Entretien

Mustapha Belhocine (sociologue) : « Tout le monde parle de précarité, la voilà vue d’en bas »

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En 2016 paraissait Précaire ! Nouvelles édifiantes, premier livre de Mustapha Belhocine, toujours dans les librairies. Depuis qu’il est en âge de travailler, il a enchaîné, comme beaucoup, les petits boulots dans la manutention, le travail social et à l’Éducation nationale. Il en raconte quelques uns dans des nouvelles écrites avec humour, émotion et sens du détail, en 140 pages et à un prix plus qu’abordable. À l’heure où «  tout le monde parle de la précarité  », non sans raccourcis, préjugés, condescendance et parfois, dans les sphères du pouvoir, volonté assumée d’en faire la base des relations salariales, Mustapha Belhocine aborde concrètement le quotidien du chômage, du travail et, parfois, de la lutte et de ses difficultés. Ses lectures de militant, d’autodidacte et d’étudiant en sociologie ne sont jamais loin mais restent discrètes, de sorte que le livre est un outil précieux pour ouvrir le débat sans imposer de grille de lecture. L’auteur a bien voulu présenter son travail, de précaire et d’écrivain, à Alternative Libertaire, quelques mois après la sortie du livre.

Alternative libertaire : Peux-tu présenter ton parcours de travailleur et d’écrivain ?

Mustapha Belhocine : Je suis né le 18 août 1973 à Paris, à Belleville. J’ai eu une scolarité assez difficile, dans un premier temps un vrai échec scolaire, ou du moins on me l’a fait admettre comme tel, puisque j’ai été au collège dans le XIXe, dans le bas Belleville, et puis malheureusement, je voulais aller en seconde «  normale  » et j’ai été, à l’époque on disait «  orienté  » en CAP-BEP. Pas parce que je n’avais que des mauvaises notes, même si j’en avais quelques-unes, mais surtout parce que dans ma famille on n’était pas à fond sur mon dos pour l’école, et je n’ai pas trop été soutenu, je ne me suis pas renseigné, je n’avais même pas mis de seconde dans mes papiers d’orientation, donc je m’étais retrouvé un peu sans rien et je n’avais pas trop le choix. Donc je me suis retrouvé en CAP et je crois qu’à partir de ce moment-là ça a été une quête frénétique de retourner dans le monde savant, dans le monde cultivé, d’échapper à cet échec, que j’ai vraiment pris comme un échec. J’ai le souvenir de la conseillère d’orientation qui me disait : «  C’est vraiment sympa, le CAP  », et je lui avais dit : «  Mais vous, votre gamin, est-ce que vous l’avez envoyé en CAP  ?  » Un CAP, c’était à l’époque tout simplement une sanction scolaire  : tu n’as pas bien travaillé au collège, tu n’as pas écouté, tu vas en lycée professionnel.

En CAP, je travaillais super bien et je commençais déjà à m’intéresser au théâtre, à la littérature, et aussi à être militant dans le milieu associatif de la culture berbère. C’est là que j’ai entendu parler pour la première fois de Pierre Bourdieu par exemple. Après j’ai eu mon CAP, il y avait des passerelles pour enfin rejoindre le lycée général. Je suis passé en première d’adaptation et en terminale. Même si je n’étais pas dans la filière la plus valorisante, j’étais en compta­bilité-gestion.

Rétrospectivement je me dis que je n’aurais peut-être pas dû raisonner comme ça. Je me suis fait ma propre culture, un peu par moi-même, je n’ai pas attendu après l’Éducation nationale. Et c’est vrai que j’ai toujours cherché après la reconnaissance et la légitimité du diplôme. J’ai abandonné plein de fois mes études et à chaque fois je n’ai pas lâché pour avoir le diplôme. Alors que ce n’est pas le diplôme le plus important. Même si ça m’a été utile après, pour être prof par exemple. Je voulais avoir mon bac et aller à la fac, à la Sorbonne. Je me suis inscrit à Paris 5, en sociologie, alors que je n’avais qu’une vague idée de ce que c’était. Et là ça a été un autre monde, parce que j’étais dans un lycée technique à Porte de Pantin, on avait beaucoup d’enseignement professionnel, on avait deux heures de philosophie. Il ne suffit pas d’avoir son bac et d’arriver à l’université pour sortir avec un diplôme. J’étais aussi un peu velléitaire. Mais c’est vrai que j’ai toujours travaillé à temps plein. Donc quand on fait des études, je pense que c’est encore plus difficile en sciences humaines, en lettres, c’est compliqué parce qu’il faut quand même du temps pour écrire, pour lire. Je n’avais pas non plus le bagage. La plupart des autres étudiants venaient de parcours «  classiques  » et avaient déjà eu une première approche de la sociologie. Donc c’est vrai que j’ai débarqué comme ça sur le tard, avec un peu de bagou certes, mais ce n’est pas suffisant le bagou pour valider ses partiels. J’ai retapé une année, deux années. Après il y a eu des aléas personnels, j’enchaînais les boulots, j’ai été pion au collège et animateur à la ville de Paris, dans le XIXe, donc ça faisait beaucoup, et puis finalement je n’en foutais pas une. J’avais des cours du soir à 21 h mais franchement, tu es défoncé, tu arrives dans l’amphi, je somnolais à moitié, même s’il y avait de très bons enseignantes et enseignants. Et puis Paris 5 c’était un peu spécial, ce n’était pas très bourdieusien comme fac. Par exemple, un truc, quand on n’a pas les codes et qu’on ne connaît pas, moi je débarquais en sociologie j’étais convaincu que je ne ferais pas de mathématiques. J’arrive, il y a l’économie, il faut faire des équations, il y a des statistiques... Je me suis un peu jeté à la mer, et je n’ai pas bien nagé, je n’ai pas appris à nager spontanément.

À un moment, j’ai dû me résigner. Je n’y arrivais pas, j’ai fait une année, deux années, la troisième année je n’y suis pas arrivé, donc j’ai abandonné les études. Et ça a été un deuxième échec, après l’histoire du collège. Mais aussi le début de l’écriture. Paradoxalement je ne me suis jamais autant cultivé que pendant cette période où j’ai tout abandonné. Je suis musicien à la base, j’écrivais de petits textes, des poèmes. Je me suis mis à lire des bouquins, à aller au musée. Je vivais un peu comme un dandy. J’étais ouvrier, j’ai fait tout plein de boulots que je raconte dans Précaire !, mais en même temps j’allais à la bibliothèque, j’avais mon chômage pendant quelques années, et j’ai commencé à écrire un petit peu, ce que je vivais, ce que je ressentais. Mais je pense que je gardais tout le temps dans un coin de ma tête la volonté de finir ce diplôme de sociologie. Parallèlement j’étais toujours un peu militant, je faisais des manifs. Il y a eu 1995, les grosses manifs. J’ai commencé à avoir toujours mon petit carnet, mon petit crayon. Ça date de cette période, où je commençais à consigner tout ce que je vivais, quand je voyais des injustices. C’était l’image que j’avais de l’intellectuel, à me prendre pour Hemingway, un Moleskine, un crayon, et écrire pour me sentir exister. Au départ j’écrivais pour moi, je n’avais pas la volonté d’être publié. Après il y a eu des rencontres littéraires : John Fante et Bukowski. Quand j’ai lu Demande à la poussière de John Fante, je me suis dit : voilà un mec qui vit ce que je vis. Qui fait des milliers de petits boulots, qui a fait deux, trois études mais qui n’ont pas abouti, le déclassement social, et qui essaie d’écrire. Je me suis drôlement retrouvé. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que j’ai commencé à écrire des nouvelles, ça correspondait à leur écriture, et ça correspond au temps qui m’était imparti dans mes expériences parce que j’écrivais beaucoup sur le terrain, sur des bouts de notes. Je n’ai pas eu le projet de faire une œuvre littéraire. Je suis à l’usine, je vois un truc de malade, je l’écris sur papier tout simplement. Souvent on se dit des choses au comptoir quand on prend un café entre potes, c’est au boulot, ça arrive, c’est horrible, la misère sociale, la précarité, les injustices, les inégalités, que tout le monde accepte, que tout le monde raconte. Moi j’avais pris le parti de l’écrire. J’ai fait plein de petits boulots, de manutention. Le bouquin, Précaire !, n’a pas une prétention ni littéraire ni sociologique, même s’il y a un regard sociologique : j’aborde comment un ouvrier lambda cherche du boulot, ce qu’est concrètement la précarité dans le quotidien.

Tu ne racontes pas seulement des expériences au travail ou à Pôle emploi. Ça commence à l’école et ça finit sur la question du surendettement, donc tous les aspects de la vie sont abordés, pour montrer que la précarité est une condition totale qui se vit face à n’importe quelle institution.

C’est le travail aussi de l’éditeur, d’essayer de créer une histoire. Moi les textes je les ai toujours écrits de manière brute de décoffrage. Par exemple, cette histoire de surendettement, c’était un jour où il y avait Philippe Poutou qui était invité à Canal+, et la journaliste m’a énervé. Parce que tout le monde parle de la précarité, voilà vu d’en bas, dans le quotidien, ce qu’est la précarité. Les dossiers de surendettement, comment ça se gère au quotidien. Quand tu dois aller à La Poste, je l’ai fait moi-même, il te reste 3 euros sur ton compte, et tu récupères 1 euro 50, ce n’est pas évident. Ça aborde tout le champ de ce qu’est la précarité, les va-et-vient qu’il y a entre les périodes d’emploi et les recherches d’emploi, comment ça se passe, le coût que ça a pour un chômeur parce que certains disent : « les chômeurs c’est des nantis, ils sont bien privilégiés », sauf que quand on cherche du boulot il faut du pognon aussi, se mettre un costume, si on n’a une carte orange que pour Paris il faut aussi se prendre des tickets pour aller en banlieue... On a été nombreux à vivre ça.

Tu as fini par retourner à la fac.

À un moment je bossais à l’aéroport, je le raconte dans le bouquin, et franchement je touchais un super salaire. J’étais intérimaire à l’aéroport, malgré les conditions de travail, si je devais m’arrêter simplement à l’aspect matériel, j’étais super bien. Et je me suis dit : c’est bon, la manut’, j’ai quand même d’autres aspirations. Pendant cette période-là il y avait un vieux pote qui allait au séminaire de Gérard Mauger à l’École des hautes études en sciences sociales, sur les nouvelles formes d’encadrement des classes populaires. J’y suis allé comme ça par curiosité, ça m’a parlé. Après j’ai arrêté l’aéroport pour faire du travail social, comme éducateur. À l’époque, on prenait encore des gens sans le diplôme. Et je continue à écrire de plus en plus. En assistant au séminaire, forcément ça donne des envies, j’ai commencé à échanger avec Gérard Mauger de manière informelle. Tous les étudiants rendent des textes. J’ai voulu faire comme les autres. J’ai envoyé comme ça un texte à Gérard Mauger, et il a bien apprécié, puis ça a été publié dans la revue Savoir/Agir, après j’ai commencé à collaborer régulièrement avec la revue. Il m’a encouragé, d’autres potes m’ont dit que c’était bien. Donc j’ai commencé à mettre un peu en forme les textes. Je n’ai pas eu de plan d’attaque.

Tu dis que c’est un témoignage, mais on sent que c’est imprégné des lectures de Marx, de Bourdieu. Est-ce que tu penses qu’il y a un travail à faire pour rendre accessibles ces théories critiques, et comment t’y prends-tu ?

Je ne crois pas que ce soit une vulgarisation du Capital. Mais oui, le bouquin est à l’image de ma trajectoire. Quand j’étais plus jeune, j’étais à la Jeunesse communiste. Et c’est vrai que la grille d’analyse est clairement bourdieusienne et un peu marxiste. Après, je me suis drôlement questionné, j’ai toujours eu le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière, même si globalement, dès que j’ai commencé à aller à l’université, à lire et à écrire, j’ai eu l’impression un peu de trahir. J’ai eu des intérêts différents, je me suis beaucoup intéressé à l’anarchie. Je me suis intéressé à Bakounine parce qu’un chanteur kabyle MatoubLounès le cite dans une chanson et j’étais curieux. Après, oui, Précaire  ! ça parle d’inégalités, de rapports de domination, de reproduction sociale, alors bien sûr on ­retrouve des théories. C’est un bouquin qui est forcément politique. Il y a peu d’écrits qui ne sont pas le fruit d’une commande sociologique ou journalistique. Florence Aubenas a fait un bouquin là dessus, il y a eu l’époque des maoïstes qui allaient dans les usines et qui faisaient des témoignages. Moi, non. La plupart des textes que j’ai écrits, dans ma tête, j’allais continuer à vivre cette précarité. Il s’avère qu’il y a l’actualité, la loi El Khomri, il y a plein de choses dans mon bouquin qui font écho à ce qui était dans la première mouture de la loi. La loi allait entériner des choses qui existaient déjà depuis longtemps. Alors bien sûr je les dénonce. Après je pense, voilà, le bouquin ne m’appartient plus, il y a des gens qui s’y retrouvent.

Est-ce que tu as réfléchi à toutes les questions de taille, de prix, de choix d’éditeur ?

Les Éditions Agone, c’est via des rencontres, entre autres Pierre Rimbert du Monde diplomatique qui avait publié un extrait du futur livre. J’étais tellement content d’être publié, je ne me suis pas posé toutes ces questions. Et j’étais très content du format du livre, la collection Cent mille signes même s’il y a plus de 100 000 signes. C’est bien qu’un éditeur qui fait des choses très pointues et exigeantes s’ouvre à des gens issus de milieu populaire. J’ai plein de textes, on a essayé de regrouper plutôt certains. Peut-être qu’il y aura un deuxième tome, on verra. Ça m’a permis de rencontrer plein de gens, de faire une tournée. En tout cas je continue à écrire, j’ai toujours mon petit carnet et mon petit crayon. J’aimerais bien pouvoir vivre de ma plume ou du moins vivre de la production culturelle. Je pense que je m’épanouirais là-dedans.

Propos recueillis par Julie (AL Saint-Denis)

  • Mustapha Bellocine, Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016, 143 pages, 9,5 euros.
 
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