Rythmes scolaires : Qui va garder les enfants ?

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Pour la réforme des rythmes scolaires, le gouvernement s’est appuyé sur une attente forte de la part de la plupart des acteurs de l’éducation pour faire passer ce qui est, in fine, une énième mesure d’austérité. Pour alléger les journées, les communes doivent se débrouiller pour faire vivre le temps périscolaire. Les enfants et les animateurs sont les premiers à en pâtir.

La nécessité de décloisonner l’école est un élément qui fait la quasi-unanimité parmi les courants de la pédagogie, pour mêler l’école institutionnelle et « l’école de la vie » [1] . Le secteur de l’animation, en travaillant plus étroitement avec l’Éducation nationale, pourrait y voir confirmer son rôle éducatif. Cela contribuerait aussi à valoriser le rôle des animateurs, qui pourraient y espérer une pérennisation de leur statut, une meilleure considération et une formation digne de ce nom.

Il n’en est évidemment rien. La réforme des rythmes scolaires a pour objectif affiché d’alléger les journées à l’école, considérées comme trop lourdes, et de limiter l’interruption du mercredi. Pour cela, une demi-journée de cours supplémentaire (le mercredi ou le samedi matin) doit permettre de finir en moyenne quarante-cinq minutes plus tôt l’après-midi, le périscolaire prenant le relais.

Il apparaît que le périscolaire n’est vu que comme un moyen de combler les trous pour que les journées se finissent, comme avant, à 16 h 30. En effet, l’école, en plus de son rôle d’appareil idéologique d’État, est un mode de garde qui permet aux parents d’être disponibles pour aller se faire exploiter au lieu de passer du temps en famille. Réduire réellement le temps scolaire aurait donc nécessité de réduire l’amplitude horaire des salarié-e-s, ce qui n’est pas envisageable pour le patronat. Cette réforme ne pense en fait les activités périscolaires que comme un moyen moins onéreux de faire garder les enfants.

Les moyens fournis aux communes pour mettre en place ces temps sont en effet dérisoires. Le « fonds d’amorçage » de 250 millions d’euros et les aides de la Caf aux collectivités représentent entre 90 (en moyenne) et 140 euros (pour les zones les plus démunies) par an et par enfant [2]. Ce sont les mairies qui portent la charge budgétaire, induisant des inégalités criantes en termes de financements. La gratuité, promise dans les débuts par Peillon, est finalement facultative. À Grenoble, seuls les ateliers « cour de récré », « bibliothèque » et « jeux » sont gratuits. D’autres villes, comme Cognin (Savoie), ont choisi de faire contribuer les familles en fonction du coefficient familial.

Un animateur pour dix-huit enfants

Quant à la valorisation du métier d’animateur, le gouvernement a clairement montré ses intentions : le taux d’encadrement est abaissé : il n’y a désormais besoin que d’un animateur pour quatorze enfants de moins de six ans et dix-huit pour les plus six ans. Le gouvernement assume que cette mesure ne vise qu’à rendre la mise en place de la réforme moins chère pour les communes. Augmenter la charge de travail des animateurs, c’est gratuit, ça évite de devoir créer trop d’emplois. Et pour les postes créés, on voit se multiplier les Contrats d’engagement éducatif (CEE) et le bénévolat plus que les contrats pérennes et rémunérés.

La question des moyens et des espaces s’est aussi montrée problématique. Le partage des locaux et du matériel avec l’école est souvent très compliqué ; les instances de travail et de coordination entre animateurs et équipes pédagogiques prévues par la réforme sont difficiles à mettre en place, entre urgence, manque de temps et différences de logiques institutionnelles. Les témoignages d’animateurs ou animatrices débordé-e-s, sans moyens, sans soutien et sans formation, sont légion [3].

Si la nécessité d’un travail unitaire semble évidente, les travailleurs des différents secteurs, éducation et animation, peinent pour le moment à s’unir. Le rôle des centrales syndicales est un facteur explicatif. Tandis que l’Unsa soutient la réforme en jouant son rôle de syndicat jaune, la FSU et la CGT se mobilisent sans revendiquer l’abrogation, ce qui met ces deux centrales en porte-à-faux avec Sud. La volonté d’aménager la réforme mène de fait à des revendications plus corporatistes que réellement sociétales. La mobilisation interprofessionnelle, même au sein d’un même syndicat, et avec les parents d’élèves est donc difficile.

Animateurs de luttes

Les syndicats d’enseignants ont appelé à une grève nationale les 12 et 14 novembre, avec une participation importante (de 36,17 % au niveau national dans le premier degré et de 62 % pour l’académie de Paris). Le mardi 12 novembre, ce sont les personnels de mairie (animateurs et personnels de service) qui se mobilisaient. Certains syndicats avaient appelé à la mobilisation le 13. Dans une même semaine, il y a donc eu trois appels sur trois journées différentes. Même lors des manifestations, les cortèges sont parfois séparés, comme à Chambéry où il y a eu deux rassemblements le même jour.

Construire un mouvement de masse unissant tous les acteurs concerné-e-s est une priorité. La réforme inquiète beaucoup et suscite des mobilisations parfois spontanées, comme semble l’être celle des « gilets jaunes », des parents qui se mobilisent via Facebook pour le retrait de la réforme. Mais cette réaction est pour l’instant très dispersée, et surtout, elle manque de lignes claires. Ce constat est d’autant plus grave que des valeurs très différentes peuvent justifier un refus de ce changement de rythmes. L’UMP et le FN sont en embuscade, tenant des discours ambigus qui mêlent égalité républicaine et coûts budgétaires.

Construire un mouvement porteur de lignes claires est donc une nécessité. L’outil syndical doit être un socle pour cela, permettant d’organiser, de mobiliser et d’écarter les positionnements réactionnaires ou corporatistes. Dans l’agglomération chambérienne, deux villes (Cognin et La Ravoire) ont déjà mis en place la réforme à la rentrée 2013. Une part des enseignants, parents et animateurs est excédée par la situation et constitue déjà une base de mobilisation. Au sein de Solidaires, un travail unitaire est mené depuis plusieurs mois avec Sud-Éducation, la branche « animation » de Sud-Santé-Sociaux et les collectivités, visant à construire un collectif plus large, alliant syndicats, organisations non-syndicales et individus concernés. La CGT et la CNT se sont jointes à la signature d’un tract exigeant le retrait de la réforme et à l’organisation d’une réunion publique le 29 novembre.

Cette mobilisation est aussi l’occasion de construire une culture syndicale au sein du secteur de l’animation, les animateurs étant particulièrement précaires, peu politisé-e-s et organisé-e-s.

Tudy (AL Chambéry)

[1Pour Freinet ou Montessori, les apprentissages scolaires se font plus facilement lorsqu’on s’intéresse aussi à des savoirs moins « intellectuels ». Certains pédagogues libertaires comme Paul Robin ou Francisco Ferrer estiment qu’il faut tout simplement abolir la distinction entre les deux.

[2Voir sur www.education.gouv.fr

[3Un exemple très illustratif : « Quand j’entends parler de temps éducatifs je ris jaune » sur rue89.com.

 
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