Nécrologie : Guy Bourgeois

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En août 2004, à Mâcon, le mouvement libertaire a perdu un camarade de longue date, Guy Bourgeois, qui ne s’est jamais retiré de la scène politique depuis son engagement dans la Résistance en 1943, jusqu’au mouvement antifasciste du printemps 2002.

En 1943, à Mâcon, c’est un lycéen de 17 ans qui dirige le réseau de résistance des Forces unies de la jeunesse (FUJ). Son nom : Guy Bourgeois. Le travail principal de ce réseau est de convoyer des déserteurs de la Wehrmacht, tchèques ou yougoslaves, de la gare de Mâcon à la gare de Bourg-en-Bresse, où un relais les attend pour les conduire à un maquis dans l’Ain.

Mais les FUJ assurent également la réception, en gare de Mâcon, de la presse clandestine (Combat, Libération, Franc-Tireur, Témoignage Chrétien…), acheminée depuis Lyon, dissimulée dans des cageots de légumes. Collages de tracts antinazis et antimilice, collectes d’armes ou de cartes d’alimentation pour les maquis, l’activité des FUJ sera soutenue, jusqu’à la trahison et au démantèlement du réseau. Guy échappera de peu à la milice et devra se cacher, avant de rejoindre un maquis en Saône-et-Loire.

À la Libération il découvre un hebdomadaire qui vient de réapparaître après cinq années de suspension : Le Libertaire. Assez rapidement, il adhère à la Fédération anarchiste (FA) naissante, et anime le groupe de Mâcon. Il sera de tous les combats politiques menés par la FA de l’époque (grèves de 1947, opposition à la guerre d’Indochine…). Il sera également de ceux qui jugeront que les structures adoptées par la FA en 1945 n’étaient plus adaptées à l’époque, et qu’il fallait qu’elle évolue. Il sera donc favorable à la transformation de la FA en Fédération communiste libertaire (FCL) en 1953.

Contre la guerre d’Algérie

Lorsqu’à la Toussaint 1954 l’insurrection éclate en Algérie, les militant(e)s de la FCL sont au premier rang de la bataille anticolonialiste. Affiches, tracts, articles vengeurs dans Le Libertaire, auxquels répondent, saisies, amendes, perquisitions et emprisonnement pour plusieurs militants. La FCL paiera cher son opposition à la guerre puisqu’elle disparaîtra courant 1957 sous les coups de la répression.

Le groupe FCL de Mâcon avait dès avant l’insurrection tissé des liens étroits avec les ouvriers algériens, notamment en menant une campagne contre les conditions de vie désastreuses des travailleurs immigrés dans des baraquements insalubres. Sur les chantiers, des ouvriers militants du MTLD [1] distribuaient le bulletin local de la FCL, Le Libertaire de Mâcon, tandis que les libertaires diffusaient l’hebdomadaire L’Algérie libre.

Après la Toussaint, l’organisation de Messali Hadj disparaissant progressivement au profit du Front de libération nationale (FLN), les communistes libertaires apporteront leur soutien critique à ce nouvel acteur de la résistance.

Grâce au réseau de relations que lui vaut son activité de secrétaire départemental de la Libre Pensée, Guy Bourgeois mettra alors sur pied un réseau de soutien dans la « Willaya 3 » de la fédération de France du FLN, c’est-à-dire en Rhône-Alpes et au sud de la Bourgogne. Outre l’impression clandestine de tracts, son réseau aidera notamment à exfiltrer vers la Suisse des gens pourchassés par la police (déserteurs, militants algériens…). Des paysans de la région, libres-penseurs et communistes, cacheront dans leurs fermes de nombreux fugitifs, désobéissant en cela à la ligne de "neutralité" du Parti. L’un d’eux sera d’ailleurs exclu du PCF pour cette raison. Après la guerre d’Algérie, Guy participera aux comités Vietnam. Cet engagement anticolonialiste et anti-impérialiste marquera durablement les orientations du courant communiste libertaire auquel appartient Guy Bourgeois.

Un courant libertaire atypique

En effet, Guy a quitté la FCL en décembre 1955, en désaccord total avec l’aventure électorale sans lendemain tentée par la FCL aux élections législatives de janvier 1956. Il n’est pas le seul, puisque ce sont plusieurs groupes (Mâcon, Grenoble, Maison-Alfort…) qui scissionnent alors. Ne souhaitant pas non plus rejoindre la nouvelle FA qui vient de se constituer autour de Maurice Joyeux et Aristide Lapeyre, ils décident de lancer une nouvelle organisation communiste libertaire, les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire (GAAR), qui plus tard, en 1960, seront admis au sein de la nouvelle FA en tant que tendance, sous le nom d’Union des groupes anarchistes communistes (UGAC).

L’UGAC, dont Guy Bourgeois est un des principaux animateurs, prendra son autonomie de la FA en 1964 et développera dès lors des thèses assez « hétérodoxes », très marquées par le tiers-mondisme alors en vogue. Dans une Lettre au mouvement anarchiste international publiée en 1966, l’UGAC synthétise ainsi ses positions : le tiers-monde devient le « terrain essentiel des luttes révolutionnaires » ; les révolutionnaires occidentaux doivent les soutenir « inconditionnellement » ; le mouvement anarchiste communiste n’a pas vocation à assumer un quelconque leadership : il « n’est qu’une des tendances du mouvement révolutionnaire ».

Partant de cette thèse, l’UGAC va tenter à plusieurs reprises de constituer des « fronts » avec des organisations maoïstes ou trotskistes « pablistes » [2]. Ces « fronts » seront à chaque fois un échec, chacun des partenaires de l’UGAC ayant une vocation à l’hégémonie incompatible avec une politique frontiste sincère.

Privée de perspectives, l’UGAC se sabordera fin 1969, seule subsistant sa revue, Tribune anarchiste communiste (TAC), qui continuera de paraître jusque dans les années 1990.

Un large hommage

En 1968, Guy Bourgeois avait adhéré à la Ligue des droits de l’homme (LDH), dont il sera président départemental de 1997 à fin 2003. Bon vivant, chaleureux, passionné de jazz, il animera pendant des années plusieurs émissions sur une radio locale mâconnaise. Le 25 septembre 2004, une petite cérémonie était organisée en son souvenir, dans cette ville de Mâcon qu’il ne quitta jamais. Un certain nombre de témoignages et de messages de sympathie y furent lus, entre autres de la LDH, de la Libre Pensée, du consulat d’Algérie, de ses anciens camarades de la TAC. Le mensuel Alternative libertaire tenait à lui rendre cet hommage, et à assurer sa compagne, Micheline Bourgeois, de toute son amitié.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)

[1Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), parti indépendantiste dirigé par le « vieux » Messali Hadj, était très implanté dans l’immigration algérienne en France, ce qui lui conférait une forte base prolétarienne. Il sera rebaptisé Mouvement national algérien (MNA) après la Toussaint 54.

[2Il y aura ainsi le Front de solidarité révolutionnaire international (FSRI), constitué en 1965 par l’UGAC avec des organisations maoïstes et pabliste, et qui ne vivra qu’une année. Puis, en juin 1968, le Mouvement révolutionnaire (MR), unitaire et pluri-idéologique avec l’UGAC, la JCR, des dissidents du PCF, des pablistes, et qui ne vivra qu’un été…

 
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