Revue : Penser la lutte avec « Les Utopiques »

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Loi travail, unité et représentativité syndicales, revendications… Le cahier de réflexion trimestriel de Solidaires permet de mettre en débat les pratiques dans le combat social.

À en croire les grands médias bourgeois, la rentrée de septembre, en matière d’opposition à la loi travail II, serait mise à mal entre autres, par un défaut d’unité syndicale. De plus, reprenant les chiffres de la direction générale du travail, ces « experts en syndicalisme » ont affirmé que la CFDT était devenue la première force syndicale de ce pays, et que les résultats étaient la preuve d’un soutien des salarié.es à une organisation syndicale qui défend la loi travail. Ajoutons à cela la criminalisation et la répression des mouvements sociaux, tout laisse croire que la rentrée s’annonce plutôt morose en matière de lutte et de résistance à la politique de Macron.

Tout laisse croire... En effet ! Mais c’est sans compter sur le regard avisé des militants et militantes de Solidaires qui apportent une vue beaucoup plus pertinente dans leur dernier cahier Les Utopiques de juin 2017 (n° 5) que nous avions succinctement présenté dans le dernier numéro d’AL.

C’est dans les boîtes qu’ça s’passe !

Pour reprendre Les Utopiques, il est évident que pour les salarié.es du privé comme du public, l’unité syndicale constitue un gage important de réussite lorsqu’il est nécessaire d’instaurer ou de conforter un rapport de force avec les patrons ou de construire une mobilisation. Il est évidemment impossible aujourd’hui, au niveau national, et très difficile, dans les entreprises, de faire cohabiter syndicats réformistes et syndicats « révolutionnaires ». La CFDT, lors des grandes mobilisations sur les retraites, la loi travail..., a fait le choix de suivre les propositions des gouvernements de Sarkozy, de Hollande, et bientôt de Macron. Ainsi, elle permet de jeter le discrédit sur le mouvement syndical en se positionnant comme interlocutrice privilégiée des gouvernements et rendant de fait « irresponsables » voire « criminelles » des organisations syndicales dès lors qu’elles sont plus radicales. Raison de plus de se serrer les coudes !

Au-delà des différences des organisations syndicales, qu’elles soient structurelles ou idéologiques, l’intersyndicale reste un cadre important qu’il faut pouvoir faire vivre, dès que cela est possible. Il n’est pas rare de constater dans les entreprises, des cadres unitaires SUD-CGT-FO-CNT-CNT SO qui rassemblent les salarié.es et permettent ainsi un rapport de force plus efficient avec de plus grandes chances de victoire.

Comme le soulignent Les Utopiques, une intersyndicale doit être regardée « non pas comme une structure pérenne, mais comme un espace régulier d’échanges, d’analyses et de conceptions d’actions unitaires dans laquelle chaque organisation syndicale conserve son autonomie de décision ou d’action ».

Il est aujourd’hui compliqué et illusoire de concourir à un syndicalisme unifié, comme cela s’est produit dans la fonction publique, l’un des creusets de ­l’unité d’action entre organisations syndicales, comme le montre l’article sur le secteur des impôts [1].

Le mouvement syndical s’est fractionné autour des liens entre partis politiques et organisations syndicales, le rejet plus ou moins fort du réformisme, l’attachement plus ou moins catégorique à une structuration pyramidale, les attentes corporatistes des salarié.es.

Quoi qu’en disent les médias bourgeois, les organisations syndicales sont très conscientes de l’intérêt du cadre intersyndical même si celui-ci est parfois fragilisé par les positionnements d’appareil et par des stratégies électoralistes. Il doit pouvoir en premier lieu se constituer au niveau de l’entreprise en mettant en avant les revendications concrètes des salarié.es. Les luttes locales permettent par la suite d’alimenter les discussions à un niveau plus large comme le secteur d’activité ou le cadre national.

Ainsi, la CFDT serait la grande gagnante aux élections professionnelles et les salarié.es en votant massivement pour cette organisation approuveraient en masse les projets Macron ? Ce n’est pas l’analyse des camarades de la commission de syndicalisation et du groupe de travail sur les élections de TPE de l’union syndicale Solidaires. Ainsi, le tout dernier écrit de la revue Les Utopiques décrit ce que l’on pourrait qualifier, mais ce serait un abus de langage, de question de la représentativité interprofessionnelle nationale.

La loi du 2 août 2008 portant sur la rénovation de la démocratie sociale concerne en particulier la représentativité syndicale. Le texte reprend l’essentiel de la « position commune » signée le 10 avril 2008 par le Medef, la CGPME, la CGT et la CFDT et modifie les critères de représentativité en introduisant parmi eux l’audience de chaque organisation syndicale mesurée sur la base des élections professionnelles. Le seuil de représentativité est fixé à 10 % des voix dans les entreprises, à 8 % au niveau de la branche professionnelle. Au niveau interpro sont reconnues représentatives les organisations ayant obtenu 8 % des suffrages au niveau national.

Constatant que :

• plus de la moitié des travailleurs et des travailleuses sont employé.es dans une des 1,15 million d’entreprises de moins de 50 salarié.es et que ces entreprises sont des déserts syndicaux,

• il y a une restriction de la participation et d’éligibilité des personnels en sous-traitance,

• les élections se font au niveau de l’entreprise (comités d’entreprise) et non au niveau national (ainsi tout le monde n’a pas le choix de voter pour l’organisation syndicale qu’il souhaite parce que celui-ci n’y a pas de section syndicale),

• 3,5 millions de chômeurs et chômeuses et 5,6 millions d’agents et agentes de la fonction publique n’ont pas le droit de voter, tout comme les 16 millions de travailleurs et travailleuses en retraite qui votent pourtant aux organismes paritaires de gestion de retraite.

Ce sont quand même 25,1 millions de travailleurs et travailleuses qui sont privé.es d’élections alors même que les négociations interprofessionnelles les concernent tous et toutes !

Rajoutons à cela que pour les élections aux CE, 40 % ne sont pas organisées par les employeurs – qui oublient fréquemment d’envoyer les PV d’élections –, qu’il y a une bienveillance patronale à y implanter la CFDT et à virer ou à intimider des délégué.es un peu trop virulents de Sud ou de la CGT... De plus, les résultats CE pour 2016 pendant la loi travail tiennent compte uniquement des TPE avec 7,35 % de participation, etc.

La grande majorité du salariat est donc loin d’être acquise à Macron, et nous le constatons dans nos boîtes. Septembre nous garantit son lot de tumultes et toutes les répressions policières, les tentatives de criminalisation du mouvement syndical, et l’état d’urgence n’y feront rien. Ce qui est certain, c’est que la propagande d’État bat son plein et qu’il est heureux d’avoir une vue plus objective faite, non par des « experts en syndicalisme », mais bien par des travailleurs et des travailleuses syndiqué.es.

Marie-Line (AL Lyon)

[1François-Xavier Ferrucci, « L’unité syndicale aux “impôts” », Les Utopiques, n° 5, juin 2017.

 
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