Saint-Denis : Les mal-logés contruisent leur lutte

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À Saint-Denis, la question du logement est centrale : bidonville, insalubrité, manque de place... Pour autant la mobilisation paye, comme le montre l’évolution de la situation des expulsé-e-s de la rue Dézobry.

Une partie importante des Dyonisiennes et des Dyonisens vivent dans une situation de précarité importante en terme de logement : entre 30 et 40% de logements insalubres en centre-ville, des centaines de Rroms qui vivent en bidonville, des marchands de sommeil qui profitent de loyers prohibitifs, de la pénurie et de la difficulté d’accès aux logements pour les sans-papiers, des incendies réguliers qui font des victimes dans la population, une « politique de la Ville » qui vise à réhabiliter des quartiers en virant les habitants trop pauvres... La situation pourrait être explosive, mais les gens font plutôt profil bas, espérant s’en sortir individuellement, sans faire de vague.

En décembre 2011, les habitantes et habitants de deux immeubles de Saint-Denis (76, rue Gabriel Péri et 11, rue Dézobry) ont été expulsé-e-s. Légalement, c’étaient des immeubles insalubres. Bien que juridiquement la trêve hivernale ne s’applique pas aux occupants dits « sans droit ni titre », il s’agit d’un précédent : jamais auparavant on n’avait jeté à la rue des familles en plein hiver [1]. Il aura fallu plus d’une année de lutte pour que les derniers expulsé-e-s du 11 rue Dézobry soient relogé-e-s, puisque la dernière expulsée n’a obtenu un logement que très récemment.

Une série d’expulsions

À l’été 2012, les habitantes et habitants des 59 et 61 rue Charles Michels (un mort dans un incendie en 2008) ont à leur tour été expulsé-e-s. Après l’incendie, l’État, la mairie, le conseil général, les habitantes et habitants et les associations avaient signé un protocole prévoyant la régularisation à titre humanitaire et le relogement des personnes. Promesse non-tenue, puisque l’on comptait parmi les expulsé-e-s une trentaine de personne dont les noms figuraient dans le protocole de 2008. Mais ce n’est pas tout. Par la suite, d’autres expulsions ont suivi : un immeuble rue Violet Leduc, puis un terrain occupé par des familles Rroms aux portes de Paris. Et d’autres encore devraient suivre, puisqu’un immeuble toujours occupé de la cité Saint-Rémy devrait être démoli à la fin de l’année.

Des luttes face aux pouvoirs publics

Cependant, la mobilisation permet d’obtenir des résultats, puisque pour les anciens habitants du 76, rue Gabriel Péri, et d’autres mal-logé-e-s plus isolé-e-s, la fin de la trêve hivernale a été repoussée de quinze jours, au 30 mars. Par ailleurs, la sous-préfecture a ouvert un guichet spécial pour les anciens du 76, rue Gabriel Péri sans titre de séjour, une demande ancienne des expulsé-e-s et de leurs soutiens. Conscients que la question des réquisitions de logements vides est plus que jamais d’actualité, les habitantes et habitants des logements appartenant à La Poste, réquisitionnés par le mouvement social dyonisien en 2009 [2], ont organisé un apéro-discussion le 18 mars, afin d’évoquer la situation de leur immeuble, et d’envisager l’avenir. Car même si la sous-préfecture annonce ne plus avoir d’autres expulsions de logements dits insalubres sur son calendrier, elle a prouvé à maintes reprises que sa parole ne valait rien.

Dans l’ensemble de ces exemples, les « acteurs publics » font le dos rond : la mairie dit « sur-investir » dans les logements sociaux mais ne trouve pas de solutions pour les expulsé-e-s (ou alors sous la contrainte du mouvement social local), la préfecture fait la sourde oreille et n’a évidemment qu’une vision légaliste des choses. De façon révélatrice, le commissaire de Saint-Denis associe squats massifs et criminalité, se félicitant des expulsions des rues Dézobry et Péri en parlant par ailleurs d’une « amélioration de la physionomie » des quartiers [3]. Et c’est un nouveau quartier neuf qui est en train de voir le jour autour de la gare, avec des logements pour les classes moyennes qui ne peuvent plus acheter ou louer à Paris...

Quelles mobilisations construire ?

Si la mobilisation paye à la marge, il est difficile de faire face à l’ampleur de la crise du logement qui touche de façon plus large l’ensemble de la Seine-Saint-Denis et une partie de l’Île-de-France. La question est difficile et le militantisme sur cette question est chronophage. Une manifestation départementale contre les expulsions et pour la réquisition, appelée par une trentaine d’organisations (dont AL) le 2 mars dernier a réuni quelques centaines de personnes. C’est encore trop faible par rapport à l’enjeu, mais cela montre la volonté du mouvement social de prendre cette question à bras le corps. Reste que nous ne pouvons rester dans l’incantatoire et le soutien disparate en réaction aux expulsions.

Passer à l’offensive c’est se poser la question de réquisitionner concrètement des logements vides et donc de créer l’arc de forces le permettant. Pour cela il faut prendre en compte les difficultés de ces mobilisations, en particulier en terme de pratiques parfois peu démocratiques vis-à-vis des premiers et premières concern-é-es. C’est une étape obligatoire pour pouvoir avancer les revendications politiques concernant la socialisation des logements.

Alexis (AL Saint-Denis)

[1voir « Logement et sans-papiers à St Denis : on vit ici, on reste ici », dans AL n°213 de janvier 2012 et « Logement et sans-papiers : On vit ici, on reste ici (suite) ! » dans AL n°214 de février 2012.

[2voir « Réquisition de logement à Saint-Denis : la Poste en difficulté ! » dans AL n°183 d’avril 2009.

[3Journal de Saint-Denis, 03/12/2012.

 
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