Massacre du 7-9 janvier : Solidaires malgré l’union sacrée

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Il y avait de quoi avoir la nausée, après le 7 janvier : nausée du sang versé par les fanatiques, nausée de l’instrumentalisation républicaine et tricolore, nausée de la déferlante islamophobe… Face à l’hystérie « antiterroriste », les temps s’annoncent difficiles, et il faut par-dessus tout rester lucide.

La tragédie aura été exceptionnelle. Par sa violence, par son ampleur, mais aussi, hélas, par les oripeaux grotesques dont on l’a affublée. Tragique, l’assassinat de 17 personnes par trois djihadistes entre le 7 et le 9 janvier, soit parce qu’elles avaient « insulté le Prophète » soit parce qu’elles étaient juives. Tragique, la mort de plusieurs des dessinateurs les plus réputés du pays. Tragique, la récupération politicienne éhontée qui s’est ensuivie, derrière l’« union nationale » Hollande-Sarkozy. Tragique, cette défense de «  la liberté  » par un défilé d’émissaires d’États qui la répriment constamment  [1] ou qui mènent des guerres impérialistes sans fin [2]. Tragique, la messe à Notre-Dame pour mieux enterrer ces farouches anticléricaux. Tragique, La Marseillaise et les drapeaux tricolores déployés pour draper la mort de ces antipatriotes de toujours. Tragique, la phénoménale opération de marketing bien-pensant autour du slogan « Je suis Charlie » affiché dans les entreprises, sur les panneaux du périphérique parisien et jusqu’au fronton du Nasdaq, à Wall Street.

Les survivants de Charlie Hebdo n’ont pas été dupes. Willem a refusé de défiler le 11 janvier, avec des personnalités qui « représentent tout ce contre quoi nous sommes ». Laurent Léger a regretté : « Cela aurait été mieux que Charlie n’y soit pas, on a été touchés dans notre chair et nous voilà associés à tous ces politiques. » Luz a défilé, mais en avouant son malaise : « Comme disait la caricature de Cabu, ce n’est pas simple d’être suivi par des cons, du genre Angela Merkel… Chacun peut récupérer ce qu’il veut dans un symbole, mais on ne peut pas récupérer notre travail. » [3]

Divergences de vues

Il faut prendre un peu de recul, faire abstraction de tout ce spectacle consternant pour retrouver le sens premier de l’émotion qui a frappé le pays le 7 janvier. Une peine égale pour toutes les victimes, qu’elles soient anonymes ou connues. Une peine sincère, malgré les divergences de vues qu’on pouvait avoir avec Charlie Hebdo.

En effet, cela faisait une quinzaine d’années que l’hebdomadaire satirique avait perdu une bonne partie de son lectorat d’extrême gauche. Même s’il faut se garder d’amalgamer l’ensemble d’une rédaction à un éditocrate, la dérive droitière de Philippe Val y était pour beaucoup. Soutien à ­l’Otan au Kosovo en 1999, ralliement au néolibéralisme, campagne fébrile en faveur de la Constitution européenne en 2005, licenciement misérable de Siné en 2008, tout cela en posant au philosophe, la bouche pleine de Montaigne ou de Voltaire… Cette « béachèlisation » accélérée a été suffisamment documentée pour qu’on n’y revienne [4].

Le départ de Val en 2009, suite à sa nomination à la direction de France Inter – avec l’assentiment du président Sarkozy –, avait permis d’aérer le journal, désormais dirigé par Charb et Riss.

Satire de l’islam et grincements de dents

Restait néanmoins un sujet de malaise, récurrent depuis l’affaire des caricatures de Mahomet en 2006 : la satire de l’islam [5]. Charlie Hebdo attaque toutes les religions, les supers­titions et les sectes, s’efforçant de saper les mythologies et de désacraliser les prophètes. Et il est bien dans son rôle de le faire. Mais, dans un contexte européen d’islamophobie tantôt latente, tantôt ouverte, où cette religion particulière est perçue comme un « ennemi de l’intérieur », la satire de l’islam par Charlie Hebdo a souvent laissé un goût amer au lectorat antiraciste. Et les critiques se sont accumulées, parfois portées par d’anciens collaborateurs [6].

En dehors de ce sujet de friction qui avait aliéné au journal bien des sympathies, ses auteurs continuaient à soutenir les luttes sociales, notamment celles des travailleuses et travailleurs migrants, et des sans-logis [7], et laissaient toutes les feuilles de chou syndicales ou révolutionnaires se servir allègrement dans leurs dessins… Ce fut encore le cas récemment, avec une affiche d’Alternative libertaire ornée d’un dessin de Tignous.

Solidarité et action critique

AL, justement. Dans la foulée du massacre, l’organisation a témoigné de sa douleur, et a condamné par avance les attentats islamophobes qui ne manqueraient pas de survenir au titre de « représailles » [8]. Ensuite sont venues les manifestations monstres du 11 janvier, initiées par les organisations antiracistes, mais transformées par le gouvernement en « marche républicaine » d’union sacrée… Les organisations anticapitalistes se sont publiquement démarquées de cette mascarade [9].

Cependant la politique d’AL n’est pas de tourner le dos aux mouvements de rue, mais d’essayer de s’y faire entendre. Dans plusieurs villes, l’organisation est donc intervenue en marge des manifestations, seule ou avec d’autres, pour donner son point de vue [10], voire impulser des rassemblements alternatifs « hors union sacrée ». Cela lui a parfois valu des applaudissements, parfois des huées. Peu importe.

L’hystérie antiterroriste annonce des temps particulièrement durs pour les « classes dangereuses », les quartiers populaires et la minorité musulmane de ce pays. Plus que jamais, il faut dénoncer cette stigmatisation et s’efforcer de résorber les divisions racistes qui minent le prolétariat.

Guillaume Davranche (AL Montreuil), et Édith Soboul (SF d’AL)

[1Citons, entre autres, à la manifestation du 11 janvier 2015, la présence à Paris de représentants de la Russie, des Émirats arabes unis, du Gabon, de l’Égypte et de la Turquie.

[2Entre autres : les États-Unis, Israël, la France…

[3Témoignage de plusieurs survivants de Charlie Hebdo dans Libération, 11 janvier 2015.

[4Il suffira, pour s’en souvenir, de relire le vitriol du journal sardonique PLPL (Archives sur www.homme-moderne.org), puis celui du Plan B (archives du http://web.archive.org).

[5Laurent Esquerre, « Caricatures de Mahomet : Entre racisme et obscurantisme », Alternative libertaire, mars 2006.

[6Mona Chollet, « L’obscurantisme beauf. Le tête-à-queue idéologique de Charlie Hebdo », Périphéries, mars 2006 ; Olivier Cyran, « L’opinion du patron », CQFD, février 2006 ;

[7Lire à ce sujet le communiqué de Droit au logement, 8 janvier 2015. Et voir l’image du mois, en page 20 de ce numéro.

[8Communiqué d’AL, 8 janvier 2015. Plus de 115 actes antimusulmans ont été recensés dans les quinze jours suivant le massacre.

[9Faute d’une réactivité suffisante, le communiqué proposé par AL à l’ensemble des anticapitalistes n’a recueilli les signatures que du NPA, du MOC et du PCOF. Il a été publié le 10 janvier.

[10Tract « L’union est une farce », disponible sur www.alternativelibertaire.org.

 
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