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Strasbourg : Un « camp modèle » pour invisibiliser les Roms

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Un ancien camp militaire, des barbelés rouillés, des caravanes... c’est l’« espace Hoche », où la municipalité écolo-socialiste de Strasbourg concentre depuis deux ans les Roms qui auparavant peuplaient des bidonvilles un peu trop proches du centre de la capitale européenne. Elle vante un modèle social. C’est de la poudre aux yeux. Reportage.

Le 19 décembre 2013, le responsable de la « mission Roms » ainsi que deux cadres de la police municipale font évacuer le camp rom situé derrière le cimetière Saint-Gall, dans le quartier de Koenigshoffen, à Strasbourg, plus d’un an après la première décision de justice qui, le 9 octobre 2012 avait ordonné l’évacuation.

Contrairement à de nombreuses expulsions partout en France, pas de déploiement policier impressionnant : les 130 Roms, tous roumains, vident eux-mêmes leur campement en deux heures ! Avant la fin de la journée, le camp est rasé par les services municipaux. Roland Ries, maire de Strasbourg, applique à sa manière la circulaire Valls d’août 2012 et la nécessité de ne pas pratiquer d’évacuation sans relogement.

Pourtant, dès cette évacuation, les roms subissent des pressions : le relogement pourrait bien leur être retiré s’ils décidaient de communiquer avec la presse alternative et militante présente sur place, c’est-à-dire, en premier lieu, les blogueurs de La Feuille de chou. À ce moment, la fameuse solution de relogement n’a pas encore été communiquée publiquement.

L’espace devient un camp

À l’espace Hoche, où ces familles sont relogées, les caravanes mises à disposition par la Ville attendent sous un vaste hangar de l’armée. Ce sont des Roms, il est donc « naturel » qu’ils vivent en caravanes. Mais gare ! Leur obtention est conditionnée par le silence à l’encontre du blog militant et de certaines associations.

Les Roms bénéficient d’une nourriture gratuite fournie par la banque alimentaire. Trois salariés de la Croix-Rouge gèrent le camp. Comble du luxe, des machines à laver sont à leur disposition, ce que la mairie ne manque pas de signaler lorsque des associations s’inquiètent de leur sort.

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Dans le hangar, le lieu de vie des Roms

Mais dans ce petit paradis champêtre, les Roms bénéficient aussi de la surveillance de deux vigiles d’une société privée payée par la Ville et d’un autre vigile d’une société de l’armée.

Si cette force de frappe n’a pas pour mission d’empêcher les Roms de sortir, elle est particulièrement efficace pour empêcher toute entrée non autorisée : les médias non accompagnés ou tolérés par les autorités. L’identité des personnes souhaitant entrer est relevée, tout comme les plaques d’immatriculation des véhicules… Ce qui accentue encore l’isolement lié à l’emplacement du camp et laisse à penser qu’il y a bien des choses que la mairie souhaite cacher. En effet, les Roms n’ayant pas l’autorisation de travailler dans le camp, ils ont dû abandonner leurs activités de subsistance : la récupération de métaux et leur revente, et la mendicité.

Des résidents et résidentes nous disent que la nourriture est régulièrement périmée. D’autres que les aides auxquelles ils avaient droit leur ont été supprimées au prétexte qu’ils étaient nourris et logés gratuitement. Les visites de la police sont régulières et certaines femmes ont même dû subir des prélèvements d’ADN, dont la justification reste mystérieuse.

La trentaine de familles présentes, toutes roumaines, n’ont l’autorisation de quitter le lieu qu’un mois par an, sous peine de perdre leur caravane. Ces petits désagréments devaient être transitoires puisque le camp devait fermer en juin 2014. La mairie affirmait en décembre 2013 qu’elle travaillait à créer un terrain pérenne, proche du centre, comme si les Roms ne pouvaient vivre en appartement. En juin 2015, le camp existe toujours.

Europtimist

Il faut croire que l’objectif principal de ce camp reste d’éloigner ces personnes indésirables du centre-ville et d’éliminer les bidonvilles qui gâchaient le paysage, sans prendre sérieusement la peine d’aider ces citoyens et citoyennes de Roumanie à vivre décemment.

Les plus chanceux se retrouvent dans des camps transitoires, les autres deviennent invisibles et la Ville poursuit néanmoins sa propagande sur la politique « exemplaire » de la capitale européenne.

Si chaque discours contient une forte dose d’« intégration sociale » et d’« insertion », un constat s’impose : en quatre ans, seulement une soixantaine de Roms auraient été relogés et une cinquantaine seraient en contrat unique d’insertion, en contrat aidé ou de formation, sur une population estimée à environ 450 personnes sur l’agglomération. Les moyens mis en œuvre sont sans commune mesure avec le pactole de la transformation de l’agglomération.

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Derrière les barbelés du Fort Hoche, quelques caravanes attendent d’accueillir de nouvelles familles.

La communauté urbaine de Strasbourg a entamé, depuis des années, une stratégie de métropolisation, qui vise à renforcer son poids en concentrant les activités de direction économique et politique, en se mettant en réseau avec les autres métropoles, et en attirant les populations à haut niveau de qualification et de revenu.

Depuis janvier 2015, cette communauté urbaine est devenue l’Eurométropole de Strasbourg. Cette métropolisation se traduit notamment par la construction de plusieurs milliers de logements de standing (investissement de 1,2 milliard d’euros depuis 1997), l’achèvement en 2016 de la liaison ferroviaire à grande vitesse avec Paris, la création d’un quartier des affaires entre le Parlement européen et le siège du conseil régional, la rénovation complète du Palais de la musique et des congrès, la fusion des trois universités pour créer l’une des premières universités autonomes de France et, last but not least, une grosse campagne de marketing fondée notamment sur sa réputation de ville « verte » et… l’adoption d’un nouveau slogan à dimension internationale : Strasbourg the Europtimist.

Évidemment, des bidonvilles dans cette magnifique métropole, ça fait désordre.

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Le hangar étant trop petit, beaucoup de caravanes s’entassent à l’extérieur.

Une équipe de choc

Le racisme envers les Roms est sans doute celui qui fait le plus consensus, notamment depuis la campagne lancée par Sarkozy durant l’été 2010 et la vague d’expulsions qui s’est ensuivi, y compris sous le quinquennat Hollande.

La municipalité de Strasbourg a fait le choix d’une politique dite humanitaire et sociale, mais qui a surtout l’avantage d’évacuer le problème du paysage urbain. Ainsi, elle souhaite se distinguer du discours de Grenoble de Sarkozy, qu’elle interprète comme une approche brutale mais efficace, pour choisir le « pragmatisme », fondement politique d’une équipe municipale qui n’hésite pas à gouverner la métropole au sein d’une majorité droite-gauche (UMP-PS-EELV).

En février 2013, la préfecture recensait dix campements illégaux, habités par environ 290 personnes [1]. Pourtant, en juin 2013, Marie-Dominique Dreyssé, adjointe EELV « aux solidarités », déclarait qu’il y en avait entre 350 et 450 dans la seule agglomération de Strasbourg [2].

Un premier camp est installé en 2011 aux abords d’anciennes fortifications proches de la gare et du centre-ville, appelé « Espace 16 ». Dès 2012, les procédures d’expulsion se généralisent à l’encontre des campements illégaux, ce qui permet de remplir l’Espace 16, de l’agrandir en 2014, puis de créer un autre camp appelé l’Écluse, puis enfin l’Espace Hoche.

La gestion des camps, y compris l’accompagnement social, est déléguée à des associations : Horizon Amitié à l’Espace 16, la Croix-Rouge au camp Hoche. Tous doivent être des hébergements temporaires, des « sas » comme disait Marie-Dominique Dreyssé en 2013. En juin 2015, l’Espace 16 a dû être agrandi pour accueillir les neuf familles expulsées du campement « Petite Forêt » le 1er juin. Il y a des sas particulièrement longs... En fin de compte, cela ressemble plus à une tactique d’usure : ceux et celles qui refusent de passer leur vie dans un hangar en tôle et sous tutelle ne resteront pas, laissant la place à d’autres expulsés. C’est peut-être ça, le fameux modèle expérimental.

Pour mener cette politique, une « mission Rom », sous l’autorité de Marie-Dominique Dreyssé, est particulièrement active. Outre la mise en place de ces camps légaux, celle-ci se distingue par le harcèlement des Roms vivant dans des bidonvilles, avec l’aide de la police municipale : insultes, menaces policières, confiscation ou destruction des affaires des habitants (matelas, tentes, vêtements, jusqu’aux médicaments...)  [3]. Les roms qui ont la chance de bénéficier d’un hébergement dans un camp légal, un peu moins insalubre, sont priés de ne pas aider les autres, sous peine de perdre leur place. Le but est de les forcer à partir. La ville ne semble pas prête à agrandir éternellement ses camps.

Un modèle pour l’Europe entière

En juin 2015, Marie-Dominique Dreyssé défendait le modèle strasbourgeois dans le cadre du programme Romed 2 (Médiation pour les Roms, du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne). Il s’agissait d’un échange d’expériences avec l’administration de Darnitsa, à Kiev. Toujours en tête de gondole, l’accompagnement social fut lié à l’autonomie, souvent rabâchée, des personnes en recherche de leur propre « cheminement », « parcours de vie ». Les Roms seraient-ils donc des assistés à qui il faudrait apprendre l’autonomie ? Est-ce le cheminement des personnes gravement malades menacées par les employés municipaux ? Non, une motivation plus fondamentale apparaît : « Les riverains étaient souvent agacés par cette promiscuité des bidonvilles », explique l’élu écologiste  [4].

Jamais en mal d’autosatisfaction, la municipalité se félicitait, en mai dernier, d’être « citée parmi les meilleurs exemples de villes dans les 28 États-membres de ­l’Union » quant à son impact positif sur les conditions de vie des Roms. Elle aurait même été retenue par l’Agence des droits fondamentaux de l’UE pour participer au programme Leri (Local Engagement for Roma Inclusion). Malheureusement aucune trace d’une quelconque approbation de ce type n’a été trouvée, ce que la presse locale, pourtant peu encline à gêner le pouvoir en place, n’a pas manqué de souligner.

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Chaque véhicule entrant est contrôlé par les vigiles (photo : La Feuille de chou, mars 2014 )

Par contre, l’exemple de l’Espace 16 est répertorié sur le site internet des « bonnes pratiques » pour les Roms du conseil de l’Europe  [5]. La concentration des Roms dans des camps légaux semble plaire bien au-delà de l’Ukraine.

Alors que le verbiage administratif à caractère social et mensonger des autorités ne semble pas rencontrer de contestation majeure du côté des associations humanitaires ou antiracistes, il a fallu que Viorel Costache, président de l’association Prales (« frères » en langue tzigane) vienne d’Antibes le 14 mai 2015 pour dénoncer cette situation : « Ce n’est pas le destin de notre peuple : vivre le dos courbé, baisser la tête et marcher à genoux, enfermé dans un camp clôturé par des grillages, comme dans un zoo, ou traqués comme des animaux dans les rues de la ville. »

Il n’ y a pas de problème rom  [6]. En revanche, il y a une accumulation de problèmes sociaux pour les Roms : mal-logement, racisme d’État, politiques d’austérité et de casse des services publics, marché de l’emploi saturé. La source principale est encore le repli sur soi d’un capitalisme en crise et d’un État qui se sert de la xénophobie pour faciliter l’exploitation.

Renaud et Frédéric (AL Alsace)

  • Remerciement : ce reportage n’aurait pu être réalisé sans l’aide précieuse des enquêtes de la Feuille de Chou.

[1] Document « Évaluation des dispositifs d’accompagnement des personnes présentes dans les campements », mai 2013, sur Gouvernement.fr.

[2] S. Mouillard et M. Piquemal, « Roms : quand les mairies expérimentent des solutions concrètes », Libération, 11 juin 2013

[3] Voir le récit de ces comportements : la-feuille-de-chou.fr/archives/80368.

[4] Entretien sur le site : romed.coe-romact.org.

[5] goodpracticeroma.ppa.coe.int.

[6] Voir « Rroms : Des citoyens européens ? », dans Alternative libertaire de décembre 2014.

 
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