, sourcilleuse sur son indépendance, et qui n’entend pas recevoir de leçons d’organismes étrangers à la classe ouvrière.

Heureusement, Marie Guillot bénéficie de l’appui du courant syndicaliste révolutionnaire : Georges Yvetot et Georges Dumoulin alimentent le débat qu’elle a ouvert dans La Voix du peuple, Émile Pouget prend la plume dans La Guerre sociale, Pierre Monatte répercute dans La Vie ouvrière, Alfred Rosmer ferraille dans La Bataille syndicaliste.

L’affaire dure plusieurs mois sans trouver de solution. Mais la situation est mûre pour que Marie Guillot soumette un projet de « comité d’action féminine syndicale », dont le but serait d’organiser les ouvrières avec ou sans l’approbation des sections syndicales locales. Le projet est inscrit à l’ordre du jour du XIIIe congrès de la CGT, prévu en septembre 1914 à Grenoble… un congrès qui, du fait de la déclaration de guerre, n’eut jamais lieu.

Les années 1913-1914, qui sont des années de stagnation des luttes de classe, sont également celles d’une rencontre historique entre le mouvement ouvrier et le féminisme. C’est certes l’aboutissement de plusieurs années de débats, mais Marie Guillot est la militante qui a permis cette rencontre.

Après 1918, la place grandissante occupée par les femmes dans le monde du travail fut le meilleur argument pour le courant dont elle avait été la pionnière, et qui poursuivit la lutte sous les couleurs de la CGTU, dont elle devint, en 1922, secrétaire confédérale.

Anne Arden (AL Paris Nord-Est), Guillaume Davranche (AL Montrouge)

  • Slava Liszek, Marie Guillot, de l’émancipation des femmes à celle du syndicalisme, L’Harmattan, 1994, 320 pages, 24,40 euros.
 
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