Palestine : La perversité des urnes

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Alors que l’armée israélienne mène une offensive d’ampleur dans les territoires occupés, la stratégie modérée de M. Abbas, le président de l’Autorité palestinienne fraichement élu, semble déjà vouée à l’échec...

La mort de Yasser Arafat aurait, disent les médias, laissé un vide politique urgent à combler. Un vide politique ? Analyse erronée ou intox ? S’il y avait eu vide, les élections municipales n’auraient pas pu avoir lieu fin décembre, les 60 jours légaux pour organiser un scrutin dans l’urgence n’auraient pas suffi pour permettre la préparation des présidentielles, le nombre important des candidats (dix, puis sept) n’aurait pas été atteint aussi rapidement.

L’image du leader charismatique que fut Arafat ne doit pas nous faire oublier ni l’existence et l’activité permanente des partis et mouvements politiques palestiniens : discussions et dissensions au sein du Fatah, opposition communiste, entrée sur la scène politique des mouvements islamistes, ONG et associations soutenues par les partis et agissant dans la vie quotidienne (encadrement de centres de loisirs, réfection d’infrastructures, remise en culture des terres abandonnées...), ni la conscience, la ténacité, la détermination du peuple. Reconstruire immédiatement les maisons détruites, continuer obstinément, malgré les dangers, à cultiver ses terres et à en récolter le fruit, persévérer dans la fréquentation des écoles et universités, quitte à ne retrouver sa famille que de temps en temps, organiser les examens de fin d’année en vivant avec ses étudiants, à la spartiate, au milieu des locaux universitaires, se charger de l’éducation et des loisirs des enfants qui en sont privés, mettre sur pied des associations pour la défense des droits des femmes, ou pour le soutien aux prisonniers, braver le couvre-feu et les chars pour aller faire ses courses et affirmer son droit à la vie quotidienne, c’est politique, et ce n’est pas du vide.

Il est vrai que le dernier scrutin avant les municipales de décembre 2004 fut celui de 1996 qui vit l’élection triomphale de Yasser Arafat à la tête de l’Autorité palestinienne (AP).

Mais pas facile de faire plus en situation d’occupation et d’oppression permanentes ! Et voilà qu’Arafat disparaît et que les Palestiniens retrouvent les joies de la démocratie (représentative !) et le plaisir de glisser un bulletin dans une urne.

Les vertus des urnes !

C’est ainsi qu’ont eu lieu les premières élections « libres et équitables » depuis 1996, nous disent les médias.

Mais nous sommes très peu informés sur les embûches qu’Israël a multipliées lors de la campagne électorale et le jour des élections : entraves à la liberté de circulation et d’information des candidats, arrestation et maltraitance pour deux candidats (Bassam Al-Salhi, secrétaire du Parti du peuple, et Mustafa Barghouti, candidat indépendant), exactions continues des forces armées israéliennes (un caméraman grièvement blessé et un tout jeune colleur d’affiches électorales tué à Gaza), incursions incessantes dans Naplouse et Rafah, oubli de lever les check points comme cela avait été promis, particulièrement à Jérusalem, et non respect des 72 heures de tranquillité pour permettre le « bon déroulement » du scrutin.

À Jérusalem-Est, seules 6000 personnes sur plus de 12000 ont été autorisées à voter dans les bureaux contrôlés par les autorités israéliennes, courant ainsi le risque de se voir confisquer leur carte de résident en s’acquittant de leurs devoirs civiques. Les autres ont été priés d’aller voter dans les villages voisins.

Le ministère de l’Intérieur palestinien n’ayant pas été autorisé à mettre à jour les listes électorales, des centaines de personnes n’ont pas retrouvé leur nom sur les listes.

Quant à la diaspora, pas question qu’elle vote !

Qu’en ont dit les observateurs étrangers venus pour garantir le respect du droit ? Rocard, par exemple, n’a pas soulevé de gros problèmes !

Et Mahmoud Abbas fut élu

En fin de compte, 71% des inscrits se sont rendus aux urnes.

Le Hamas et le Djihad islamique ont boycotté les élections, et les Brigades d’El-Aqsa, groupe pourtant liée au Fatah, ont exprimé leur opposition à Mahmoud Abbas.

Mais ce dernier, considéré comme l’homme des Israéliens et de l’Union européenne a remporté les élections avec un pourcentage de 62% des votants.

Le docteur Mustafa Barghouti, sur lequel nombre de Palestiniens progressistes et laïques fondaient leurs espoirs n’a fait un score que de 20% des inscrits malgré le soutien du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP).

Qui sont ces deux personnages, l’élu et le non élu ? Qui représentaient-ils et quels étaient leur programme et leur méthode ?

Mahmoud Abbas fait partie de la vieille garde du Fatah et fut longtemps le bras droit d’Arafat. Il est le principal architecte côté palestinien des accords d’Oslo sur l’autonomie palestinienne. Premier ministre en 2003, il démissionne quatre mois après sa nomination parce que Yasser Arafat refuse de lui accorder de réels pouvoirs. C’est un homme riche qui ne se pose pas en défenseur des plus défavorisés. Sa stratégie privilégiée : la négociation. C’est un modéré qui se prononce pour l’arrêt de la lutte armée contre Israël, pour la réorganisation et l’unification des organes de sécurité palestiniens. On comprend alors qu’il soit pour Israël un interlocuteur acceptable (ou un homme de compromis ?).

Mustafa Barghouti est un opposant à l’AP. Secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, il se présente comme une alternative au nationalisme du Fatah et à l’islam politique. Ancien responsable du Parti communiste palestinien puis du Parti du peuple, ce médecin dirige l’UPMRC (secours médical palestinien), ONG la plus connue et très active depuis le début de l’Intifada, ce qui lui donne une assise populaire certaine. Il n’a jamais cessé de dénoncer la corruption de l’AP. Il affirme haut et fort les droits de la société civile, les vertus de la démocratie (à l’occidentale !), la nécessité de véritables réformes au sein de l’Autorité palestinienne. Il s’oppose aux velléités israéliennes de faire de l’AP un appareil sécuritaire d’oppression du peuple. À l’évidence, il n’est pas homme à s’entendre avec Abbas.

Comment expliquer ces résultats décevants (d’ailleurs, il est peut-être nécessaire de relativiser !) ?

Y aurait-il eu une grande différence dans les possibilités politiques de la Palestine si Barghouti avait été élu à la place d’Abbas ? Selon Fayçal Hourani, intellectuel et militant de la paix, « les candidats attribuent à l’élection plus d’importance qu’elle n’en a. Quel que soit le vainqueur, on sait bien qu’il n’aura aucune autorité réelle. Le fardeau qu’il devra porter est très lourd, mais la situation, sous occupation israélienne, ne lui donne pas les outils nécessaires pour y arriver ». C’est clair ; cessons d’être déçus ! Les élections, en Palestine ou ailleurs, ne sont qu’un leurre.

Et Marwan Barghouti,dans sa prison ?

On ne peut passer sous silence celui qui, s’il avait maintenu sa candidature, aurait eu toutes les chances d’être Président-prisonnier. Membre du Fatah, comme Abbas, ancien chef de l’Intifada en Cisjordanie, il purge sa peine de prison à perpétuité. Sa candidature avait eu un accueil retentissant auprès de la population, et son assise populaire assurait son succès. C’est sa candidature que les jeunes cadres du Fatah, en conflit avec les tenants de M. Abbas, soutenaient. Représentant des pauvres, des réfugiés, des paysans, il articule lutte armée à l’intérieur du territoire occupé et revendication de la négociation fondée sur le respect réciproque.

Mais pourtant, Marwan Barghouti en dérange plus d’un, qu’il soit israélien ou palestinien. La vieille garde du Fatah ne l’apprécie guère. Il défend clairement la poursuite de l’Intifada qu’il considère comme la lutte légale contre l’occupation.

Il en appelle au consensus national et à l’élaboration d’une plate-forme commune à toutes les factions nationales et islamistes qui luttent en Palestine, et refuse tout compromis intérimaire (l’histoire nous a montré ce qu’ils valent !). Son exigence première ; le retrait des troupes d’occupation.

Il a retiré sa candidature, dit-il, pour donner une chance de paix à la Palestine avec l’élection de M. Abbas, et pour préserver l’unité du Fatah. Mais sont-ce bien les véritables raisons ? Début décembre, Farouk Kaddoumi, qui dirige le Fatah a déclaré « que tout membre qui ne se conformerait pas aux décisions du comité central serait exclu ». Pas difficile de comprendre que Marwan Barghouti était le premier visé.

Et maintenant, M. Abbas ?

À quels défis M. Abbas se trouve-t-il désormais confronté ? Quel est l’avenir de la Palestine ?

M. Abbas a beau être un modéré, il n’en a pas moins affirmé qu’il ne cèderait pas sur les revendications historiques de la résistance, qu’il s’agisse de territoire, des frontières, des colonies, de Jérusalem ou du droit au retour des réfugiés.

En conséquence, même s’il est considéré comme le chouchou d’Israël, il ne pourra pas (et d’ailleurs personne n’a dit qu’il le voudrait) revenir sur ces déclarations concernant les droits inaliénables du peuple palestinien. Il y perdrait toute légitimité et toute crédibilité. Son élection est en partie due à la clarté de ces positions.

Elle est également due à la lassitude d’une population qui aspire à une vie normale (se déplacer librement, aller à l’université, travailler...). M. Abbas peut, si Israël le lui permet, apporter quelques améliorations dans le quotidien de ses compatriotes. C’est déjà ça de gagné ! Mais c’est bien peu... Et les électeurs risquent d’avoir surestimé la marge de manœuvre de leur président.

Encore un occupant, encore un occupé

Le président palestinien n’en a pas fini avec l’occupation. Ne l’oublions pas : il y a toujours un peuple colonisé et un colonisateur, des prisonniers humiliés et torturés, un mur hideux qui continue à s’étendre, des femmes, des hommes, des enfants assassinés chaque jour.

Et tant que Sharon sera au pouvoir, tant que le gouvernement d’Israël ne le voudra pas, il n’y aura pas de paix, ni d’indépendance pour la Palestine. Et même un modéré comme M. Abbas n’y changera rien.

Israël n’a pas renoncé à l’occupation de la Cisjordanie, ni à la confiscation des terres, ni à la démolition des maisons, ni aux assassinats. Si la paix ne se construit pas, c’est bien parce que le gouvernement israélien ne le veut pas. Le sionisme conquérant n’a pas disparu.

Les manoeuvres en cours à Tel-Aviv et à Washington visent à arriver à une sorte de consensus sur les objectifs israéliens : pas de retour aux frontières de 1967, pas de destruction du mur, annexion des plus grandes colonies de Cisjordanie, évacuation unilatérale de Gaza (c’est-à-dire sans concertation et en espérant que le chaos s’y installe), instauration d’un État palestinien qui n’aurait d’État que le nom.

L’Etat libre de Palestine, ce n’est pas pour demain

Et l’État binational ou la fédération, c’est sans doute encore plus loin. Et serait-ce une utopie de croire qu’une alternative communiste s’appuyant sur la capacité du peuple à s’organiser peut germer en Palestine ? La graine est déjà plantée, nous l’avons vu plus haut. Mais pas un seul candidat aux élections n’a parlé de s’appuyer sur les expériences de travail en commun faites en milieu rural pour les cultures, les cueillettes, ou partout, pour la reconstruction des maisons ou la prise en charge des enfants à scolariser. Comme ont été gommées les collectivités rurales de la Russie d’avant « la grande révolution », on oublie les capacités d’ auto-organisation dont font preuve tant de Palestiniens.

Cela veut dire que les erreurs du passé n’ont pas servi de leçon pour la création d’une société alternative menant à une vraie révolution sociale ?

Salam !

Maïté Jean (AL Alsace)

 
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