Minidossier appélistes : Analyse : Une mystique communautaire

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Ce qui caractérise la mouvance appéliste, c’est la nostalgie d’une communauté traditionnelle mythifiée, antérieure au « règne de la marchandise ». Cet imaginaire aux relents réactionnaires n’hésite pas, pour appuyer sa critique de la « modernité », à se référer explicitement à un florilège de penseurs contre-révolutionnaires.


Cet article s’insère dans un petit dossier sur la mouvance appéliste. Lire les autres articles :
- Campus : Une lubie radicale-chic : la haine de la démocratie
- Parmi les objectifs : « abolir les assemblées générales »
- Deux lignes de partage au sein de la mouvance autonome


Aussi significatifs soient-ils, des textes comme L’Appel (2003), L’insurrection qui vient (2007) ou Les mouvements sont faits pour mourir (2007) ne suffisent pas à élucider la nature idéologique de l’imaginaire très particulier de la mouvance appéliste. Pour ce faire, il faut remonter aux textes antérieurs qui en constituent le fondement philosophique, à savoir les articles parus dans la volumineuse revue Tiqqun, qui n’eut que deux numéros en 1999 et 2001.

Parmi ces articles, celui qui figure au tout début du 1er numéro, « Qu’est-ce que la métaphysique critique ? » mérite une attention particulière, car il est au fondement philosophique de ce courant d’idées. Ce texte permet d’identifier une spécificité essentielle de ce courant, à savoir un rapport réactionnaire à la « modernité ». Celle-ci, identifiée au procès de développement du capitalisme, y est pure négativité, comme « négation de la métaphysique » [1], c’est-à-dire du rapport de l’homme à la transcendance, au suprasensible. La négativité du capitalisme, ce n’est donc pas le remplacement d’un système d’oppression par un autre, mais le « matérialisme » [2], c’est-à-dire le désenchantement du monde, la négation de l’Esprit.

Une critique idéaliste et passéiste de la société

Une telle critique de la modernité capitaliste pose question. Il ne s’agit visiblement pas ici, comme l’a fait Marx, d’affirmer le caractère révolutionnaire en son temps du capitalisme et du libéralisme, œuvre révolutionnaire qu’il s’agit maintenant de prolonger et de dépasser par le communisme, mais d’effectuer une réparation, une restauration (c’est le sens du terme tiqqun, issu de la Kabbale juive) de ce que le capitalisme a détruit. Ce qui induit une vision de l’Histoire sur le mode de la décadence, « déchéance » [3] qui appelle un renouveau. C’est d’autant plus troublant que cette critique idéaliste et passéiste s’appuie explicitement sur tout un florilège de penseurs réactionnaires au sens littéral, qu’ils soient issus de la tradition française, tels Léon Bloy [4] ou Charles Péguy [5], ou de la « révolution conservatrice » allemande [6] comme Ernst Jünger [7], Heidegger [8], ou Carl Schmitt dont on sent l’influence dans la valorisation esthétique du conflit pour le conflit.

Léon Bloy (1846-1917)
Écrivain et critique littéraire, il vilipendait « le monde moderne : une Atlantide submergée dans un dépotoir », et appelait à une rédemption spirituelle. Il fait partie des auteurs conservateurs volontiers cités dans Tiqqun.

Quelle est donc cette chose si précieuse dont le capitalisme a provoqué la perte ?

Il s’agit de la « communauté ». L’article « Théorie du bloom [9] » dans Tiqqun n°1 va d’ailleurs jusqu’à parler de « communauté organique » ! La dénonciation du caractère fallacieux de l’individualisme libéral ne sert donc pas un projet révolutionnaire d’émancipation des individus, mais le projet d’une restauration des communautés traditionnelles qui en constituent précisément la négation : « Toute mise en question des limites individuelles, des frontières tracées par la civilisation peut s’avérer salvatrice. Une certaine mise en péril des corps accompagne l’existence de toute communauté matérielle : lorsque les affects et les pensées ne sont plus assignables à l’un ou à l’autre, lorsqu’une circulation s’est comme rétablie, dans laquelle transitent, indifférents aux individus, affects, idées, impressions et émotions. » [10] Ce dont souffrent les individus aliénés serait donc, dans une veine sans doute inspirée par Heidegger, le « déracinement », « l’exil » [11], et le remède serait dans leur enracinement communautaire...

Cette notion de communauté constitue également une négation radicale de la lutte des classes. Ces communautés ne sont en effet pas antagonistes de l’ordre social du fait de la place qu’elles occupent dans les rapports de production, mais en tant qu’elles sont des « patries métaphysiques » [12]. Cela amène Tiqqun à développer un inquiétant fondamentalisme spirituel et moral, complètement dégagé des antagonismes sociaux réels : « la métaphysique critique va s’imposer comme une sommation toujours plus intraitable et plus virulente faite à chaque bloom de porter à sa conscience la vision du monde sous-jacente à son mode de vie puis [...] de reconnaître ses semblables et ses adversaires, c’est-à-dire au fond de naître au monde. Nous ne laisserons à personne le loisir d’ignorer la signification de son existence. » [13]

Quand « la décision prend les êtres »

Spiritualisme, voire mysticisme, vision cyclique de l’histoire sur le mode de la décadence, du destin [14] et de la résurrection, fusion des individus dans la communauté organique : historiquement, ces traits idéologiques caractérisent la réaction idéaliste et droitière à la société bourgeoise.

Retrouve-t-on certains de ces éléments dans les pratiques concrètes des appélistes ? La réponse est oui. C’est dans leur refus de l’auto-organisation des luttes sociales que cette idéologique trouve sa traduction la plus manifeste. Leur rejet de la démocratie, y compris de toute structure autogestionnaire et de toute formalisation de la prise de décision fait la part belle à l’irrationalisme, à la restauration de la signification religieuse originelle de l’assemblée, dont la finalité n’est pas de permettre le débat et la décision mais de « rassembler » et de produire une « cristallisation collective où une décision prend les êtres » [15]. Dans cette mystique, la « masse » se déterminerait par instinct suite à un moment de communion collective.

Plus profondément, pour les appélistes, les individus ont toujours déjà choisi leur camp, avant toute opération de la pensée consciente, un choix que ni la réflexion ni le débat ne sont susceptibles d’altérer. C’est une conception vitaliste qui laisse la porte ouverte à un élitisme qui séparerait les « hommes libres » des « mentalités d’esclaves ».

Si l’introduction d’un mode de pensée aux relents réactionnaires au sein des mouvements contestataires ne présage rien de bon, cela ne suffit pas à assimiler la mouvance appéliste à l’extrême droite. Pour en arriver là, il faudrait notamment qu’ils deviennent hostiles par principe aux mouvements sociaux « progressistes ». Reste que lorsqu’ils en viennent, comme à Toulouse, à mener une campagne d’agressions caractérisées contre des syndicalistes de lutte, on est en droit de s’interroger.

Gaspard (AL Rennes)


Ex libris

QUATRE EXTRAITS PARLANTS DE « L’APPEL »

Publié en 2003, L’Appel condense, sans toujours les expliciter, les théories communautaires et passéistes développées quelques années auparavant dans la revue Tiqqun.

Irrationalisme revendiqué

« CECI EST UN APPEL. C’est-à-dire qu’il s’adresse à ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. L’évidence n’est pas d’abord affaire de logique, de raisonnement. Elle est du côté du sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. [...] Quant à l’ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s’en tenir : l’empire crève les yeux. »

Seuls contre tous

« À l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l’anticapitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre. [...] Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. [...] L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent le même désert. »

Communisme mythique

« La situation qui nous est faite, nous l’appellerons “guerre civile mondiale”. [...] Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons “Histoire” n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. »

Nostalgie du monde précapitaliste

« Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord à [...] séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes. Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d’existence et des savoirs qui y sont liés : c’est la raison politique qui commande l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports. Comme il a fallu liquider les sorcières, c’est-à-dire à la fois les savoirs médicinaux et les passages entre les règnes qu’elles faisaient exister, il faut aujourd’hui que les paysans renoncent à semer leurs propres semences. »


[1« Qu’est-ce que la métaphysique critique ? », Tiqqun n°1, p. 8.

[2Ibidem, p. 8.

[3Ibidem, p. 10.

[4Ibidem, p. 14.

[5Ibidem, p. 21.

[6Mouvement intellectuel préfasciste de l’Allemagne de Weimar, dans lequel le nazisme puisa une partie de son imaginaire.

[7« Qu’est-ce que la métaphysique critique ? », Tiqqun n°1, p. 14.

[8Ibidem, pp. 11 et 12.

[9Traduction : un bloom est un individu aliéné.

[10L’Appel, p. 43.

[11Cf. « Théorie du Bloom », Tiqqun n°1, pp. 26 et 27.

[12Tiqqun n°1, p. 20.

[13Ibidem, p 19.

[14Ibidem n°1, p. 21.

[15L’insurrection qui vient, p. 113.

 
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