Printemps brûlant : On n’est pas fatigués !

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Depuis la lutte contre la réforme des retraites en 2010, il n’y avait pas eu d’affrontement social aussi important, malgré des années de politiques antisociales. Mais s’il y a eu lutte c’est que la loi Travail a cristallisé un ensemble de tensions idéologiques et sociales. La difficulté a été de coordonner des secteurs dont les enjeux dans la lutte et les stratégies pouvaient diverger.


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Pour le gouvernement, soutenu par la droite et le patronat (malgré l’habituelle mise en scène des faux désaccords propre au jeu politique), l’enjeu de la loi El Khomri, c’est de franchir une ­étape déterminante dans la destruction du code du travail. Non seulement la loi facilite
les licenciements et permet la baisse des salaires et l’augmentation du temps de travail, mais elle inverse la hiérarchie des normes de la négociation collective, autorisant les accords d’entreprises à être inférieurs aux accords de branches et même au code du travail lui-même  !

En face, les salarié-es ne pouvaient rester la tête baissée. Et le réveil a eu lieu, fort heureusement, au-delà de ce qu’on pouvait espérer.

Si la lutte a pris une telle ampleur, c’est qu’elle voit s’affronter deux mondes opposés. D’un côté le gouvernement qui fait de la loi un enjeu idéologique fort, le Premier ministre n’hésitant pas à taxer ses opposants de « gauche du XIXe siècle », et Hollande affirmant, tel Margaret Thatcher, qu’« il n’y a pas d’alternative ». De l’autre côté, la mobilisation offre enfin l’occasion de s’affronter à un pouvoir impopulaire, arrogant et démontrant depuis des années sa fidélité canine aux capitalistes.

Un mouvement aux temporalités différentes

Impossible de donner un visage unique à ce mouvement tant ses aspects ont été divers. Cela a débuté par une agitation médiatique venue de la gauche du PS avec le lancement d’une pétition qui a réuni plus d’un million de signatures. Du côté syndical, le démarrage a été plus que laborieux. Dans un premier temps, une intersyndicale « au grand complet » a produit un appel mollasson, aligné sur la CFDT.

Il a fallu que la colère monte en interne, et que l’idée d’une journée d’action le 9 mars rencontre un fort écho sur Internet pour que l’intersyndicale se défasse des jaunes. Réduite à une alliance CGT, FO, FSU, Solidaires, Unef et UNL, elle a lancé l’appel à la mobilisation. Ont suivi une dizaine de dates d’inégale portée, avec manifestations et grèves.

Mais, si le mouvement a tenu sur la longueur, c’est qu’il a pu s’appuyer sur une diversité de secteurs mobilisés qui n’ont pas obéi aux mêmes temporalités et se sont échelonnés à travers ces journées d’action.

De mars à avril, c’est la jeunesse scolarisée qui s’est mobilisée dans les lycées et les facs. Puis, aux mois de mai et juin, ce sont différents secteurs qui sont partis en grève reconductible – les raffineries, les transports, les services publics, les centrales nucléaires, les ports et docks, etc.

Cette diversité et cette mobilisation par vagues successives explique la ténacité d’un mouvement qui a fédéré différentes colères dans la durée... mais sans parvenir à se massifier réellement.

Une difficulté à massifier

En effet, malgré la multiplication des « temps forts », les manifestations n’ont pas connu de véritable raz-de-marée. Excepté le 31 mars et le 14 juin, les journées de mobilisation n’ont pas réuni plus de 500 000 personnes, c’est-à-dire bien en-deçà des mouvements de 2010 (retraites) et de 2006 (CPE), où le pic de 3 millions de personnes dans les rues avait été atteint.

En ce qui concerne les grèves, la problématique est similaire. Là où des syndicats combatifs sont implantés, des grèves ont pu être menées, à l’exception de la majorité de la fonction publique. Dans les secteurs industriels stratégiques, la grève a eu un impact en faisant planer une menace sur l’économie. Preuve en est que le gouvernement a rapidement tenté de ­désamorcer certains foyers de contestation en lâchant du lest (sur le projet de convention ­collective du secteur ferroviaire, sur les salaires des profs...).

Pas de grèves d’ampleur, donc et
la tentation de se replier derrière les plus combattifs (raffineries, centrales nucléaires, cheminots...) en alimentant les caisses de grève. La caisse de grève est un outil de solidarité très positif pour soutenir, au coup par coup, des entreprises en lutte. Mais lorsqu’on est censé entrer en lutte «  tous ensemble  », on sent tout de suite qu’un dévoiement est possible vers la fameuse lutte par procuration...

Plusieurs raisons expliquent la difficulté à massifier. Il y a tout d’abord la précarisation rampante et l’éclatement des collectifs de travail, ajoutés à l’absence de syndicats combatifs dans la majorité des lieux de travail. Il y a ensuite, en ce qui concerne les manifestations, la peur des violences policières, accentuée par leur diffusion virale sur les réseaux sociaux.

Enfin, il y a une telle droitisation de la classe politique et des médias qu’il devient difficile de faire entendre une voix alternative. A cet égard, il faut prendre avec des pincettes
les sondages révélant qu’une majorité de gens étaient hostiles à la loi Travail. Dans la masse des « gens contre » il peut y avoir des motifs hétéroclites qui ne mènent pas nécessairement sur la voie de la mobilisation.

Reste que la lutte a bénéficié d’un véritable soutien populaire, et ce malgré les attaques violentes qu’elle a subies sur le plan policier et médiatique. Celles-ci n’ont fait que nourrir la radicalité exprimée par une part croissante de ses acteurs et actrices.

Le blocage, intégré à l’arsenal de la lutte

En 2010 de nombreuses actions de blocage avaient eu lieu, mais sans commune mesure avec celles qui viennent de se dérouler. Face à la surdité gouvernementale, la pratique des blocages s’est généralisée. Dans de nombreuses villes, les transports, les gares, les zones industrielles et les dépôts d’essence ont été bloqués, souvent de façon unitaire.

Ces actions directes ont une triple vertu. Elles permettent d’entretenir un climat de conflictualité entre les journées nationales ; elles contribuent au rapport de forces en bloquant partiellement l’activité économique ; elles donnent confiance et conscience de ce que peut être la force collective. Reste qu’elles ne remplacent pas la nécessité de la grève, arme principale du blocage de l’économie.

La crise politique s’accentue, construisons l’alternative

Ce mouvement aggrave la crise politique actuelle. Dans plusieurs pays européens, les partis traditionnels s’effondrent et leur électorat se désagrège. Selon les cas, cela profite à l’extrême droite, à la gauche radicale, voire à des ovnis politiques. Mais, globalement, l’autoritarisme progresse de la part d’une bourgeoisie dont les politiques peinent à trouver une quelconque légitimité démocratique.

En France, très isolé, le gouvernement n’a pu s’appuyer que sur la force pour imposera la loi Travail. La répression a été violente et les mesures autoritaires se multiplient : usage immodéré de l’article 49-3, interdictions de manifester à certaines personnes, tentative d’interdire la manifestation syndicale du 23 juin, emprisonnements, rhétorique martiale. La social-démocratie, comme souvent, a ouvert la boîte de pandore de l’autoritarisme et nul ne sait comment évoluera le régime, mais le PS le paiera très cher. Il sera probablement réduit en miettes en 2017 et après.

Il faut faire le pari que cet effondrement ne profite pas qu’à l’extrême droite. Le FN habituellement si bavard a été bien discret pendant quatre mois, coincé entre les intérêts capitalistes qu’il sert et une partie de son électorat favorable à la mobilisation.

Car que démontre ce très chaud printemps ? Que la véritable opposition au gouvernement PS-Medef, ce ne sont ni les requins sarkozystes des Républicains, ni les technocrates relookés du FN, ni les parlementaires ramollos du Front de gauche... La véritable opposition, c’est le mouvement social. Toutes et tous ensemble, nous pouvons bloquer l’économie. Et nous pouvons aussi transformer la société.

Du côté des révolutionnaires, tout l’enjeu est de fédérer les forces qui se sont exprimées pour mener la résistance face à l’autoritarisme montant et construire l’alternative sociale et politique. Dans ce contexte de bouillonnement, les dés sont relancés.

Tristan (AL Toulouse)

 
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