Numérique

Technologies : émancipation ou asservissement ?

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Tandis que les partenariats publics-privés dans le domaine des technologies du numérique renforcent en fait sans cesse les GAFAM au détriment de la recherche fondamentale d’intérêt public, une initiative intéressante voit le jour en France en ce mois de mars 2019 : le projet Upsilon.

Qu’est ce qui rend une technologie émancipatrice ou au contraire asservissante  ?

C’est une question compliquée, à laquelle on a envie de répondre intuitivement  : une technologie est émancipatrice si elle est au service des personnes et des collectifs, si elle permet plus d’indépendance, de liberté, de sécurité (au sens de la protection de ses données personnelles par exemple)  ; une technologie est au contraire asservissante si elle sert les intérêts d’une entreprise ou de l’État, si elle rend ses utilisatrices et utilisateurs dépendants, si elle facilite la surveillance. Pour poursuivre la réflexion, on peut se demander si ces propriétés sont intrinsèques, c’est à dire est-ce qu’une technologie donnée sera toujours classée d’un côté ou de l’autre. Bien sûr la réponse est non, ce serait trop simple. Prenons un exemple très concret tiré de l’histoire commune de l’informatique et du mouvement ouvrier.

Des canuts de Lyon aux technologies informatiques

Les ancêtres des ordinateurs peuvent être rangés en deux catégories  : les machines à calculer et les machines programmables. La première machine programmable se trouve être un métier à tisser, le métier Jacquard, du nom de son inventeur. C’est au début du XIXe siècle à Lyon que Joseph Marie Jacquard conçoit un métier à tisser semi-automatisé et programmable, qui n’a besoin pour être mis en œuvre que d’un ou deux ouvriers, contre trois ou quatre avant. Pour Jacquard, ce sera un outil d’émancipation pour les canuts puisque les enfants, libérés du travail pouvant dorénavant être réalisé par les parents seuls, pourront se rendre à l’école.

Seulement voilà  : peu de canuts sont propriétaires de leur métier à tisser, et pour ceux qui le sont, on est plutôt dans une situation d’exploitation similaire aux coursières et coursiers à vélo qui possèdent leur vélo aujourd’hui. Résultat, en cette période de capitalisme naissant, la productivité accrue ne profite pas aux travailleuses et travailleurs, mais aux propriétaires et négociants qui, puisqu’il n’y a plus que les parents qui travaillent, ne versent plus que leur salaire, obligeant ainsi les enfants à aller travailler ailleurs, le plus souvent dans des usines où les conditions de travail étaient plus difficiles. C’est en grande partie la cause de la révolte des Canuts des années 1830. Jacquard regrettera toute sa vie les conséquences sociales de son invention.

Avec cette histoire on voit qu’au moins dans certains cas, une technologie n’est pas intrinsèquement émancipatrice ou asservissante. Dans le cas du métier à tisser programmable, il semble presque évident que la propriété d’usage collective des moyens de productions et l’auto-organisation des travailleuses et travailleurs auraient fait de cette invention un outil extraordinaire d’émancipation de la classe ouvrière. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à cette période sur les pentes de la Croix-Rousse que sont nés les prud’hommes, les coopératives, et le mutuellisme.

Aujourd’hui, c’est du côté de l’informatique que se joue principalement le développement des technologies qui influencent nos vies. Depuis les années 1980, le mouvement pour le logiciel libre propose une forme de propriété d’usage collective appliquée aux technologies logicielles en s’appuyant sur des bases légales via des licences libres. Cependant ces dernières années, avec l’explosion de l’informatique dites «  en nuage  » (cloud) et la concentration de ces services au sein de quelques grosses plateformes privées, le simple logiciel libre ne suffit plus puisque les logiciels, libres ou pas, ne sont de toutes façons plus exécutés par l’utilisateur mais manipulent ses données directement chez les grosses plateformes. Ce nouveau paradigme soulève de nouvelles questions. Comment se protéger du capitalisme de surveillance qui naît de la concentration des données et services sur quelques plateformes privées lucratives  ? Comment permettre aux personnes de conserver le contrôle de leurs données personnelles  ? Comment influencer le développement des nouvelles technologies pour qu’elles soient émancipatrices  ? C’est pour réfléchir collectivement à ces questions, en particulier dans le domaine de la sécurité informatique, que nous lançons le projet Upsilon.

Le nouveau paradigme du Cloud

En tant que fonctionnaires avec une mission de service public et enseignant.es-chercheur.es en sécurité informatique, nous avons un double rôle. D’un côté, faire avancer la sécurité informatique au service des personnes sous leur contrôle, c’est à dire une sécurité émancipatrice par opposition à la sécurité asservissante proposée par les grandes plateformes telles que les Gafam. D’un autre, la formation des technicien.nes et ingénieur.es qui développeront les technologies de demain, dont nous héritons par anticipation en partie de la responsabilité.

Actuellement, les principaux moyens de transfert de la recherche vers la société, que sont la publication d’articles le plus souvent inaccessibles au public et la valorisation marchande en partenariat avec des entreprises, ne permettent pas la création de technologies émancipatrices  : la marchandisation d’une technologie informatique nécessite de rendre ses utilisatrices et utilisateurs dépendants de logiciels propriétaires (non libres) ou de plateformes centralisées. Il nous semble donc nécessaire de se défaire de ces contraintes pour pouvoir en accepter d’autres comme la nécessité de la décentralisation des services de sécurité, afin d’éliminer la dépendance des utilisatrices et utilisateurs.

Côté enseignement, nous nous posons une double question. D’une part l’intégration au cursus d’informatique de la transmission d’un recul critique social et politique sur la technologie à ses futurs concepteurs et conceptrices . D’autre part l’éducation populaire nécessaire à l’utilisation éclairée de la technologie, élément essentiel de son contrôle et donc de sa possibilité d’émancipation.

La journée de lancement du projet aura lieu le 29 mars à l’université Paris-VIII.

Pablo Rauzy


 
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