Social : Coordonnons les luttes !

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La mi-janvier a été marquée par une succession de mobilisations : postiers le 18, cheminots le 19, fonctionnaires le 20, les fédérations syndicales ont aligné les journées d’action, secteur par secteur. Le 5 février sera marqué par une mobilisation interprofessionnelle.

Le mardi 18, les postiers commençaient, avec un appel à la grève lancé aux 300 000 agents par les fédérations syndicales CGT, SUD-PTT, FO et CFTC, pour dénoncer la libéralisation du secteur postal et marquer leur refus d’une banque postale, synonyme de suppression de « milliers d’emplois » et de la fin des services financiers pour tous.

Mercredi 19, les cheminots étaient en grève, à l’appel des sept fédérations CGT, SUD-rail, UNSA, CFDT, FO, CFTC, FGAAC, contre le budget 2005 de l’entreprise marqué par 4 000 suppressions d’emplois et une accélération du processus de privatisation.

Le même jour, électriciens et gaziers étaient appelés à 24 heures de grève par la CGT et à 4 heures de grève par FO, pour marquer leur désaccord avec le « projet industriel » de l’entreprise.

Jeudi 20, les quelque 5 millions d’agents des trois fonctions publiques étaient à leur tour appelés à 24 heures de grève par les fédérations CGT, CFDT, FO, FSU, UNSA, CFTC (et par l’union syndicale Solidaires, qui regroupe notamment les syndicats SUD, non conviée aux intersyndicales) pour les salaires, à la suite de l’échec des négociations salariales fin décembre. Dans l’Éducation nationale, c’est aussi contre la loi d’orientation sur l’école de Fillon que l’ensemble des personnels était appelé à une grève nationale.

Un syndicalisme qui ne se pose plus la question de la rupture avec le système capitaliste

La première réflexion qui vient à l’esprit au vu de cette succession de dates est « quel gâchis, pourquoi ne pas y aller tous ensemble, le même jour ? ». Certes, symboliquement, une journée de grève de l’ensemble du secteur public marquerait une volonté de défendre justement ces services publics et les droits à la santé, au transport, à l’éducation, etc. pour toutes et tous. Au lieu de ça, des dates séparées prêtent le flanc à la critique de mouvements qualifiés de « corporatistes », où on parle essentiellement des salaires du secteur public.

Nous affirmons qu’il n’y a nulle honte à se battre pour les salaires quand on est fonctionnaire ! Tout ce qui peut permettre une réelle mobilisation de masse sur des revendications claires est une bonne chose, car c’est dans la lutte qu’ensuite une dynamique est possible pour, le cas échéant, dépasser la revendication première. C’est la grève qui permet aux salariés de prendre le temps de la discussion, de s’approprier les décisions à travers les assemblées générales...

Et pour que la grève démarre, les revendications trop globalisantes, aussi justes soient-elles, suffisent rarement ; il faut que les salariés se sentent directement concernés par les revendications. Un des rôles essentiels des organisations syndicales étant d’expliquer le lien entre ce qui se passe « sur le terrain » et les choix de société, les choix politiques. C’est cela qui n’est quasiment plus fait, au nom d’un « recentrage sur le strict domaine syndical » qui n’est en fait que le choix d’un syndicalisme d’accompagnement, un syndicalisme qui ne se pose plus la question de la rupture avec le système capitaliste.

Resituer les mouvements dans leur logique d’ensemble

Il n’est pas question de reprocher aux organisations syndicales de s’appuyer sur des revendications « de boîte »... mais leur faute (et nous disons faute car ce n’est pas une erreur mais un choix) est de ne pas leur donner de perspectives plus larges.

Si on reste dans une logique seulement professionnelle, comment arriver à un mouvement interprofessionnel ! A commencer par les dates : le 18 est bien le « moment fort » pour les postiers puisque c’est le jour du débat à l’Assemblée nationale de la loi de « libéralisation », le 19 est forcément celui des cheminots puisque c’est alors que le conseil d’administration de la SNCF entérine le budget 2005, même chose pour les électriciens et gaziers pour qui c’est aussi le jour du conseil d’administration validant le « projet industriel ».

Ce qui est en cause, c’est le caractère interprofessionnel du syndicalisme. Car au-delà des dates symboliques pour chaque secteur, n’aurait-il pas fallu resituer ces mouvements dans leur logique d’ensemble, celle de la défense des services publics comme modèle de société en contradiction avec la logique capitaliste ?

Loi de « libéralisation »" du service postal, démantèlement de la SNCF ou d’EDF-GDF, éducation au service des entreprises, attaques contre les fonctionnaires... derrière tout cela, une seule volonté, celle d’instituer partout la loi du fric !

Plus qu’une question de date, ce que révèlent les grèves successives de la mi-janvier, c’est une incapacité réelle du mouvement syndical à franchir un cap. La responsabilité des structures nationales est engagée, c’est évident.

On ne peut s’empêcher de constater que ces dates successives s’imbriquaient fort bien dans la campagne médiatique menée par B. Thibaud autour de la sortie de son bouquin. De même, on reste un peu sceptique sur la réelle volonté de coordonner les luttes de certains lorsque l’Union syndicale Solidaires, une semaine avant toutes ces grèves publie une expression nationale titrée « contre la politique gouvernementale, première étape de la mobilisation samedi 5 février » !

Partir du concret, sans se réfugier derrière les slogans faciles

La mise en exergue des responsabilités, des choix politiques des uns et des autres ne doit pas tourner au simplisme. À La Poste, la question d’un appel national partant du 18 janvier et englobant le 19 et le 20 s’est posé au sein de SUD-PTT. Majoritairement, les syndicats ne l’ont pas retenu. A la SNCF, la fédération SUD-Rail s’est positionnée dès la fin décembre pour une grève reconductible : trop d’équipes locales n’y ont pas cru, n’ont pas mené la campagne nécessaire pour que cela devienne réalité.

Beaucoup de collectifs syndicaux n’ont toujours pas repris confiance après la défaite sur les retraites en 2003, et la bataille quasiment pas menée sur la protection sociale en 2004. C’est un handicap certain et il faut remédier à cette situation d’urgence.

De récentes luttes, souvent limitées à des catégories précises ou à une « petite » revendication, permettent de voir que cela change, petit à petit. Le fatalisme recule et, fait extrêmement intéressant, beaucoup de jeunes s’impliquent dans ces mouvements.

« Grève générale », « coordination des luttes », sont des mots d’ordre, des perspectives qui n’ont de sens que partagées par les équipes militantes de base. Sinon, c’est totalement gratuit !

Et le secteur privé ?

L’autre problème gravissime est l’absence de prise en compte du secteur privé. Y compris au sein de ces entreprises publiques : ainsi, par exemple, la SNCF est confrontée à un éclatement interne par le biais de la création de multiples filiales de droit privé, qui s’ajoutent aux entreprises sous-traitantes intervenant déjà dans ce périmètre. Les collectifs syndicaux « cheminots » ont beaucoup de réticence à y prendre en charge la syndicalisation, c’est-à-dire le travail de terrain, quotidien.

La multiplication des réunions, la part prise par des activités disons « à la périphérie » de l’action syndicale comme la gestion des Comités d’entreprises (CE), des organismes paritaires de toutes sortes amènent parfois à des situations caricaturales, mais pourtant bien réelles.

Un exemple : depuis des mois les salariés des CE et du Comité central d’entreprise (CCE) de la SNCF multiplient les pétitions, rassemblements, jours de grève ; au centre de leurs revendications deux sujets, les salaires, notamment le fait qu’ils ne veulent plus que des centaines d’entre eux aient des coefficients inférieurs au Smic (!) et le mépris, les pressions, les intimidations, le harcèlement dont nombre de leurs employeurs se sont fait une spécialité. Banal ? Oui, sauf que leurs employeurs sont les syndicalistes cheminots qui gèrent CE et CCE de la SNCF !

Dans un autre domaine, il faut bien constater le peu de réactions à la répression antisyndicale qui s’abat sur beaucoup de militant(e)s, en particulier du secteur privé. Un réseau intersyndical existe, des structures syndicales CGT ou de l’Union syndicale Solidaires y participent, mais la prise en charge au niveau national demeure bien inférieure aux besoins.

La confédération CGT porte là une lourde responsabilité ; dès lors qu’il s’agit de secteurs démontrant trop clairement que la lutte des classes est une réalité et que le syndicalisme « modéré » n’est pas la panacée, elle reste scandaleusement silencieuse devant la répression qui frappe certains de ses militant(e)s (Maxi-livres, Daewo, etc.).

Le 5 février, oui, mais surtout après !

Les manifestations prévues le 5 février contre la régression sociale (durée du travail, attaques contre les garanties collectives) et pour l’emploi et les salaires, parce qu’elles seront clairement interprofessionnelles, peuvent permettre de franchir un nouveau cap. A condition qu’elles ne soient pas perçues que comme une « affaire de militant(e)s » et qu’elles soient utilisées dans les entreprises et dans les localités pour mener des débats sur les luttes nécessaires, les objectifs à mettre en avant, les formes d’actions.

Cette journée du 5 février est donc une date incontournable, sa réussite est une étape nécessaire dans la reconstruction d’un rapport de force actuellement bien trop défavorable aux salarié(e)s. Sans se taire sur les limites des stratégies syndicales évoquées plus haut, nous devons nous en saisir afin de ne pas laisser cette journée sans lendemain. Si certains peuvent se contenter d’une journée de manifestation histoire de « montrer le mécontentement », les syndicalistes « lutte de classe », quelles que soient leurs structures, doivent faire de cette journée de mobilisation une réelle démonstration de force : en faisant converger dans la rue les mécontentements sectoriels et en préparant une réelle mobilisation des salarié(e)s du secteur privé, le 5 février doit bien être le début d’un mouvement de fond qui s’oppose frontalement à la politique du gouvernement et du Medef.

C. Mouldi

 
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