Meuse : Une poubelle nucléaire en chantier

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Le projet de site d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure, dans la Meuse, suscite une forte opposition.

Enfouir 100 000 m3 de déchets nucléaires de haute et moyenne activité à vie longue (HA MA-VL) à 500 mètres sous terre pendant plusieurs millions d’année, tel est le projet Cigéo [1] à Bure. Les premiers colis sont prévus pour 2025... Mais c’est sans compter les opposants à ce projet ! Après la grande fête des 10 ans de la Maison de la résistance les 6 et 7 décembre 2014, les 100 000 pas le 7 juin et l’installation d’un camp antiautoritaire et anticapitaliste (« Ramène ta pioche, on a dix jours pour enterrer l’Andra ») du 1er au 10 août dernier (lire page suivante), le combat s’intensifie. A fortiori après le rejet par le Conseil constitutionnel du coup de force tenté dans la loi Macron, de faire passer ce projet sous l’article 49.3 de la Constitution, donc sans vote des députés.

Naissance d’un projet imposé

La solution d’enfouir les déchets radioactifs est décidée depuis 1991 suite à la loi Bataille n° 91-1381. On ne peut que constater l’hypocrisie de cette loi qui prévoit « la consultation des populations concernées », alors que l’ignorance dans laquelle est tenue la mobilisation contre ce projet est indécente ; même constat avec la Clis (Comité local d’information et de suivi du laboratoire de Bure, un temps présidé par C. Bataille, et qui a pour mission principale d’assurer la concertation et le débat).

Fort de son expertise, ce dernier choisit Bure après des années à avoir avalé les subventions : 5 millions de francs en 1991 pour les quatre sites « en concurrence » (et retenus malgré de fortes oppositions), 10 en 1995, 10 millions de plus en 1998 pour les deux derniers retenus, puis 18 millions d’euros en 2000, 20 en 2006, 30 en 2010 et 40 en 20122. Le sous-sol de la région est soi-disant parfait mais démontrer que l’argilite du callovo-oxfordien de Bure est une roche éternellement imperméable et indéformable coûte visiblement cher...

Plusieurs personnes ont alors porté plainte devant le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc pour dénoncer toutes les subventions illégales. La cour administrative d’appel reconnaît que « les subventions n’étaient pas prévues par la loi et altéraient le débat démocratique, quand bien même il n’y a pas de preuve que ces subventions ont eu un effet automatique sur l’avis des communes concernées [2]  ». Plainte rejetée, tout comme un recours au Conseil d’État sur la non-consultation des populations concernées. En 1999, une requête est déposée au tribunal administratif de Nancy contre un arrêté contrevenant à la loi sur l’eau : rejetée. En 2005 eut lieu le premier débat public : le stockage en surface est choisi. Mais, en 2006, l’enfouissement est la seule voie retenue [3] . Très justement le deuxième débat public de 2013 a été boycotté ! En 2014, un procès est intenté contre l’Andra pour avoir minimisé le potentiel géothermique de la région, démontré par plusieurs autres études (bureau de recherches géologiques et minières entre 1976 et 1983, le physicien A. Mourot en 2002 et Géowatt en 2014) : débouté ! Et maintenant le gouvernement tente le passage en force ! Critiquer ou remettre en question l’énergie nucléaire n’est-il pas possible ? L’Andra [4] s’implante donc petit à petit malgré les oppositions, à moins que le moment de la relance du débat ne soit venu.

Cigéo sur le terrain...

Ces 100 000 m3 de déchets HA MA-VL (dont la moitié n’est pas encore produite) représentent 3,2 % du volume total des déchets mais concentrent plus de 99,9 % de la radioactivité totale [5] .

Outre les 25 km2 d’installations souterraines et les 220 km de galeries, le site est prévu sur plusieurs centaines d’hectares et comprendra au moins 350 hectares de stockage d’attente et de préparation en surface (cette première étape n’était pas arrivée aux oreilles des élus lors du choix du site). Mais avec deux trains de dix wagons par semaine et l’acheminement routier correspondant pendant cent trente ans, il est nécessaire de prévoir une zone tampon permettant le refroidissement et le conditionnement de déchets avant leur descente [6] .

En plus des risques inhérents à ce type de projets (transport de matières dangereuses, fuites plus que probables et donc contamination des aquifères, pollution irrémédiable des sols et éventuellement de l’atmosphère en cas d’explosion, réversibilité impossible en cas d’incendie par exemple, etc.), c’est un projet imposé qui coûte cher : les estimations sont passées de 15 milliards d’euros en 2010 à 36 en 2012 et la Cour des comptes prévoit une hausse de cette estimation [7] ! Il paraîtrait que l’argent manque mais pour être les champions du monde du nucléaire (de l’approvisionnement à la gestion des déchets), l’État français n’hésite pas à investir !

Autogestion contre répression

Et Cigéo a ses zones d’ombre. L’Andra affirme : « Les études ont montré que le stockage n’aura pas d’impact avant 100 000 ans. » Qui peut sincèrement croire ce mensonge ? On ne sait également toujours pas si les MOX (mélanges d’oxydes, combustibles nucléaires très radiotoxiques) y seront enterrés ; et enfin l’Andra dit d’un côté : « C’est une installation destinée à être fermée définitivement pour limiter les charges supportées par les générations futures » ; et de l’autre elle assure que ce stockage sera réversible [8] .

Dans un souci d’éternité, l’Andra réfléchit très sérieusement aux méthodes pour garder le site en mémoire : les plans seront consignés sur du papier permanent (rien que ça !) et des œuvres contemporaines signaleront l’entrée [9]  !

En 2004, l’association Bure Zone libre et le réseau Sortir du nucléaire ont réussi à acheter une maison dans le centre de Bure malgré l’usage du droit de préemption de la mairie : un couple d’Allemands complice a prétendu acheter une résidence secondaire [10] .

La Maison de la résistance est autogérée. Des militants et militantes s’y relaient pour assurer les travaux d’entretien, de rénovation, de jardinage et surtout pour informer de manière indépendante. Deux exemples de la dangerosité de l’enfouissement : en 2008, de l’eau saline s’infiltre dans la mine d’Asse en Allemagne et dégrade les fûts ; du Césium 137 est mesuré à presque dix fois la norme autorisée. Le 5 février 2014, un incendie d’origine chimique s’est déclaré à 655 mètres sous terre sur un site de stockage profond au Nouveau-Mexique. S’en est suivi un relâchement de radioactivité dans la zone... Qui en doutait ? Bure fuira !

Et ce n’est pas la répression policière (relevé des plaques d’immatriculation, écoute des téléphones portables, contrôles très réguliers, hélicoptères, etc.) qui nous empêchera de dire non à ce projet : « Ni ici, ni ailleurs ! ». Nous ne voulons pas être cogestionnaires de ces déchets. Ils seront là, ici ou à 500 mètres sous terre ! Il est beaucoup plus urgent d’arrêter d’en produire. « Les militants se savent très surveillés et le combat sera rude. (…) C’est le jeu. On ne s’attaque pas qu’à des intérêts privés. Quand on s’attaque au nucléaire, on s’attaque à l’État. Ils ne te font pas de cadeau. » [11]

Pourtant, le 7 juin, plus de 1 000 personnes ont fait une chaîne humaine pour fermer symboliquement Cigéo. Et dans la nuit du 25 juin, un petit groupe a saboté un site contenant plusieurs installations électriques et un puits, destiné à analyser l’état de la roche et de la nappe phréatique, a été saccagé.

Benoît (AL Alsace)

[1] Centre Industriel de stockage GEOlogique

[2] Bure : STOP !, 2014

[3] Bure : STOP !, 2014

[4] Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs

[5] www.andra.fr/pages/fr/menu1/les-dechets-radioactifs/les-volumes-de-dechets-11.html

[6] Bure : STOP !, 2014

[7] Le petit livre noir des grands projets inutiles, Camille, 2014

[8] Voir Into Eternity, Mickael Madson, 2010 et www.cigéo.com/images/cigeo/site/pdf/499b.pdf

[9] Bure : STOP !, 2014

[10] Notre colère n’est pas réversible, collectif BureStop55, 2014

[11] Lutopick – La maison de Bure contre la poubelle nucléaire, 15 mai 2013

 
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