Nettoyage : Coup de balai contre la sous-traitance

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C’est une belle victoire, par ces temps de grisaille sociale. Les femmes de chambre et gouvernantes des hôtels du Pont-de-Suresnes ont en effet lutté contre les conditions d’emploi précaires liées à la sous-traitance. Et elles ont gagné !

Quinze femmes de chambre et gouvernantes de la société Deca France ont fait grève pendant 28 jours du 20 mars au 16 avril 2012, en même temps qu’une partie du personnel interne des hôtels Campanile et Première classe, au Pont-de-Suresnes. Elles ont obtenu leur intégration au sein du groupe Louvre hôtels (2e groupe hôtelier français) à compter du 1er août 2013. Un accord a en effet été signé début août, entre la direction et le syndicat CGT-HPE (Hôtels de prestige et économiques), majoritaire dans les hôtels. Il concerne dix-neuf salariées en CDI (dont trois gouvernantes), et trois en CDD, pour la plupart des femmes africaines peu scolarisées.

Un mouvement inscrit dans la durée

Il y a un an, la grève a permis aux salariées de ce sous-traitant, qui nettoyaient les 286 chambres des deux hôtels au rythme moyen de 4 à 4,25 chambres par heure, d’obtenir (pour la première fois dans l’histoire des grèves de ce secteur), le paiement en fonction du nombre d’heures travaillées à la place du paiement à la chambre, avec l’installation d’une pointeuse. Elles avaient également obtenu une diminution des cadences indicatives de 25 % (à 3,15 ou 3,3 chambres à l’heure), une revalorisation de 100 euros de leur salaire mensuel, le paiement à 50 % des jours de grève, avec récupération des autres 50 %, ainsi qu’une revalorisation significative de la base horaire de leurs contrats, de 60 à 108 h mensuelles jusqu’à 120 ou 130 h.

Cette victoire a été rendue possible par la syndicalisation des salariées et par le patient travail mené conjointement par les organisations syndicales CGT-HPE et CNT-SO-Nettoyage, en vue de construire une unité entre les personnels des hôtels et de la société de nettoyage. La législation du 20 août 2008, qui comporte un volet au sujet de la représentativité des organisations syndicales dans les entreprises, a permis aux salariées du sous-traitant de choisir de voter avec le personnel du donneur d’ordre lors des élections professionnelles, ce qui a conduit à la victoire de la CGT-HPE, quelques mois avant le début du conflit. La CNT-SO-Nettoyage, majoritaire chez les salariées du sous-traitant, avait accepté de se désister en faveur de la CGT.

Vers l’intégration des salarié-e-s de la sous-traitance ?

La négociation en vue de l’intégration pleine et entière dans le personnel des hôtels est intervenue fin juillet, alors que le sous-traitant Deca France, placé en situation de redressement judiciaire, devait quitter le chantier et être remplacé par un autre, d’où la menace d’une nouvelle grève des femmes de chambre. L’intégration dans le personnel du donneur d’ordre se traduira par l’application aux femmes de chambre et aux gouvernantes du statut des personnels de la SNC des hôtels du Pont de Suresnes, d’où un gain évalué à 200 euros mensuels pour chaque salariée : 13e mois, prime d’habillage-déshabillage, revalorisation de 100 euros des indemnités nourriture, prime de TVA, participation aux bénéfices et intéressement.

Cette victoire est l’aboutissement d’une série de conflits qui ont marqué la décennie 2000 [1]. Les salarié-e-s exigeaient le respect de leur dignité, la baisse des cadences, le paiement intégral des heures effectuées, et la fin de l’apartheid social lié à la sous-traitance du ménage des chambres.

Le syndicat CGT-HPE a fait en sorte de maintenir sous pression les directions des hôtels (Novotel Les Halles, Campanile Pont de Suresnes et d’autres) par des actions pour « délit de marchandage » et « travail dissimulé ». La menace d’une condamnation aux Prud’hommes a joué en faveur de la décision d’intégrer les femmes de chambre, et celles-ci ont obtenu chacune 4000 euros d’indemnités en compensation des heures de travail et des avantages sociaux non payés jusqu’ici.

Un rassemblement a réuni 50 personnes au Pont-de-Suresnes le 4 septembre 2013, à l’appel des organisations syndicales CGT-HPE et CNT-SO, avec la présence de membres de l’UD-CGT du 92 et du PCF. Il a été suivi d’une conférence de presse avec la DRH du groupe Louvre hôtels et la direction du Campanile. Même s’il n’y a pas de remise en cause globale de la sous-traitance du « service hébergement » (à 60 % pour le groupe), les directions ont admis l’idée que la sous-traitance n’était pas nécessairement le modèle le plus efficace, et ont affirmé leur volonté d’expérimenter pendant une période d’un an un autre modèle, qui pourrait ensuite être étendu ailleurs.

Saluons le courage de salariées qui ont osé faire grève et déposer des dossiers aux Prud’hommes. La collaboration exemplaire entre organisations syndicales, la caisse de grève organisée par le syndicat CGT, le soutien financier de sections syndicales et d’habitants des environs, la pression judiciaire exercée sans relâche, ont permis une avancée qui pourrait s’avérer décisive pour les salarié-e-s du secteur.

Odile, Collectif national pour les droits des femmes


DIX ANS DE CONFLITS DANS LA SOUS-TRAITANCE HÔTELIÈRE

Les femmes de chambre de la société Arcade – sous-traitante d’Accor – ont mené une très longue grève de mars 2002 à mars 2003. Depuis lors, pendant dix ans, les conflits et les grèves n’ont pas cessé dans des hôtels de la région parisienne, dont beaucoup ont externalisé le ménage des chambres. Par exemple, du 6 octobre au 8 novembre 2011, les femmes de chambre du Novotel Les Halles à Paris (groupe Accor) ont mené un conflit qui leur a permis d’obtenir le passage de CDD en CDI – avec des horaires de 130 heures mensuelles – pour huit femmes de chambre plus une gouvernante passée en CDI à temps complet.

Suite à la grève d’Arcade, la direction du groupe Accor a accepté, en décembre 2002, de signer une charte dans laquelle elle s’engageait à veiller à l’amélioration des conditions de travail des salarié-es des sociétés de sous-traitance. Elle avait par ailleurs, en 2004, affirmé une volonté d’internaliser le ménage des chambres d’hôtel. Mais après quelques efforts, ces résolutions ont été oubliées.

Le groupe Louvre hôtels est, par ailleurs, engagé dans une négociation avec les syndicats CFDT, CFTC et CGT en vue de la promulgation d’une charte sociale de la sous-traitance, qui serait applicable à l’ensemble des hôtels du groupe. Celle-ci impliquerait à la fois un cadre global de définition des cadences pour chaque type d’hôtel, une obligation pour tous les sous-traitants d’utiliser une pointeuse et de fournir des relevés mensuels des heures effectuées par chaque salariée.

[1Voir la brochure du Réseau Stop-précarité : Dix ans de conflits dans l’hôtellerie parisienne. Les luttes des femmes de chambre de la sous-traitance et des hôtels, avec le soutien du Rajfire, en vente à 3 euros à : La Brèche (Paris 12e), Violette and Co (Paris 11e), Publico (Paris 11e), Le point du jour (Paris 5e), Quilombo (Paris 11e). Voir aussi www.stop-precarite.fr

 
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