Histoire : Police parfois, justice nulle part

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L’existence d’un corps d’État pour maintenir l’ordre public – et l’ordre social – est d’une invention relativement récente. Dans le passé, les classes dominantes ont volontiers usé de formes non étatiques de violence pour imposer leur loi.

Le lynchage des Noirs a été une pratique populaire jusque dans les années 1950 aux Etats-Unis.
Il n’y a pas toujours besoin de l’État pour faire respecter la hiérarchie dans une société de classes.

C’est un lieu commun  : la police serait nécessaire. Sans elle ce serait le chaos, et l’ordre social s’effondrerait, au profit d’une sauvagerie à la Mad Max. La nature humaine serait corrompue à la base, ce qui ferait que toute forme de solution révolutionnaire basée sur l’égalité et la liberté serait vouée à l’échec. Pourtant, la police n’a pas toujours existé. Son invention est même relativement récente.

Sans police, mais pas sans répression

La police sous sa forme moderne n’intervient que très tardivement dans l’histoire de l’humanité : au XVIIe siècle en France apparaît la « haute police », qui n’a d’autre vocation que de surveiller les opposants politiques et de les emprisonner. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la police telle que nous la connaissons prend forme. La plupart des sociétés capitalistes s’inspirent alors de la Metropolitan Police de Londres, structurée sous la houlette de Sir Robert Peel. Elle a pour objectif principal de domestiquer et de surveiller les quartiers ouvriers en pleine expansion de la ville de Londres.

Ainsi, pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, en que ce soit en Europe, ou sur les autres continents, les sociétés se sont organisées sans police, quand bien même il y avait un État : le contrôle social s’opérait autrement, qu’il soit le fait de la classe dominante ou des communautés locales (villages, quartiers de villes).

Au Moyen Age, en Europe, l’État existait, mais était assez faible et distant. Pour la plupart des crimes et conflits sociaux, le recours à un tribunal était possible, mais difficile et coûteux. Dans ce contexte, il y avait habituellement deux recours. Le premier était la vengeance privée qui était tolérée, voire encouragée.Le sociologue allemand Norbert Elias a montré que des querelles de voisinage se réglaient couramment à coups de couteau de cuisine sans que personne n’y trouve rien à redire… L’autre voie de régulation était l’arrangement ou la composition, c’est-à-dire que, pour compenser une offense ou une attaque, une partie offrait une compensation matérielle ou financière…

Le vigilantisme et la loi du plus fort

Il y a eu d’autre formes de contrôle social, y compris au sein de sociétés capitalistes, que ce soit par exemple en Angleterre ou en Amérique du Nord. La forme la plus connue, et probablement une des plus barbares, est ce qu’on appelle le vigilantisme. Au XIXe siècle, aux États-Unis, alors que la colonisation était en pleine expansion, tout une partie du territoire dans l’Ouest était très loin de l’État fédéral, dont l’autorité ne s’exerçait qu’imparfaitement. Pour lutter contre les voleurs et la criminalité, des comités de vigilance se créaient et exerçaient une justice sommaire et impitoyable envers les délinquants ou ceux qui étaient soupçonnés de l’être, multipliant les exécutions sommaires et mettant en scène de façon spectaculaire les châtiments distribués à tire-larigot.

Ces groupes étaient le plus souvent dirigés par des notables locaux : gros propriétaires terriens, marchands, etc. Leur objectif final n’était pas tant la justice que de faire régner un ordre social au service de la grande propriété et du marché capitaliste en plein expansion. Ces groupes pouvaient aussi violer la loi allègrement pour défendre les intérêts des bourgeoisies locales : dans le western Les Sept mercenaires, tout un village est menacé d’expulsion par une bande de gros bras stipendiés par un grand propriétaire qui veut implanter une exploitation minière.

Dans le Sud des États-Unis, après l’abolition de l’esclavage à la fin de la guerre de Sécession, des groupes vigilantistes vont aussi se mettre au service du maintien d’un ordre social raciste menacé de disparition. Ces groupes, dont le plus célèbre est le Klu Klux Klan, vont organiser la violence contre les Noirs afin de les terroriser et de les décourager de toute revendication sociale et toute participation au système électoral. L’exemple le plus connu de cette forme de « justice » est celui des lynchages de Noirs dans le Sud des États-Unis, le plus souvent suite à des accusations fallacieuses d’avoir « attenté à l’honneur » de femmes blanches.

Gérer collectivement la sécurité

Ces divers exemples montrent qu’il est possible d’avoir une société parfaitement fonctionnelle sans corps de police séparée… Cependant, il va de soi qu’il est impossible de reprendre à notre compte ce type de gestion des crimes qui certes est non-étatique, mais relève de l’arbitraire seigneurial, de la vengeance clanique ou tout simplement d’une violence directement exercée par la bourgeoisie et la petite bourgeoisie locale.

L’enjeu pour le mouvement libertaire est d’imaginer des formes non étatiques et démocratiques de gestion des crimes et conflits, comme en usent les communes zapatistes au Chiapas, le Rojava/Fédération démocratique de Syrie du Nord, ou encore certains groupes féministes qui promeuvent une justice réparatrice.

Matt Gallandier (AL Montpellier)


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