Mars 1911-mars 2011 : Un siècle de journées de luttes des femmes

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Le 19 mars 1911, plus d’un million de femmes manifestent en Europe pour leurs droits, un an après l’appel lancé par la conférence internationale des femmes socialistes, à Copenhague. Les revendications vont alors du droit de vote à la fin des discriminations au travail. En un siècle, les revendications ont évolué, au moins certaines d’entre elles. Mais cette journée de lutte a surtout subi une institutionnalisation, qui l’a transformée en « Journée de LA femme ».

Décidément, les femmes ont aujourd’hui un statut privilégié : entre la Saint Valentin et la fête des mères, toutes les occasions sont bonnes pour leur offrir fleurs, chocolat et lingerie fine... Elles oscillent alors entre objet sexuel et machine reproductrice. Et comme si cela ne suffisait pas, les institutions patriarcales leur ont même gracieusement accordé une journée rien que pour elles ; enfin rien que pour elle, LA femme : le 8 mars !

Autant de saintes journées où la réification des femmes est justifiée dans les médias, la publicité et... les institutions ! Cette nouvelle fête est pourtant le résultat de plusieurs décennies de récupération d’une journée initialement conçue comme une journée de lutte spécifique des femmes, leur permettant de s’approprier des revendications spécifiques.

Aux origines d’une journée…

Si l’on devait dater avec précision l’instauration d’une journée internationale de lutte pour les droits des femmes, il faudrait revenir à l’année 1910. A Copenhague, en parallèle du 8e congrès de la IIe Internationale, se tient la conférence internationale des femmes. Sur la proposition de Clara Zetkin, la conférence décide d’organiser chaque année une « journée féminine de lutte pour les droits de la femme et pour la paix ».

Clara Zetkin, née en 1857, avait participé activement à la fondation de la IIe Internationale. Elle s’y était distinguée notamment par l’importance qu’elle accorde aux droits des femmes et par sa volonté de développer un mouvement féminin socialiste. Elle avait fondé en 1891 le journal des femmes socialistes Die Gleichheit l’Egalité »). En 1907, elle était nommée à la présidence du secrétariat international des femmes socialistes. En proposant l’organisation de cette journée dédiée aux luttes des femmes, la militante allemande souhaite mettre au centre la lutte pour le suffrage et pour l’égalité professionnelle.

Selon certain-e-s, cette journée internationale trouverait également son origine dans les manifestations des femmes américaines pour l’égalité  Woman’s Suffrage Demonstration ») qui ont eu lieu le 28 février 1909. Pour d’autres, le choix de cette journée serait lié à la commémoration des grèves des ouvrières de l’habillement aux États-Unis le 8 mars 1857, mais il semblerait que cette référence soit plus de l’ordre de la légende que du fait historique. Quoiqu’il en soit, l’instauration par la conférence de Copenhague de cette journée internationale s’inscrit dans un contexte politique plus large où commence – entre autres – à résonner la revendication d’égalité des droits civils et politiques.

…inscrite dans les mouvements révolutionnaires

Dès la révolution française, Olympe de Gouges rédige la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Au cœur de la révolution française, elle lutte contre le sexisme des révolutionnaires pour faire entendre la voix des femmes. Elle ne se revendique d’ailleurs d’aucun autre parti que « celui de la cause des femmes ». Révolutionnaire convaincue, elle exige pour les femmes l’égalité politique, la liberté d’expression, la liberté sexuelle. Outre sa Déclaration des droits ? elle est restée célèbre pour avoir prononcé la phrase qui résume selon elle toute l’injustice qui est faite aux femmes : « la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également le droit de monter sur la Tribune ». Elle sera guillotinée le 3 novembre 1793 pour avoir manqué aux vertus qui sont celles de son sexe et avoir « voulu être un homme d’Etat ».

Au début du XIXe siècle, la question de l’égalité entre les hommes et les femmes avait commencé à se propager difficilement au sein du milieu socialiste par la voix de Flora Tristan. Elle avait repris à son compte l’idée de déclaration des droits de la femme qu’Olympe de Gouge avait présenté devant l’assemblée nationale en 1791, en tant qu’acte premier d’affranchissement. Pour elle la question de l’émancipation des femmes et celle de l’émancipation des travailleurs étaient indissolublement liées. Elle réclamait principalement l’égalité en matière d’éducation, de formation professionnelle et de salaire.

Au-delà de la simple question des droits, ce que Flora Tristan réclame pour les femmes, ce sont des changements profonds : les femmes doivent créer leur propre 1789. Malgré cette conscience de l’oppression que subissent les femmes, Flora Tristan se heurte à la difficulté d’articuler luttes des femmes et luttes des travailleurs. Ainsi, ce ne sont pas les femmes elles-mêmes qui sont les sujets actifs de leur affranchissement et de la lutte pour leurs droits. Au contraire, c’est aux « prolétaires, hommes de 1843 » que revient la tâche d’affranchir les femmes en « proclam[ant] les droits de la femme ».

Une vingtaine d’année plus tard, un groupe de femmes parmis lesquelles figurent notamment Louise Michel et André Léo – futures actrices de la Commune de Paris – avait fondé la Société de revendication des droits de la femme. C’est à cette époque que des féministes ont analysé la place des femmes dans la société comme un fait de culture et l’inégalité entre les femmes et les hommes comme étant une fiction sociale, une invention humaine.

Au moment de la Commune, les femmes sont de toutes les manifestations et émeutes, que ce soit en tant que cantinières, ambulancières ou combattantes. Cependant la revendication des femmes pour leurs droits n’est que peu portée, et ce malgré les responsabilités exercées par des femmes dans la révolution. D’ailleurs il faudra attendre le congrès de Marseille en 1879 pour qu’une résolution féministe, présentée par Hubertine Auclert, soit enfin votée par le mouvement ouvrier français [1].

L’instauration de cette journée du 8 mars en tant que journée internationale de lutte des femmes n’est donc pas un évènement isolé mais bien l’un des jalons de la lutte des femmes pour l’égalité.

Une journée révolutionnaire

Suite à la décision de la conférence de Copenhague, la journée internationale pour les droits des femmes est célébrée en Allemagne, au Danemark, aux Etats-Unis et en Suisse.

Dés 1911, un million de femmes européennes manifestent, notamment pour le droit de vote. Cette journée devient l’occasion dont vont se saisir les femmes pour faire entendre leurs revendications propres. Cette réappropriation par les femmes est particulièrement marquante dans la Russie des révolutions.

En 1915, à l’initiative d’Alexandra Kollontaï, socialiste russe exilée en Norvège, est organisée une manifestation des femmes pour la paix. Les manifestations et grèves spontanées d’ouvrières le 8 mars (23 février du calendrier julien, alors utilisé en Russie) 1917 marquent le début de la révolution russe. Les travailleuses se mettent en grève dans les usines de textile. L’une des revendications principales de ce mouvement de grève concernait les difficultés d’accès à la nourriture. Dans les jours suivants, des milliers d’ouvriers se joignent à elles. Ces grèves signent la première journée de la révolution de 1917.

Les années qui suivent permettent quelques améliorations du statut des femmes (réforme du code de la famille, légalisation de l’avortement, débat sur la question du travail ménager…). Ce n’est qu’à partir de cette année que la date retenue sera définitivement le 8 mars. En 1921, cette date devient en URSS une journée fériée… lors de laquelle les hommes offrent des fleurs ou des cadeaux aux femmes de leur entourage ! Cette journée tombe peu à peu en désuétude, notamment du fait de la guerre et de son institutionnalisation progressive dans divers pays et par l’ONU. De journée de lutte pour l’égalité, on est passé progressivement à une « fête des femmes » qu’il faudrait célébrer chaque année.

Comment annihiler une journée de lutte ?

En 1975, les Nations Unies institutionnalisent cette journée en la transformant en « Journée de LA femme ». Une journée, sur trois-cent soixante cinq rappelons-le, où les femmes se voient offrir des cadeaux, où parfois même (avec un peu de chance) elles sont exemptées de tâches ménagères (il faut bien justifier les statistiques qui affirment que le partage des tâches est de plus en plus égalitaire...) Bref, de brèves « consolations » au regard de la réalité du quotidien des femmes qui devraient encore être redevables de cette journée fantoche qu’on leur accorde.

Dès le début des luttes pour l’émancipation et la libération des femmes, dans les années 1970, les féministes matérialistes revendiquent la nécessaire distinction entre LA femme et LES femmes. Elles affirment par ce pluriel une lutte contre l’idéal féminin créé par la domination masculine et le patriarcat qui veulent les enfermer dans des carcans essentialistes. Il s’agit par là d’affirmer que les femmes sont avant tout des sujets et non des objets, qu’elles sont plurielles et non identifiables à une entité féminine unique. LA mère, LA douceur, LA femme au foyer devenant des allèles au deuxième chromosome X.

Il y a donc un enjeu politique lorsque les institutions nient le pluriel des femmes au profit d’un singulier qui sous entend que chaque femme doit se retrouver, s’identifier à cette image stéréotypée d’une femme « parfaite » (entendons parfaitement soumise). Tant que les femmes seront ou tendront à être cette FEMME que tous les magazines, médias décrivent et que l’on apprend à être dès la petite enfance, elles seront toujours le sol sur lequel les hommes marcheront vers leur réussite sociale, professionnelle et conserveront leur pouvoir et leur domination.

C’est contre cela que manifeste et proteste le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) au moment où l’ONU proclame l’année 1975 « année internationale de la femme ». Le MLF s’élève contre cette récupération des luttes transformées alors en « cause » (telle la lutte contre la faim dans le monde) par les dirigeants bien-pensants qui veulent montrer leur intérêt pour les femmes. Encore une fois, le patriarcat court à la libération de la femme, attendant sa médaille pour service rendu. Mais ce n’est pas ce que veulent les femmes, et dans le MLF elles luttent pour leur émancipation hors des cadres qu’on leur propose ou plutôt qu’on leur impose.

1975 : journée de lutte… contre l’institutionnalisation

Sur un autre champ de bataille, elles dénoncent l’existence d’un « Secrétariat à la condition féminine », conduit par Françoise Giroud qui n’aura ni les moyens, ni la possibilité de se battre réellement pour les droits des femmes et qui n’est donc qu’une façade de carton pâte pour sauver les apparences et soulager la conscience du pouvoir dominant.

Dans un film détournant l’émission de Bernard Pivot sur Antenne 2 intitulée Encore un jour et l’année de la femme, ouf, c’est fini ! à laquelle était invitée Françoise Giroud devant se confronter à une horde de misogynes avérés et fiers de l’être, le collectif de vidéastes féministes Les Insoumuses affirme alors qu’ « aucune femme ne peut représenter les autres femmes au sein d’un gouvernement patriarcal quel qu’il soit » (Maso et Miso vont en bateau). Elles démontrent ainsi la nécessité d’une transformation totale de la société et de l’anéantissement du système patriarcal pour prétendre à une réelle égalité entre femmes et hommes.

Et la contestation contre cette parodie d’avancée sur les droits des femmes traverse les frontières. A Montréal, le même jour, des militantes (entre 300 et 400 féministes) se réunissent pour chercher et trouver des solutions aux inégalités entre femmes et hommes. Il ressortira de ce rassemblement une dénonciation de l’année internationale de la femme ainsi que de multiples revendications concernant l’égalité des droits entre hommes et femmes (« à travail égal, salaire égal ») ou encore la légalisation de l’avortement libre et gratuit et la création de garderies gratuites. De l’autre côté de l’Atlantique aussi, le partage des tâches et la libre disposition de son corps ne sont pas choses acquises.

Malgré ces protestations internationales, le gouvernement socialiste français suit exactement le même modèle et renomme le 8 mars en « Journée de LA femme » en 1982. Depuis, l’imaginaire collectif s’est habitué à l’idée que cette journée permettait aux femmes de ne pas faire la vaisselle... Une sorte de 1er mai pour des travailleuses non rémunérées... Et la lutte est passée par les trous de l’évier. Encore une fois, les femmes n’ont pas droit à la parole. Et encore une fois, il s’agit pour le patriarcat, de nous montrer qui domine.

En occultant volontairement les origines du 8 mars, les institutions permettent aux médias et publicitaires d’en faire un outil commercial, appuyant encore et toujours le sexisme quotidien dont les femmes sont les cibles. Il en va de même au Canada, revendications et protestations passent à la trappe et la Journée officielle internationale de la femme prend pour thème, en 2003 : « Cyberfemmes : branchées sur la révolution numérique ! ». Nous sommes bien loin des luttes pour les droits des femmes, des slogans radicaux et des manifestations non-mixtes...

Le 8 mars, ce sont les femmes qui luttent !

Malgré ce qui a été fait de cette journée par les institutions nationales et internationales, il ne s’agit pas pour les féministes de l’ignorer ou de ne pas s’en servir. Au contraire en tant que féministes nous nous réapproprions cette journée comme une journée de lutte pour l’égalité.

Pour ce faire, point n’est besoin de fleurs et autres cadeaux ou de célébration condescendante de la féminité. Au contraire nous devons faire de cette journée une journée de lutte des femmes pour elles-mêmes afin de faire entendre nos revendications. Pas question d’en laisser le monopole à ceux qui veulent célébrer LA femme tout en nous assurant que l’égalité est déjà conquise. Le 8 mars, ce que nous célébrons ce sont les femmes qui luttent et celles qui ont lutté, celles pour qui le féminisme est un combat. Nous célébrons notre propre histoire.

C’est pourquoi le 8 mars nous descendrons dans la rue, pas seulement entre femmes, pour marquer notre volonté de nous réapproprier cette journée et l’espace public. Nous marcherons la nuit, pour ne plus nous faire marcher dessus. Si d’aventure quelqu’un voulait nous offrir quelque présent, des pavés feront mieux l’affaire que des chocolats.

Lorraine et Marie (Les Poupées en Pantalon), Strasbourg

[1Voir « 1879 : L’égalité hommes-femmes votée par le congrès ouvrier » dans Alternative libertaire n°188 d’octobre 2009.

 
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