Russie : À l’est rien de nouveau

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Ce mois de novembre marquait le 94e anniversaire de la « grande révolution socialiste d’octobre », pour reprendre la terminologie soviétique. À quelques jours d’élections législatives sans choix démocratique et à six mois d’élections présidentielles jouées d’avance, la question mérite d’être posée : la Russie s’éloigne-t-elle ou se rapproche-t-elle de son passé soviétique ?

Jamais le verrouillage de la société n’a été aussi fort en Russie depuis près de trente ans. Il faut sans doute remonter avant la période du brejnévisme finissant pour constater une telle morosité du corps social. La Russie est en effet à bien des égards un pays en situation de mort clinique : frappée de plein fouet par un choc démographique majeur (hausse de la mortalité, baisse de l’espérance de vie, émigration massive de la jeunesse, baisse de la natalité, paupérisation dégradant à l’extrême les conditions de vie) qui lui a fait perdre près de 15 millions d’habitants et habitantes en 20 ans, le pays reste très fragile économiquement et dépendant de ses exportations de matières premières malgré le retour à la croissance au début des années 2000. Devant cette fragilité économique et sociale, le pouvoir n’a d’autre réponse que de gouverner par la violence (maintien d’une situation de guerre dans le Caucase), et par le verrouillage politique : le jeu électoral est organisé par le Kremlin et rien ne doit troubler les intérêts de l’ancien et futur président à vie du pays Vladimir Poutine.

[*Mais que demande le peuple ?*]

L’endormissement des esprits est total dans les provinces russes, placées sous la coupe d’un parti quasi unique, Edinaya Rossiya (Russie Unie) qui compte deux millions de membres, soit le meilleur taux de couverture d’un parti politique dans un environnement de « pluralisme » démocratique. Les rares mécontents, principalement dans la jeunesse urbaine, n’ont d’autres choix que l’exil ou le renoncement devant le peu d’espace laissé à la critique…

Sur le plan des discours, les dirigeants du pays prennent parfois des accents chavistes. Vladimir Poutine, ne manque pas une occasion d’expliquer que la Russie est un État social à défaut d’être socialiste : au début de l’année 2011, il a ainsi mis en avant que, bien au contraire de diminuer les protections sociales, comme les pays de l’Union européenne, la Russie les a renforcées face a la crise. « Il n’est pas question, contrairement à certains pays développés de toucher à l’âge de départ en retraite ou au niveau des pensions ». C’est dommage, elles auraient besoin en Russie d’être substantiellement augmentées pour éviter aux femmes (dont l’âge de départ est certes de 55 ans) et aux hommes (âge de départ de 60 ans) de travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faisant semblant de prendre à contre-pied les plans de rigueur et d’austérité sévissant au sein de l’Union européenne, ces déclarations relèvent plus de la rhétorique que d’une réelle orientation sociale.

[*Des raisons d’espérer ?*]

Bien sûr, malgré l’apparente sclérose et la langue de bois néo-soviétique, on trouvera toujours des raisons d’espérer. La plupart des Russes ne croient plus dans ces discours qu’ils accueillent avec une grande lassitude teintée malheureusement d’inertie. Des luttes prennent aussi corps et les mouvements politiques et citoyens combatifs ont plutôt tendance à se renforcer, malgré la répression. C’est notamment le cas d’Action autonome (Avtonomnoe Deïstvie - AD), organisation sœur d’AL en Russie (voir dans AL d’octobre l’article sur Andreï Koutouzov, militant d’AD condamné au printemps 2011, pour extrémisme). Sur Internet, de nombreuses voix se lèvent contre le régime incarné par Poutine, ses dérives liberticides, la corruption qui le ronge. Malheureusement, les mouvements les plus actifs dans la remise en cause du pouvoir actuel appartiennent le plus souvent à l’ultra-droite nationaliste. C’est elle qui gangrène les mobilisations écologistes dans la forêt de Khimki, contre l’autoroute construite par le groupe français Vinci au Nord de Moscou. C’est elle également que l’on retrouve derrière les pogroms de la place du manège du 11 décembre 2010, lorsque 6000 jeunes se sont lancés dans une chasse aux Caucasiens aux portes du Kremlin. C’est elle enfin, qui, sans doute, attise les sifflets et hurlements récemment entendus contre Poutine à l’issue d’un match de boxe organisé dans le stade moscovite Olympïski. L’une des figures de proue de cette droite radicale, Alexeï Navalnï porte un réel discours oppositionnel mêlant dénonciation du régime et de sa corruption, défense des valeurs morales et culturelles russes et critique sociale et écologique. Un cocktail qui s’apparente à s’y méprendre à celui du Bloc identitaire en France.

Heureusement, des résistances plus sincères prennent corps dans le domaine des arts (avec le groupe Voïna) ou sur la scène syndicale (cf. encadré). Reste à savoir si elles auront le temps de se déployer et de faire en sorte que le centenaire de la révolution débouche sur l’émancipation sociale et libertaire des peuples de Russie ?

Pierre Chamechaude

 
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