Modernisation du marché du travail : Flexisécurité, cheval de Troie de la précarité

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Le 11 janvier, après quatre mois de négociations, le patronat et la majorité des syndicats « représentatifs » aboutissaient à un projet d’accord facilitant les licenciements, en échange de quelques modestes avancées. Le tout s’est fait sous les auspices du concept de « flexisécurité ». Ce nouveau leitmotiv des classes dirigeantes, au PS, à l’UMP ou dans les médias s’inspire d’un « modèle danois » mythifié, censé être la solution magique à la crise et au chômage !

« Amorce d’une “flexisécurité” à la française », titrait Le Monde le 12 janvier. « Un vrai pas vers la flexisécurité à la française », se félicitait le Premier ministre François Fillon le lendemain. Qu’en est-il réellement ? Le 11 janvier, les « partenaires sociaux » [1] aboutissaient, après quatre mois de négociations, à un projet d’accord sur la « modernisation du marché du travail ». Seule la CGT a refusé de le signer, le jugeant régressif pour les salarié-e-s.

Les négociations s’étaient ouvertes le 7 septembre, sous la pression de l’Élysée, et avec pour boussole la « flexisécurité ». Le fameux modèle social danois fait beaucoup cogiter les idéologues libéraux depuis quelques années.

L’axe stratégique majeur du Medef est en effet de « fluidifier » le marché du travail en assouplissant la réglementation des licenciements. Assez prosaïquement, le patronat veut pouvoir licencier plus vite, plus facilement, de façon moins onéreuse... L’alibi idéologique à cette revendication est le suivant : la flexibilité du marché du travail permettrait de créer des emplois. Notons qu’en elle-même, cette hypothèse est démentie par les chiffres et les comparaisons européennes [2]. Il suffit d’ailleurs de constater que la précarisation du travail, bien qu’ayant explosé depuis vingt-cinq ans, n’a jamais fait reculer le chômage, bien au contraire. Mais qu’importe ! Dans les médias aux ordres, ce mensonge que « flexibilité = création d’emploi » s’est peu à peu imposé comme une évidence.

Seul le prolétariat reste instinctivement rétif à cette mirifique équation, comme l’ont montré les mobilisations contre le CNE et le CPE il y a deux ans. Pour les libéraux, il faut donc trouver une carotte à agiter sous son nez pour le convaincre. Cette carotte, c’est la « flexisécurité ».

Contraction de « flexibilité » et « sécurité », le mot flexisécurité sonne bien, et l’origine scandinave qu’on lui attribue est plutôt faite pour rassurer les syndicats, la Scandinavie étant le phare mondial de la social-démocratie et du paritarisme.

Le mythe danois

Le concept de flexisécurité, c’est celui d’une flexibilité totale des licenciements pour le patronat, en échange d’une sécurité financière et professionnelle pour les travailleuses et les travailleurs, y compris dans les périodes où ils sont privés d’emploi. Au Danemark, les licenciements sont faciles, les préavis très courts et il n’y a presque pas d’indemnités de départ. Les salarié-e-s, de leur côté, bénéficient d’une sécurité individuelle reposant sur un haut niveau d’indemnisation du chômage, de formation professionnelle continue et de requalification. Résultat : le chômage ne fait pas particulièrement peur aux salarié-e-s et les industries ne craignent pas d’embaucher et de débaucher pour se moderniser [3]. Il n’y a cependant pas lieu de s’émerveiller devant le modèle danois. C’est la situation de quasi plein-emploi qui y permet la flexisécurité, et pas l’inverse (lire ci-dessous).

Le double langage du patronat

Ce qui par ailleurs nous empêche de nous émerveiller devant la récupération que les libéraux veulent faire de ce concept, c’est qu’il n’a rien de très neuf ni de particulièrement danois. Il existe de longue date des exemples de « flexisécurité » à la française. Or ces dix dernières années, le patronat s’est évertué à les détruire.

Fondamentalement, les compromis entre patronat et syndicats, s’accordant pour concéder davantage de flexibilité en contrepartie de dispositifs plus sécurisants, sont aussi anciens que les relations du travail elles-mêmes. Le courant syndical réformiste a toujours fonctionné suivant ce schéma de concessions mutuelles, le préférant nettement aux acquis arrachés par la lutte. C’est un jeu de donnant-donnant qui est au fondement de compromis que l’on redécouvre comme « flexisécurisants » aujourd’hui.

Il en est ainsi par exemple de la mise en place avant la Deuxième Guerre mondiale d’un régime de retraites pour les cheminots et les cheminotes, venant compenser des conditions de travail difficiles (pénibilité de la tâche, horaires décalés, etc.).

Autre exemple : le régime des intermittentes et des intermittents du spectacle. En échange d’une activité très fluctuante, ces travailleurs bénéficient d’un régime spécial d’assurance-chômage.

On sait de quelle façon les classes dirigeantes se sont acharnées à détruire ces deux systèmes, sans doute trop « sécu » et pas assez « flexi » à leur goût.

L’accord actuel n’a rien de « flexisécurisant »

Si elle ne revenait qu’à un compromis réformiste, la flexisécurité serait le moindre mal. Le problème est que, dans le contexte actuel d’offensive libérale et de recul des acquis sociaux, le donnant-donnant n’existe plus. Le concept sert de cheval de Troie pour détruire de l’intérieur la législation du travail.

Et c’est bien ce qui se passe avec l’accord actuel : il facilite l’embauche et les licenciements sans contreparties équivalentes. La délégation CGT aux négociations a estimé pour sa part que « les quelques dispositifs qui pourraient apparaître favorables aux salarié-e-s sont soit de faible portée soit renvoyés à des négociations ultérieures ».

En fait, la grande absente de cet accord censé inventer la « flexisécurité » à la française, c’est justement ce qui est à la base du système danois : une assurance chômage en béton. Or celle qui existe en France n’a cessé d’être démolie pierre par pierre depuis quinze ans par le duo Medef-CFDT.

Pierre Chamechaude (AL Paris-Nord) et Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


LE « MODÈLE DANOIS » ET LA FRANCE

À l’origine du mythe de la flexisécurité, on trouve le royaume du Danemark, qui a fortement flexibilisé son marché du travail dans les années 1980. En contrepartie, l’État a beaucoup investi dans des politiques de formations et requalification des demandeuses et demandeurs d’emploi, de même qu’il leur a garanti un accès immédiat et plus favorable qu’en France à l’indemnisation du chômage.

Mais ce qui est possible dans un petit pays, en proie au ralentissement démographique et confronté actuellement à une pénurie de main-d’œuvre quasi généralisée, est il transposable à d’autres ?

En France, la croissance démographique rend très hypothétique une amélioration des chiffres du chômage, même à moyen terme. Tout assouplissement de l’encadrement des contrats de travail est immédiatement utilisé par le patronat pour maximiser ses profits à court terme au détriment du maintien quantitatif de l’emploi. Le risque est même grand d’une détérioration de l’emploi sur un plan qualitatif : la peur du lendemain augmente à la mesure de la flexibilisation des trajectoires professionnelles.

Même avec mise en place d’une formation tout au long de la vie, d’un statut du travail salarié, d’une sécurité sociale professionnelle, autant de tartes à la crèmes sur les étals des boulangeries syndicales françaises (CGT et CFDT), il y a fort à parier que la plupart des salarié-e-s vivraient la « flexisécurité à la française » comme une souffrance supplémentaire.

Pierre Chamechaude (AL Paris-Nord), avec Holger L. (de Copenhague)

[11. CGT, CFDT, FO, CGC, CFTC pour les salatié-e-s : Medef, UPA et CGPME pour le patronat

[22. Michel Husson, « La flexibilité, un remède au chômage ? », in Travail flexible, salariés jetables, La découverte, septembre 2006

[33. Thomas Coutrot, « Une flexisécurité à la française ? », in Travail flexible, salariés jetables, op cit.

 
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