Quel est le rôle des mouvements religieux ?

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Égypte : Qui sont les Frères musulmans ?

De composition sociale apparemment variée, avec des classes intellectuelles, universitaires, comme des classes populaires, les Frères musulmans semblent aujourd’hui sur la voie sinon d’une sécularisation, du moins d’une scission très nette entre démocrates et partisans d’un mouvement islamiste plus strict.

Dans cette ligne, on constate un dédoublement du mouvement entre la Confrérie, qui serait le mouvent social plus conservateur, et un parti politique, pragmatique, avec un programme plus modéré pour se présenter aux élections : c’est le parti « de la Justice et la Liberté » créé lundi 21 février, dès la levée de l’illégalité qui pesait sur le mouvement depuis 1954.

Car maintenant que les possibles politiques sont ouverts en Égypte, ils ne représentent plus l’unique force d’opposition et n’ont pas intérêt à présenter un programme radical s’il veulent participer à l’instauration d’un régime démocratique : « Nous espérons remporter le plus de sièges possibles, bien entendu, mais nous n’imaginons pas rassembler la majorité. Nous serons un parti comme les autres. Nous ne souhaitons pas transformer l’Égypte en République islamique. » [1].

De la même manière, en Tunisie, il n’y a pas d’islamisme radical. Ennahdha a beaucoup de mal à se restructurer aujourd’hui. Son discours est très modéré, dans la perspective de s’inscrire dans le jeu démocratique.

Faire le jeu démocratique, évoluer vers un modèle type AKP turc, est-ce vraiment l’option majoritaire au sein du mouvement ? Doit on croire à un mouvement de sécularisation ?

Si les divergences générationnelles qui traversent le mouvement peuvent laisser croire à une telle évolution – ce sont les plus jeunes d’entre eux qui ont participé individuellement aux tous premiers jours de la révolution, aux côtés d’autres insurgés laïcs, tandis que le reste des Frères a attendu plusieurs jours pour rejoindre la révolution en tant qu’organisation –, il faut toutefois nuancer et et rappeler que ces jeunes eux-mêmes ne forment pas un tout homogène : la vision plus conservatrice des jeunes membres des Frères d’Alexandrie ou dans le delta du Nil n’est pas celles des jeunes du Caire, ce qui ne les a pas empêchés de participer activement aux mouvements qui se sont déroulés dans leurs villes [2].

Rien ne permet donc de prédire que la base, ou la majorité des membres des Frères suivra aujourd’hui les plus démocrates de leur mouvement. Suite aux évènements d’aujourd’hui, le mouvement pourrait s’éclater entre ses différentes tendances, ou encore perdre ses membres au profit de partis islamistes plus ouverts (tels que Wassat al-Gadid, né d’une scission des Frères dans les années 1990 et qui propose une application plus libérale et œcuménique de l’Islam). « Comme Ennahdha en Tunisie, les Frères musulmans égyptiens sont désormais débordés par la gauche et par la droite, et d’ailleurs ils le reconnaissent. A gauche par des formes de religiosité moins politisées, moins ancrées sur des discours identitaires, je pense en particulier au courant des nouveaux prédicateurs. Et à droite avec la montée en puissance des mouvances salafistes. » [3].

Ces constatations s’étendent aux autres pays arabes : l’islamisme radical a perdu ses fidèles. Les sociétés restent en partie conservatrices et religieuses (surtout Égypte) mais de manière plus individuelle, « moderne » et pas forcément en prenant la religion pour base d’un engagement et d’un programme politique.

L’islamisme modéré doit se réorienter, inventer un nouveau programme qui réponde aux attentes et aux défis démocratiques + économiques. Ne pas confondre société islamique et islamisme politique, cf. Analyses d’Oliver Roy « Paradoxalement, la politisation du religieux s’affirme comme le vecteur de sa sécularisation ».

Pour autant, que ce soit Ennahdha en Tunisie ou les Frères en Égypte, tous deux participent aux fondations des nouvelles entités politiques, car ils continuent de jouir d’une légitimité populaire tant du fait d’un certain conservatisme que de leur interdiction et de leur appartenance à l’opposition pendant des années.

Les organisations d’extrême gauche – en tous cas, en Tunisie, le Front du 14 janvier – se montrent-elles très hostiles à une coopération avec les partis islamistes ? [4]

Il semble que ce soit plus un discours en direction de l’étranger, que leur position. Voici un extrait d’un interview de Hama Hammami du PCOT au Temps, un journal tunisien : "En ce qui concerne notre parti, le PCOT, notre position vis-à-vis d’Ennahdha dépendra toujours de sa position de la révolution et de ses objectifs. Nous considérons, au PCOT, qu’Ennahdha fait partie des composantes de l’opposition en Tunisie. Nous avons travaillé avec elle au sein du Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés. Nous avons élaboré une plate-forme commune. Un minima que nous considérons comme inaliénable à savoir : les droits de la femme, la liberté de pensée et du culte et la nature de l’État démocratique, etc. Un tel minima est nécessaire pour une coexistence dans le cadre d’un régime démocratique.

Par ailleurs, nous pensons, qu’à ce stade, entrer en conflit avec des forces de l’opposition ne peut que faire l’affaire de ceux qui veulent aujourd’hui faire avorter cette révolution. Ceux-là mêmes qui font planer le spectre de l’islamisme et de l’intégrisme, du « chaos », ou d’un coup d’État militaire. Nous devons préserver l’unité du peuple dans la lutte contre la dictature et aller de l’avant pour réaliser ses objectifs.

Bien sûr, une fois que les dernières poches de la dictature seront anéanties et qu’une vraie démocratie sera mise en place, chacun défendra et argumentera ses principes, qui ne seront pas forcément les mêmes et il reviendra au peuple de faire son choix."

Secrétariat international d’AL

[1Mohsen Rady, n°3 des Frères et ancien député au Parlement

[4Hostilité qui s’est traduite lors d’un meeting du Front du 14 Janvier à Saint-Denis.

 
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