Matières premières : Quand l’agriculture produit de la famine

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Notre agriculture – compétitive – surproduit, exporte et nourrit la planète. Pourtant des populations se révoltent car elles n’ont plus rien à manger. Comment peut-on produire de la nourriture de façon excessive et affamer des peuples entiers ?

La flambée des prix des matières premières a défrayé la chronique ces dernières années. L’année 2008 fut un grand cru avec des prix atteignant des sommets, déclenchant par là-même un certain nombre d’émeutes « de la faim ». Aujourd’hui, nous sommes en train de revenir dans cette configuration, avec une nouvelle envolée des prix des produits agricoles.

Différentes causes sont avancées pour expliquer cette situation. Le développement des agrocarburants, qui ont, entre autres, détourné un tiers de la production de maïs des États-Unis, a contribué à l’augmentation des cours des marchés mondiaux. Un incendie en Russie peut augmenter le cours du blé. La crise économique a contribué à un transfert des capitaux vers des investissements plus « sûrs », tels que les denrées agricoles, démultipliant ainsi la spéculation. La dérégulation des contrôles des prix, la variation des stocks mondiaux de céréales... Bref, les explications sont nombreuses, mais peu d’entre elles pointent les mécanismes, le système économique qui permet qu’une variation de prix affame des populations. Or, les populations des pays pauvres continuent à souffrir de malnutrition et à crier famine. Pourtant, ne nous a-t-on pas promis que notre agriculture, par sa surproduction, permettrait de nourrir la planète ?

Un système affameur

L’agriculture est une arme de domination économique [1]. Et les pays occidentaux l’ont largement utilisé pour asseoir une domination économique postcoloniale. La course à l’industrialisation de l’agriculture, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, se situait dans le cadre d’une concurrence entre États. Il fallait gagner son autonomie et pouvoir s’imposer sur le marché international.

Les mécanismes qui permettent de maintenir les pays pauvres sous dépendance alimentaire sont complexes. Pour les résumer, mettons nous dans la peau d’un pays occidental. Si l’on veut mettre sous tutelle un autre pays, il faut d’abord l’endetter. Ensuite, par le biais d’instances monétaires internationales qui bossent pour nous, comme le Fond monétaire international (FMI) ou la Banque Mondiale par exemple, on impose des « réformes économiques structurelles » qui doivent permettre de rembourser la dette. Cela peut se caractériser par la suppression de barrières douanières favorisant l’importation, la compression des dépenses publiques ou encore la dévaluation de la monnaie.

Enfin, il est nécessaire de posséder une agriculture productiviste subventionnée qui puisse exporter à bas coût les matières agricoles. En inondant le pays visé de produits ayant des coûts inférieurs à ceux existants, on peut ainsi détruire l’économie vivrière. Les paysans n’ayant plus les moyens de vivre sont expropriés, ou migrent vers les villes. On contribue ainsi à l’augmentation du chômage et à la mise sous dépendance alimentaire de la population. Le pays est à vous. Et comme le monde est bien fait, la dette globale des pays dits en voie de développement a été multipliée par 30 en l’espace de 25 ans.

Haïti : un cas d’école

Les plus grandes catastrophes pour les haïtiens et les haïtiennes ne sont malheureusement pas naturelles. Il y a trente ans, ce pays produisait du riz en quantité suffisante pour nourrir sa population. Au milieu des années 1980, le pays a connu une crise économique importante car le dictateur en place, Jean-Claude Duvalier, s’est fait la malle avec la caisse. Haïti a nécessairement dû s’endetter auprès... du FMI. Celui-ci a accepté gracieusement – moyennant une série de « politiques d’ajustement structurel » – de libéraliser le commerce et de réduire les tarifs douaniers qui protégeaient la production agricole du pays et en particulier la production de riz. La suite est toute tracée. Les États-Unis ont exporté massivement du riz fortement subventionné. Les paysans et paysannes d’Haïti ne pouvant pas rivaliser, la production locale s’est totalement effondrée. Il y a eu de forts déplacements de paysans vers les villes. Haïti est devenu un gros client pour les États-Unis. En 2008, Haïti a été le troisième plus gros importateur de riz états-unien, une culture subventionnée par le gouvernement américain à la hauteur d’un milliard de dollars par an [2].

Cette même année, le prix des matières premières flambe. Le prix du riz, des haricots et des fruits augmente de plus de 50 %, et place ces denrées hors de portée d’une population haïtienne déjà fortement appauvrie. Plusieurs jours d’émeutes suivront. Les exemples sont nombreux sur la planète. Cela ne laisse guère de doute sur les moyens que le système capitaliste est capable de mettre en œuvre pour poursuivre son expansion. Quitte à écraser des millions de personnes... du moment que se sont des pauvres.

La fin de la faim ?

Si les conséquences les plus désastreuses sont pour les populations des pays pauvres, ce système n’est pas anodin pour les populations des pays riches. Car si nous surproduisons, nous ne sommes pas autonome alimentairement. La spécialisation de notre production à certains secteurs – céréales, porc... – qui permet l’exportation, nous oblige à importer d’autres productions, les fruits et légumes par exemple. La question politique de la réforme agraire, aussi bien pour les populations des pays pauvres que des pays riches, est aujourd’hui essentielle. Par réforme agraire, il faut envisager la remise à plat du système de production dans son ensemble. La terre doit être considérée comme une propriété collective et doit être répartie de façon à développer les cultures vivrières. Le droit d’usage prime sur le droit de propriété. Maintenir un grand nombre de paysans dans les campagnes est une garantie d’une diversification des cultures et de l’autonomie alimentaire. C’est également une garantie pour maintenir de l’emploi en milieu rural. Les paysans expulsés en masse dans les pays pauvres ne trouvent que le chômage et la misère dans les périphéries des villes. L’exode rural qu’ont connu les pays occidentaux a littéralement condamné un certain nombre de campagnes, et a renforcé le rapport de force en faveur du patronat, par l’afflux de main d’œuvre.

Le type de production et la manière de produire doivent également être questionnés. L’amélioration des conditions de travail, la qualité de la nourriture produite, la fertilité des sols et la préservation de l’environnement sont au cœur des priorités. Nous devons briser la logique individualiste de la concurrence, qui fait régner la loi du plus fort. Seule la planification de la production, organisée par les paysans eux-mêmes, peut permettre de coller au plus près des besoins des populations et de garantir un revenu aux producteurs. Seule une réforme agraire qui mette à bas ce système affameur peut apporter une réponse sérieuse au problème de la faim.

Georges Claas (AL Marseille )

[1Une série d’articles analysent avec précision les mécanismes économiques des crises alimentaires sur : libertaires93.over-blog.com.

[2Pour plus de précisions : www.cadtm.org

 
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