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Septembre 1895 : Portée par le grève-généralisme, la CGT est fondée à Limoges

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Beaucoup de faux-semblants, de savantes manœu­vres, y compris policières, une grande idée fédératrice – la grève générale –, un repoussoir – le guesdisme – et, finalement, un sincère désir d’unité ouvrière : c’est là toute l’histoire de la naissance de la Confédération générale du travail (CGT). Le fameux congrès fondateur de Limoges, en septembre 1895, constitue en réalité l’épilogue de tout un processus.

Tout commence neuf ans plus tôt, avec la création de la Fédération nationale des syndicats (FNS). Ce premier regroupement a été voulu par le gouvernement, qui espérait y gagner une organisation ouvrière modérée et légaliste... mais rien ne s’est passé comme prévu  ! Au congrès fondateur, en octobre 1886, à Lyon, les révolutionnaires ont débordé les modérés et fait tourner les débats à leur avantage. Les drapeaux tricolores ornant la salle ont été lacérés pour n’en garder que la couleur rouge, et c’est aux cris de « Vive la révolution sociale » qu’a été fondée la FNS  [1].

Cette proto-confédération syndicale est ensuite rapidement tombée sous la coupe du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde – sans doute parce que ses militants étaient les mieux organisés. Leur domination sur la FNS est néanmoins restée assez superficielle. Les guesdistes, marxistes révolutionnaires intransigeants en paroles, très électoralistes et légalistes dans la pratique, ne croient guère aux vertus de l’action directe. Ils ne cherchent donc pas à impulser des idées, une dynamique, une vie propre à la FNS, ne voyant dans les syndicats qu’une « école primaire du socialisme », un vivier de recrutement  [2]. Résultat : malgré les centaines de syndicats qui y sont affiliés, la FNS n’aura jamais qu’une existence ectoplasmique  [3].

Une idée mobilisatrice

La tutelle que le POF exerce sur la FNS va cependant être mise à mal par la montée d’un phénomène nouveau dans le mouvement ouvrier de l’époque, une idée puissamment mobilisatrice : la grève générale. Pour ses défenseurs, il s’agit par excellence de la tactique moderne qui permettra au prolétariat de paralyser et de renverser le capitalisme.

Or, dès le 3e congrès de la FNS, en 1888, l’idée de grève générale est mise en débat et approuvée. Indécis, les guesdistes ne s’y sont pas opposés. Ce n’est qu’après-coup qu’ils comprennent la menace que représente pour eux le grève-généralisme, en stipulant implicitement l’inutilité des parlementaires et des politiciens pour l’émancipation sociale. ­Aussi, dès le congrès suivant, en 1890, les guesdistes font adopter à la FNS une résolution contre la grève générale. Ils pensent avoir jugulé le péril. Il n’en est rien.

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La Grève générale
Détail d’une illustration pour la chanson de Debock, La Grève générale (1901), sur l’air de L’Internationale  : « Ce n’est pas à coups de mitraille / Que le Capital tu vaincras. / Non, car pour gagner la bataille, / Tu n’auras qu’à croiser les bras ! »

Un même public, deux directions

À partir de 1892, une nouvelle organisation va leur causer bien du souci : la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT).

Depuis 1887, les bourses du travail se sont multipliées en France. Créées avec l’aval du patronat, financées par les municipalités, elles sont censées réguler le ­marché du travail. En réalité, elles sont souvent dénaturées par les syndicats qui, en s’y installant, les transforment en bastions rouges.

La bourse du travail de Paris, notamment, est dominée par les allemanistes. C’est sous leur impulsion et celle des blanquistes qu’est fondée la FNBT, en février 1892. Dès lors, la FNS est déstabilisée. De facto, des dizaines de ses syndicats se trouvent affiliés également, via leur bourse du travail, à la FNBT. Un même public, deux directions concurrentes.

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Fernand Pelloutier (1867-1901)
Ex-guesdiste devenu anarchiste, il est élu secrétaire de la Fédération nationale des bourses du travail en juin 1895. Ardent grève-généraliste, il contribue à émanciper le mouvement syndical de la tutelle des partis politiques.

Alors que la direction guesdiste va se cabrer contre cette « usurpation » [4], la FNBT va habilement jouer la main tendue, protester de ses bonnes intentions et prôner l’unité. Irrésistiblement, la base de la FNS va subir cette attraction et se détacher du POF.

En septembre 1892, le congrès FNS de Marseille approuve de nouveau la grève générale, malgré la résistance des guesdistes [5]. Sentant son heure venue, la FNBT propose un congrès unitaire à Paris, en juillet 1893. Tentative prématurée. Les véhémentes protestations des guesdistes contre ce coup de force dissuadent bon nombre de syndicats de venir.

Le coup réussit finalement l’année suivante, et la direction guesdiste ne peut empêcher [6] la tenue d’un congrès unitaire FNS-FNBT à Nantes, en 1894. C’est l’heure de la confrontation.

Tenu du 17 au 22 septembre 1894, le congrès de Nantes est d’une importance exceptionnelle.

Non seulement 1 662 syndicats y sont représentés – du jamais-vu – mais les principaux ténors sont là et vont s’affronter à la tribune. Faute d’avoir pu empêcher ce congrès, les guesdistes y sont venus en force : ils pèsent près d’un tiers des 143 délégués, une bonne partie ayant assisté au congrès du POF réuni juste avant dans la même ville, à Nantes, et qui a fermement condamné la grève générale. Face à eux : une coalition d’allemanistes, de blanquistes et de modérés – ces derniers, prêts à voter pour la grève générale si c’est le prix à payer pour battre les guesdistes.

Manœuvres policières

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Aristide Briand (1862-1932)
Avocat socialiste, il défend, de 1892 à 1900, l’idée de grève générale. Il abandonnera le socialisme en 1906 pour une carrière gouvernementale. Ferme adversaire des revendications sociales, il deviendra alors un des renégats les plus haïs par le mouvement ouvrier.

Un trio d’orateurs, notamment, va leur tenir tête : un avocat socialiste, Aristide Briand (32 ans) ; un journaliste anarchiste, tout juste élu secrétaire adjoint de la FNBT, Fernand Pelloutier (27 ans) ; un tourneur sur métaux allemaniste, Henri Girard (44 ans) qui est en réalité au service de la police.

Le ministère de l’Intérieur, en effet, cherche à entretenir les divisions entre socialistes et il pense avoir trouvé, avec la grève générale, la pomme de discorde idéale. Il pousse donc Girard sur cette stratégie et songe même à utiliser Briand, dont un rapport de police souligne le besoin d’argent  [7].

Le gouvernement ne soupçonne pas qu’en aidant à éliminer les guesdistes du jeu, il va favoriser la naissance du syndicalisme révo­lutionnaire – qui se révélera, pour le capitalisme, une menace bien plus dangereuse.

Au terme du congrès de Nantes, le verdict est sans appel : la stratégie de grève générale a été approuvée par 65 voix contre 37 et 9 abstentions. Pour le POF, c’est une débâcle : seule une partie de ses militants a suivi la consigne de vote contre, et ils sont encore moins – 16 – à claquer ensuite la porte du congrès.

Battu à Nantes, le POF voit le mouvement syndical lui échapper définitivement. Pendant encore quatre ans, il maintiendra à bouts de bras une FNS-croupion. Il faudra attendre août 1901 pour que la seule fédération professionnelle tenue par les guesdistes – le Textile – se résigne à adhérer à la CGT [8].

A Limoges, l’indépendance politique est votée

À Limoges, du 23 au 28 septembre 1895, enfin, se tient le congrès qui doit réaliser l’unité ouvrière en fondant la CGT, censée dépasser la FNS et la FNBT.

À Nantes, le grève-généralisme a triomphé. À Limoges, c’est le principe d’indépendance vis-à-vis des partis politiques qui va être voté. La chose, en effet, ne va pas de soi. Il n’est par exemple pas rare que les syndicats animés par des allemanistes envoient des délégués dans les congrès de leur parti, le POSR. À Limoges, les allemanistes verraient d’un bon œil que les choses continuent ainsi. Mais les blanquistes, appuyés par les réformistes, s’y opposent. Et on vote un amendement à l’ar­ticle 1 des statuts, qui stipule que « les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ».

Enfin – l’unité est à ce prix –, les modérés acceptent, à contre-cœur, l’intégration, au sein de la CGT, du Comité de la grève ­générale dont Henri Girard est le secrétaire [9]. Habile manœuvre pour dissuader un certain nom­bre de syndicats de rejoindre la CGT, écrira celui-ci à ses supérieurs de la Place Beauvau [10].

Le grand absent de Limoges, en fait, c’est Pelloutier. Après Nantes, il espérait voir la FNBT absorber la FNS, mais ses espoirs ont été déçus. Quel a été l’obstacle ? Les fédérations professionnelles. Certaines, comme les Métaux, l’Habillement, le Bâtiment, les Tabacs, commencent, depuis 1892-1893, à fonctionner régulièrement. En pleine structuration, elles ne sont pas prêtes à s’autodissoudre dans la FNBT. De son côté, Pelloutier refuse de dissoudre la FNBT dans une nouvelle organisation où les fédérations auraient la primauté. C’est la raison de son recul après Nantes : il militait pour l’unité ouvrière, mais pas de cette façon.

Durant les sept années suivantes, la CGT et la FNBT marcheront souvent de concert, mais en conservant leur autonomie. Et la FNBT se montrera d’autant plus défiante que la CGT, jusqu’en 1900, sera dominée par les fédérations réformistes (Cheminots, Livre, Travailleurs municipaux).

Il faudra attendre la mort de Pelloutier en 1901, et la conquête de la CGT au même moment par les révolutionnaires, pour que la donne change.

En septembre 1902, le congrès de Montpellier intégrera la FNBT à la CGT. La confédération y gagnera sa morphologie définitive  : à la fois verticale (structuration par fédérations professionnelles) et horizontale (structuration par unions territoriales et bourses du travail). Elle y gagnera également une majorité révolutionnaire renforcée qui, avec beaucoup de volontarisme et un certain génie tactique, fera entrer le syndica­lisme révolutionnaire dans sa « période héroïque ».

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


LES FORCES EN PRÉSENCE

Tenu du 23 au 28 septembre 1895 au café de Paris, 6, boulevard Victor-Hugo, le congrès de Limoges réunit 75 délégués de 28 fédérations professionnelles, 18 bourses du travail et 126 syndicats directement représentés. Quelles sont les tendances en présence ?

Les allemanistes sont là en force. Ouvriéristes, grève-généralistes et volontiers antiparlementaires, ils se retrouvent au sein du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de l’ancien communard Jean Allemane. Entre 1893 et 1899, ils sont alliés aux anarchistes pour contrecarrer la montée du parlementarisme dans le socialisme, et le syndicalisme va être le véhicule essentiel de cette stratégie   [11]. À Limoges, ils ont pour principaux représentants Jean Allemane lui-même (au titre de deux syndicats, les Brossiers en peinture et les Cartouchiers de la Seine) ; Besombes (bourse du travail de Paris) ; Lhermite (Cheminots) ; Braun (fédération de la Métallurgie) ; Riom (fédération du Bâtiment) ; Henri Girard (Comité de la grève générale et indicateur de police).

Les réformistes constituent aussi une force non négligeable. Ce n’est que par antiguesdisme qu’ils votent les résolutions grève-généralistes et d’indépendance politique. Par la suite, ils saboteront toutes les tentatives de grève générale, mais accepteront les mains tendues gouvernementales. Leurs principaux porte-parole à Limoges sont Auguste Keufer, l’inamovible secrétaire de la fédération du Livre, et Victor Dalle (fédération des Employés), qui va rédiger les statuts de la CGT. Ce dernier appartient par ailleurs à la Fédération des travailleurs socialistes de France (FTSF), le petit parti dit « possibiliste » dirigé par Paul Brousse.

Les blanquistes peuvent compter, à Limoges, sur des gens capables comme Léon Martin, des Céramistes de la Seine, et Majot, des Métallurgistes de l’Oise. C’est ce dernier qui fait voter l’amendement obligeant les syndicats CGT à « se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ». Membres du Comité révolutionnaire central (CRC), continuateur de feu Auguste Blanqui, les blanquistes défendent la stricte indépendance réciproque du parti et du syndicat, ce qui les distingue aussi bien des guesdistes, qui prônent la subordination du syndicat au parti, que des allemanistes qui, par ouvriérisme, ont tendance à prôner l’inverse.

Une poignée de guesdistes indisciplinés comme Désiré Colombe (bourse du travail de Nantes) ou Édouard Treich (union des syndicats de Limoges) sont également présents à ce congrès fondateur de la CGT. Ils ne sont pas nécessairement grève-généralistes mais, l’année précédente, au congrès de Nantes, ils ont préféré se montrer fidèles à l’unité ouvrière plutôt que de suivre la scission fomentée par le Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde.

Les anarchistes, enfin, sont absents de Limoges. Certes, Fernand Pelloutier ne s’y rend pas, la Fédération des bourses préférant ne pas entrer dans la confédération. Mais, surtout, les anarchistes se remettent à peine de la grande répression de 1894, qui a démantelé le mouvement. En 1895, les proscrits rentrent progressivement d’exil et reconstruisent leurs bases. Leur investissement dans les syndicats ne va devenir visible qu’à partir de 1897 – date de la première intervention anarchiste concertée dans un congrès confédéral, sous la conduite d’Émile Pouget et Paul Delesalle. Par la suite, en quelques années, on les retrouvera à tous les échelons de la CGT. Ils auront alors pris la relève de l’allemanisme comme aiguillon révolutionnaire du syndicalisme.


SEIZE ANS POUR RÉALISER L’UNITÉ OUVRIÈRE

1884 La loi Waldeck-Rousseau légalise les syndicats, espérant assagir le mouvement ouvrier.

1886 Les révolutionnaires dévoient le congrès ouvrier de Lyon orchestré par le gouvernement. Fondation de la Fédération nationale des syndicats (FNS), qui passe rapidement sous domination guesdiste.

1892 En février, fondation, à Saint-Étienne, de la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT), dominée par les allemanistes et blanquistes, pour déstabiliser la FNS.

En septembre, le congrès de Marseille de la FNS surprend sa direction guesdiste en approuvant le principe de la grève générale.

1893 En juillet, tentative de congrès syndical unitaire à l’invitation de la FNBT : semi-échec.

1894 Le mouvement anarchiste est démantelé par la répression antiterroriste.

1894 En septembre, le congrès syndical unitaire de Nantes approuve la grève générale. Battus, une partie des guesdistes font scission.

1895 Le congrès de Limoges fonde la CGT sur des bases grève-généralistes et vote son indépendance vis-à-vis des partis politiques. La FNBT, finalement, n’y entre pas.

1896-1899 Sous la direction des réformistes, la CGT végète. La FNBT, elle, peine à se développer.

1897 À Toulouse, première intervention concertée des anarchistes dans un congrès confédéral : la CGT adopte la tactique du boycottage et du sabotage.

1900-1901 Lutte de tendances au sein de la CGT. Alors que la direction réformiste est disposée à collaborer avec le gouvernement Waldeck-Rousseau, les révolutionnaires s’y opposent, sous la houlette du duo Griffuelhes-Pouget. Vainqueurs, ils sont élus au secrétariat de la CGT en mars 1901.

1902 En septembre, à Montpellier, la FNBT fusionne au sein de la CGT : l’unité ouvrière est achevée.

[1] Léon de Seilhac, Les Congrès ouvriers de France de 1876 à 1897, Armand Colin, 1899, p. 194.

[2] Claude Willard, Les Guesdistes, Éditions sociales, 1965, p. 355.

[3] Fernand Pelloutier, Histoire des bourses du travail, Schleicher frères, 1902.

[4] Willard, op. cit., p. 357.

[5] Le Socialiste, 10 octobre 1892, cité dans Robert Brécy, Le Mouvement syndical en France 1871-1921, Mouton & co, 1963.

[6] Willard, op. cit., p. 358.

[7] Robert Brécy, op. cit. Briand est « dominé par des appétits d’une inconsistance morale rare », dit le rapport.

[8] Congrès CGT de Lyon (1901), compte rendu, p. 30.

[9] Ce Comité de la grève générale, chargé de faire la propagande permanente de cette idée, avait été désigné au congrès unitaire raté de juillet 1893 à Paris

[10] Robert Brécy, La Grève générale en France, EDI, 1969, p. 57.

[11] Lire à ce sujet« Septembre 1900 : La fusion entre l’anarchisme et la gauche du socialisme échoue », Alternative libertaire, octobre 2010.

 
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