Rencontres libertaires internationales - Madrid, le 31 mars et le 1er avril 2001

Texte fondateur de Solidarité internationale libertaire

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Les hommes et les femmes, venus de différentes parties du monde à Madrid pour ces Ateliers Libertaires voudraient dire publiquement leur conviction qu’un autre monde est possible, que des mondes différents peuvent être bâtis. Ils/elles se sont réunis afin de réfléchir, proposer et défendre une société de liberté, de justice, d’égalité et de solidarité qui nous permette de vivre en paix avec les autres êtres humains et avec la Terre. Nous appelons tous et toutes les libertaires du monde à s’organiser, à développer un réseau international qui construira une opposition sociale à la mondialisation capitaliste, à organiser la résistance, à mettre en relation ces centaines de fils subversifs qui composent la tapisserie resplendissante de la révolution sociale.

Pour nous, être libertaire signifie :
- L’action directe est notre façon d’agir, dans notre travail et dans les conflits sociaux, pour que les personnes concernées décident par elles-mêmes et prennent la responsabilité de leurs luttes.
- Nous nous déclarons clairement contre le capitalisme, contre l’autoritarisme, et nous combattons toutes les formes de domination (patriarcat, fascisme,…), dans tous ses aspects quotidiens, sociaux et culturels.
- Nous appliquons l’autogestion à l’intérieur et à l’extérieur de nos organisations, c’est-à-dire que nous recherchons la rotation des responsabilités, nous faisons en sorte de forme les gens à toutes les tâches, dans le cadre de mandats révocables, transparents, pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités et de décider. Nous adoptons des structures horizontales et verticales, anti-hiérarchiques, sans avant-garde qui monopolise le pouvoir.

1.1. Etre révolutionnaire, ce n’est pas seulement se battre pour des changements radicaux souhaitables. C’est surtout oser se donner réellement les moyens d’en finir avec le système capitaliste. Pour tous ceux qui ne veulent pas limiter leurs actions à de simples actes de propagande, il faut clarifier les conditions qui nous permettront d’être suffisamment forts pour rendre le processus révolutionnaire pensable et possible d’un point de vue politique et stratégique. Noter la révolution dans nos agendas signifie que nous construisons un processus de travail politique, un rapport de force, que nous donnons une dimension stratégique à l’opposition sociale, que nous passons des alliances et que nous devenons capables d’être une force motrice, une force de proposition, dans les luttes sociales.

1.2 Face à l’offensive néo-libérale totale et frontale, œuvrer à la révolution actuellement peut sembler irréel, en particulier dans le contexte historique actuel marqué par une longue résistance à la mondialisation depuis un quart de siècle. Néanmoins, les propositions réformistes défendues par la gauche en général ne sont pas plus réalistes ni plausibles. La sociale-démocratie est devenue un social-libéralisme. Entre la réalité et notre désir, il n’y a qu’une voie seule ouverte. Pour la suivre, nous avons besoin d’une stratégie élaborée par une pensée critique, la réflexion et l’action, la volonté libertaire de millions de personnes de vivre dignement, de façon autonome dans leur communauté, en étant acteurs quand des décisions doivent être prises. C’est en élaborant cette stratégie, en encourageant les actes subversifs que nous rapprocherons la réalité de nos désirs, de nos rêves, de nos besoins : ces tâches nécessitent une coordination et une organisation des libertaires.

1.3 A l’aube de ce nouveau millénaire, il n’est pas possible de viser le cœur de l’Etat, de prendre d’assaut le Palais d’Hiver ou de fixer la date exacte de la Révolution. Le 20ème siècle nous apporté la preuve tragique des nombreuses erreurs et de la barbarie qui peuvent être commises au nom de la Révolution. Nous devons réaffirmer la possibilité de transformer, de révolutionner la société, tout en répétant clairement qu’avant tout et malgré ce que certains pourront penser ou publier, l’histoire n’est pas déjà jouée : l’histoire est écrite par les êtres humains. Nous refusons l’idée qu’il est impossible de faire quoi que ce soit, que les forces qui peuvent mettre en œuvre les changements sociaux sont hors de portée des citoyens. Enfin, nous affirmons que nous ne voulons pas déléguer à qui que ce soit le rôle historique des exploités et des opprimés, c’est-à-dire de la majorité de la société.

1.4 Si le siècle qui vient de se terminer nous a appris quelque chose, c’est bien à nous garder de tout optimisme naïf et de toute foi aveugle dans les progrès de l’humanité. Tout peut devenir pire. Il n’y a absolument rien qui puisse garantir que l’évolution de la société sera favorable. La mise en place de structures sociales encore plus inégalitaires et basées sur l’exploitation est possible. Cette analyse, opposée à tout déterminisme historique, rend la Révolution encore plus nécessaire, et il faut la construire quotidiennement dans de nombreux domaines.

1.5 En tant que libertaires, nous nous abreuvons tous aux mêmes sources : l’action directe, l’autogestion, le fédéralisme, l’entraide et l’internationalisme. Néanmoins, les aléas de l’histoire, trop souvent, nous ont conduit à nous diviser, de scissions en séparations. Peu nous importe de savoir qui est le plus « pur » ou le plus « vrai », tout le monde a à la fois tort et raison. Comme les vignerons mélangent différents cépages pour obtenir le meilleur vin, nous voulons avant tout nous concentrer sur ce qui nous unit : un besoin urgent d’une révolution libertaire.

2.1 Le mythe du développement est un héritage douloureux du 20ème siècle. Il s’agit d’une construction idéologique de ceux qui détiennent le pouvoir pour prolonger en leur faveur la mythologie construite autour du Progrès, qui a si bien servi les intérêts capitalistes entre le début de la révolution industrielle et la seconde guerre mondiale. La continuation de ce mythe a inévitablement conduit à la mondialisation de l’économie, un processus qui a déjà provoqué des milliers de déplacements traumatisants de centres de production à travers le monde et a par conséquent créé d’immenses zones dans lesquelles les travailleurs sont hyper-exploités dans des conditions de travail et d’environnement indescriptibles.

2.2 Le développement de l’humanité, conçu comme l’accroissement global de son bien-être, est incompatible avec l’organisation capitaliste de la société et de la production. Contrairement à ce que cherchent à faire croire les dirigeants capitalistes mondiaux, ce développement ne passe ni forcément, ni uniquement par la substitution de méthodes de production technologiques aux formes de production traditionnelles. Le « progrès scientifique » ne doit plus servir au développement capitaliste, c’est-à-dire aux profits d’une poignée, mais au développement durable de tous et toutes, en assurant l’indépendance et l’autonomie de chacun et la solidarité internationale.

2.3 Afin de garantir l’acceptation des politiques de développement capitaliste, les blocs aussi bien capitalistes que socialistes ont eu à leur disposition ce nouveau mythe clinquant, représenté par le mode de vie américain d’une part et par l’exaltation du productivisme comme force de libération dans les pays soi-disant socialistes. Ceci a été facilité par la collaboration enthousiaste des gouvernements et de l’élite financière nationale, qui agissent comme des agences locales d’application dans leurs territoires respectifs des programmes développés par les institutions internationales et les grandes multinationales, qui se sont réservées le droit d’imposer tous les changements qui peuvent favoriser de nouvelles formes de production, rendant les traditionnelles impraticables : prix des matières premières et des autres biens, tarifs douaniers, régulations commerciales, réductions de toutes sortes, etc. Cette ère du développement s’est étendue partout dans les années 50 et 60, divisant le monde en pays sous-développés, en développement et développés. La hiérarchie ainsi créée à partir du mythe du développement capitaliste a permis de rejeter tous ceux qui n’acceptaient pas ces changements.

2.4 Après des décennies, le développement apparaît pour ce qu’il est réellement : un mythe qui s’effondre. Cela vient de la crise pétrolière (une ressource naturelle en déclin), de la chute de la compétitivité productive et technologique, et de la baisse des bénéfices économiques dus aux luttes sociales et à l’épuisement progressif des « pays du sud » du au pillage continuel qu’ils subissent. Le désir de bien-être général, la mise à niveau des différences entre les pays ne sont que des rêves qui cachent l’héritage douloureux du mythe du développement. Le mythe du développement partagé, diffusé par les médias capitalistes mondiaux, permet d’obtenir l’adhésion, au moins passive, d’une large part de la population. Mais les crises économiques et écologiques font s’effondrer petit à petit cette supercherie. Au développement capitaliste, nous opposons le développement social, égalitaire et partagé au niveau mondial, durable et respectueux des équilibres écologiques. Nous soutenons un développement de la production mondiale destiné à couvrir les besoins des populations du sud et du nord et non à accroître les dividendes des actionnaires. Une condition nécessaire à la mise en place de tels processus de production est le contrôle collectif de ces processus et des décisions. Le développement économique, social et culturel n’est qu’un mensonge grotesque s’il ne s’accompagne d’une véritable démocratie autogestionnaire et fédéraliste, qui permette à chacun et chacune de prendre pleinement part aux décisions collectives.

2.5 L’âge du développement a causé un aggravation cruelle des inégalités entre les habitants et les peuples du monde, jusqu’à des extrémités encore jamais atteintes dans l’histoire. Le développement capitaliste à montré son incapacité manifeste à répandre la richesse dans le monde et à couvrir ne serait-ce que les besoins vitaux de la majorité de la population : problèmes de logement, accès à l’eau potable, besoins en énergie, manque de nourriture. Les avancées en matière de santé et d’éducation ont dégringolé jusqu’à s’arrêter. La moitié de la population mondiale est entassée dans des taudis autour de métropoles insupportables et de mégalopoles. Elle vit en totale dépendance par rapport à un approvisionnement extérieur que ni les réserves de ressources naturelles ni le système économique mondiale ne peuvent assurer. Le déplacement des populations vers les villes se poursuit, encouragée par la destruction des cultures locales, les guerres, les conflits et l’abandon croissant auquel les paysans sont confrontés.

2.6 La réaction des détenteurs du pouvoir à l’échec du développement a commencé dans les années 80 avec une nouvelle division et une nouvelle organisation du travail, et avec l’introduction des nouvelles technologies dans le système productif pour renouveler la compétitivité et accroître la régulation financière des activités humaines. Les privatisations et la libéralisation ont été la réponse à cet échec : mondialisation de l’économie et pré-éminence de celle-ci sur le politique, la culture, l’écologie et les questions sociales.

2.7 Le développement capitaliste et sa continuation sous la forme de la mondialisation économique nous ont conduit au cours des deux dernières décennies à augmenter la dichotomie sociale et la crise écologique sur la planète. Tout cela afin d’amplifier le consumérisme ordinaire de la majorité de la population au nord pendant qu’au sud, la faim et les famines sont le lot quotidien des populations et hypothèquent l’avenir des générations futures.

2.8 Nous défendons l’action locale. Nous défendons ce que la communauté peut maîtriser, dans une perspective inter-générationnelle capable d’assurer à nos enfants un monde vivable. Nous refusons le productivisme, dont les conséquences remettent en cause l’avenir de tous et toutes, pour assurer les profits immédiats des dirigeants capitalistes. Les luttes de l’écologie sociale doivent inspirer nos actions pour articuler luttes sociales et développement durable. Toutefois, nous pensons que l’autonomie locale ne peut se suffire à elle-même. Pour garantir un monde solidaire, juste pour tous et toutes, quelle que soit leur lieu d’origine ou de vie, il faut articuler autonomie locale et coordination mondiale, à travers le principe du fédéralisme autogestionnaire.

3.1 La mondialisation économique, les zones de libre-échange et le gouvernement mondial sont les trois piliers sur lesquels est bâtie si solidement la soi-disant société ou ère de l’information. La mondialisation de l’économie est basée sur de nouvelles division et organisation internationales du travail, sur le développement et l’utilisation des technologies de l’information afin de décentraliser la production mondiale, de la flexibiliser, de l’éloigner du niveau local, tout en construisant un enchevêtrement de réseaux professionnels, interconnectée et reliés entre eux. En même temps, elle brise la classe ouvrière en centaines de petits groupes. Elle conduit à l’hyper-exploitation de nouvelles générations de travailleurs : les jeunes, les femmes, les immigrés, les enfants. Ce n’est pas une résurgence du passé, du 19ème siècle, mais bien le cauchemar du 21ème siècle. Cette exploitation mondiale vise particulièrement les populations immigrées. Privés de droits, coupés des racines qui fondent leur identité, ils forment une population facile à exploiter. La patronat utilise ces populations pour essayer de diviser les travailleurs, en mettant en compétition les différents groupes. Pour cela, il s’appuie sur le racisme et le renforce. Les sans-papiers sont une main-d’œuvre docile et flexible pour le patronat. Un moyen de mettre en échec le capitalisme est de séparer les droits (politiques et sociaux) de la nationalité, et de réclamer la liberté de circulation et d’installation. Le fascisme est également une réalité de plus en plus inquiétante. Son influence sur les politiques (et les consciences) est un véritable danger pour les valeurs que nous défendons. En effet, aussi bien la capitalisme privé que le capitalisme d’état ont besoin d’un contrôle toujours plus strict sur les populations pour conserver et accroître ses profits. C’est pourquoi ils mettent en place un état policier et pénal directement inspiré par l’extrême-droite, mais adopté sans difficulté par la social-démocratie dès que ses intérêts sont en danger.

3.2 Les idoles les plus vénérées du temple de l’économie sont les zones de libre échange, que des hordes d’économistes fanatiques érigent en totem suprême de la mondialisation économique. Cependant, le marché et la compétition comme unique moyen de régulation de l’économie amène à des conduites de destruction qui s’appuie sur l’usage des armes. La compétitivité sur les marchés internationaux est complétée par une plus grande productivité. Elle est accrue par le contrôle et la direction des innovations technologiques, qui mettent en danger les vies des travailleurs. C’est ce qui s’est passé pendant les 20 dernières années, et c’est la politique présente et future du capital. Tout ce que nous pouvons espérer des zones de libre échange et de la compétition internationale, c’est une plus grande concentration des richesses et du pouvoir entre les mains des multinationales et des gouvernements qui les servent.

3.3 Le capitalisme mondial a ses institutions mise en place à l’occasion de l’expansion de la mondialisation : le Fond monétaire international, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce, le G7, etc. En même temps que s’aggravent les conséquences sociales, écologiques et économiques de la mondialisation, il y a de plus en plus de voix qui appellent à plus de contrôle, à un gouvernement mondial. Mais encourager n’importe quel type de gouvernement s’appuyant sur la situation politique actuelle ne peut que conduire à légitimer les forces motrices du capitalisme, à accélérer la consolidation des structures politiques qui sont déjà totalement hors de contrôle des habitants et des citoyens du monde. L’utilisation de la force, les guerres menées par les troupes « de la paix » de l’ONU, renforcées par les subventions des multinationales à l’ONU révèlent un complot tragique : un gouvernement mondial utilise les forces armées de l’OTAN comme gendarmes, les déguise en forces humanitaires, avec des soldats payés par l’ONU grâce à des prêts des multinationales.

3.4 Ni gouvernement d’Etat ni gouvernement mondial, le seul gouvernement acceptable est l’autogestion de la société depuis les collectivités locales, coordonnées régionalement et mondialement, dans laquelle les décisions sont prises à la base, dans laquelle le fédéralisme est la clé de la coopération, qui refuse la compétition productiviste et les zones de libre échange mais s’engage pour l’entraide et la solidarité entre les peuples. Nous rejetons la mondialisation et la dépendance pour leur préférer l’autonomie et la prise en main de notre destin. Il ne s’agit pas de petites touches sur le joli tableau de la société dont nous rêvons : les fins et les moyens ne font qu’un pour un esprit libertaire. Ce sont de grandes pelletées pour l’édifice que nous construisons jour après jour à travers la résistance sociale : en même temps que nous nous battons pour mettre à bas le pouvoir capitaliste, nous construisons, pas à pas, minute après minute, l’alternative libertaire.

4.1. Tout au long de l’histoire, les autres types d’exploitation se sont appuyés sur le patriarcat et l’exploitation des femmes. En tant que système social de domination des hommes sur les femmes, le patriarcat reste le modèle dominant qui assure la double exploitation des femmes, au travail et à la maison. Le capitalisme a su mettre a son profit l’organisation familiale patriarcale en instituant une stricte séparation entre le privé et le public, et plus précisément entre le travail dit « reproductif » (des femmes), qui a la particularité d’être gratuit, et le travail dit « productif » (majoritairement masculine), qui est rémunéré. Cette hiérarchisation des activités sociales est un effet de la domination masculine : c’est parce que les rapports sociaux entre femmes et hommes sont inégalitaires que leurs activités respectives domestiques et professionnelles n’ont pas le même valeur économique et sociale.

4.2. Aujourd’hui, dans le contexte de privatisation, de régulation monétaire de toutes les activités humaines, le travail ménager est considéré comme un « service local » qui a été et reste encore attribué aux femmes. Le capitalisme a découvert une véritable mine d’or pour continuer à accroître ses bénéfices au prix de l’exploitation des jeunes femmes et des femmes immigrées.

4.3. Même si les femmes ont pu accéder, principalement dans les pays dits industrialisés, au marche du travail rétribué, elles restent principalement confinées à un travail à temps partiel et moins bien payé que celui des hommes. C’est la réponse aux besoins de flexibilité du capitalisme et cela permet la continuation de l’exploitation des femmes dans la sphère domestique.

4.4. Une des réponse des libertaires à la domination patriarcale est d’obtenir une diminution et une égalisation du temps de travail et des salaires pour les hommes et les femmes ; condition indispensable pour créer un réel partage de travail, tâches ménagères incluses.

4.5. L’égalité formelle conquise dans le plupart des pays dits industrialisés n’a ni supprimé, ni diminué la domination patriarcale. Elle en a changé les formes, notamment par la diversification des modèles familiaux. Les femmes sont toujours autant victimes de violence, que se soit au quotidien, dans la sphère familiale ou comme arme de guerre lors de conflits.

4.6. Pour les libertaires, les conséquences de la domination patriarcale ne s’arrêtent pas la. Pour les hommes et pour les femmes, nous revendiquons également la liberté et la maîtrise de la reproduction, la possession de son corps, la liberté de choisir des façons différentes de vivre ensemble, le droit à différentes formes de sexualité (homosexualité, bisexualité, transsexualité, etc.), le droit à la différence. Nous prônons le pouvoir d’être soi, l’autodétermination de notre identité. Cela permet de résoudre l’habituelle tension entre l’individu et le collectif et donc de permettre un développement en communauté et solidaire. Nous voulons rompre avec la domination masculine, aussi bien au sein de nos organisations que dans la société.

5.1 L’action directe, la propagande par les faits est le signe de l’identité libertaire qui trouve ses racines dans les débuts du syndicalisme révolutionnaire. De nos jours, l’action directe fait partie de la stratégie consistant à partager la richesse à travers la réappropriation sociale. Demander n’est plus suffisant. Nous devons nous réapproprier la richesse qui nous a été volée par les puissants. L’action directe doit être autogérée par ses acteurs. Contrairement aux révolutionnaires autoritaires, nous ne revendiquons aucun rôle messianique par rapport aux exploité(e)s, et nous encourageons l’auto-organisation des luttes. Les libertaires sont eux-mêmes acteurs de ces luttes, mais nous n’en sommes pas les seuls.

5.2 La richesse générée par la société ne vient pas seulement des patrons capitalistes (qui prennent la plus grosse part) et des travailleurs salariés (qui reçoivent la plus petite part). La richesse est créée socialement et doit tenir compte également de la participation des travailleurs non salariés qui ne reçoivent que les miettes pour leurs travaux de reproduction, de formation, ou simplement le fait de réduire les coûts du travail (femmes, étudiants, chômeurs,…). Ces miettes, ce sont la dépendances envers un mari ou un parent, des allocations chômages ou dans le pire des cas, rien du tout.

5.3 De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins : c’est le partage des richesses communiste et libertaire que nous avons défendu historiquement et pour lequel nous nous battons. La revendication d’un revenu social suffisant pour tous ceux qui n’ont pas de revenu ou de patrimoine est le point de convergence majeur autour duquel nous pouvons nous unir et regrouper nos forces dans cette bataille de confrontation sociale pour un partage plus juste des richesses. Mais jusqu’à ce que nous réussissions à mettre en place un salaire ou un revenu social, les gens ont de vrais besoins qu’il faut satisfaire, et doivent se battre pour leur survie.

5.4 L’action directe est la forme de réappropriation sociale de la richesse concrétisée par les squats, les repas collectifs avec réquisition de nourriture, par l’amélioration de la société grâce aux associations et aux mutuelles pour une consommation saine et hygiénique pour éviter la vache folle, les poulets à la dioxine, les légumes empoisonnés et les organismes génétiquement modifiés. L’action directe est une stratégie et une méthode libertaires qui nous permettent de satisfaire nos besoins, de bâtir des alternatives au capitalisme et la meilleure propagande par les faits pour mobiliser la majorité de la société dans le combat destiné à un vrai partage des richesses.

6.1 Dans la tradition libertaire, le syndicalisme révolutionnaire (qui prend racine dans la 1ère internationale) a été important dans la lutte contre le capitalisme. Des débuts du 20ème siècle jusqu’à la deuxième guerre mondiale, le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme ont été les points centraux des plus importantes initiatives des organisations et groupes anarchistes. Pendant les premières décennies de ce siècle, le principal travail de l’anarchisme a été d’organiser les travailleurs dans les syndicats, de manière autonome par rapport aux partis, aux propriétaires et à l’Etat, de manière idéologiquement indépendante, mais avec une foi ferme dans la révolution sociale.

6.2 Bien que nous ne puissions pas parler d’un seul type d’anarchisme, puisque les types d’anarchisme ont été et sont multiples, le syndicalisme révolutionnaire a été une pièce maîtresse qui a permis à des millions de travailleurs dans le monde, depuis la France et l’Espagne jusqu’à la Suède et au Mexique, de se grouper pour se battre pour leur émancipation. Au moment de la deuxième révolution industrielle et de la nouvelle organisation du travail qui l’a accompagnée, l’anarcho-syndicalisme a mené les luttes et les aspirations du nouveau prolétariat, répondant à de nouvelles formes de production et au processus de spécialisation professionnelle.

6.3 Après la deuxième guerre mondiale, le pacte social caché qui a suivi l’instauration de l’Etat-providence, avec sa sécurité sociale, les lois de négociation collective, sa protection des chômeurs, a aidé les syndicats traditionnels, pour la plupart socio-démocrates, à mettre le syndicalisme révolutionnaire à l’écart, et à quasiment l’éliminer de nos pays. La crise du capitalisme des années 70 et la nouvelle organisation du travail qui en a résulté, la mondialisation de l’économie, les changements sociaux des premières décennies de l’ère de l’information jusqu’aux débuts du siècle dans lequel nous venons d’entrer, tout cela n’a pas eu à faire à un syndicalisme révolutionnaire organisé. Sa présence est en général marginale dans quasiment toutes les parties du monde.

6.4 Mais la même chose n’est pas vraie pour les idées anarchistes. Tous les nouveaux mouvements sociaux relancés depuis les années 60, mouvements écologiques, féministes, antimilitaristes, etc, ont été un résurgence des idées anarchistes. L’opposition sociale à la domination due aux sexe, à la race, aux orientations sexuelles a utilisé l’action directe en l’appelant désobéissance civile ou militaire, le fédéralisme et l’organisation par groupes affinitaires, en l’appelant coopération et solidarité. C’est pour cette raison que les groupes et les organisations qui se revendiquent anarchistes ou libertaires ont, au cours des dernières décennies, concentré leurs efforts à la participation aux luttes sociales, principalement dans les villes et les zones urbaines.

6.5 La lutte de classe existe toujours. Elle est une composante essentielle du combat pour l’émancipation, et il est primordial de se rappeler que les rapports entre les possesseurs des moyens de production et les travailleurs n’ont pas changé. Bien que la lutte de classe ne soit pas vécu comme la lutte principale dans le quotidien, l’identité et la conscience des travailleurs, la domination du capitalisme sur la société et l’exploitation du travail humain reste une oppression majeure et décisive. Mais elle n’est plus la seule cible du combat anarchiste. Nous vuolons que la lutte de classe fasse la jonction avec les autres luttes contre l’aliénation, l’ordre moral et patriarcal, le racisme, le nationalisme ou l’intégrisme religieux. Les luttes actuelles ont plusieurs identités et plusieurs formes. Elles reposent sur des formes d’organisation diverses. Aucune ne peut prétendre dominer sur les autres parmi toutes ces luttes.

6.6 D’un autre côté, le syndicalisme n’a pas été capable de se renouveler et de se réorganiser pour s’adapter à la nouvelle organisation du travail qui a été imposée durant les dernières décennies. Au contraire, la tendance générale a été celle d’une plus grande fragmentation de la classe ouvrière, divisée entre travailleurs stables, précaires, sur-exploités, travailleurs indépendants, temps partiel, chômeurs, etc. Le rôle du syndicalisme est limité et réduit par cette division et par la réduction du champs d’action des droits et des lois sur le travail, au profit des droits et des lois commerciaux, ainsi qu’une tendance croissante à des négociations individuelles plutôt que collectives. Pou faire face à cette situation, le syndicalisme doit changer sa stratégie et ses structures organisationnelles de manière urgente, ou bien disparaître parce qu’il se limitera au rôle institutionnel que lui assignent les entreprises et les gouvernements.

6.7 Les libertaires doivent encourager la convergence et l’interaction des mouvements sociaux, y compris le mouvement des travailleurs, pour former un mouvement social solide opposé au capital et à son expression actuelle : la mondialisation économique et tous les autres types de domination qui vont avec. Ce mouvement social d’opposition n’a pas, et doit pas avoir, une expression organisationnelle unique. Il est pluriel, basé sur la réalité actuelle. Il se déroule et lutte sur le même territoire, re-créant une identité territoriale commune, composée de nombreuses identités particulières.

6.8 L’organisation territoriale locale est l’équivalent au 21ème siècle de ce que le syndicalisme révolutionnaire a été dans la première partie du 20ème siècle. La mondialisation économique repose sur l’échange des informations et des capitaux à la même vitesse, sans rapport avec les préoccupations locales. Nos besoins et nos luttes sociales naissent de notre réalité locale : dans notre quartier, ou dans notre ville. C’est là que nous devons agir pour mettre en échec la domination et l’exploitation capitaliste, en bâtissant des alternatives libertaires hors des institutions officielles. Ainsi, différentes personnalités peuvent travailler ensemble parce que nous partageons une identité géographique commune, en lien avec les autres villes par le fédéralisme et la démocratie directe.

6.9 Dans un monde où la résistance sociale conduit les idées libertaires à se développer, les groupes et les organisations anarchistes ont beaucoup à apprendre et à donner. La stratégie libertaire doit consister à renforcer l’opposition sociale à travers l’interaction avec les mouvements sociaux, les mouvements de travailleurs, de chômeurs, d’exclus, les mouvements indigènes, les groupes victimes de discriminations, les écologistes et les féministes. Elle doit s’attacher à faire la promotion de l’action directe comme outil de réappropriation sociale de la richesse et comme forme de propagande par les faits, comme un exercice de démocratie directe, participative et fédéraliste, sans délégation ni intermédiaire, au niveau des communautés dans chaque territoire, comme alternative aux institutions autoritaires.

7.1 Les libertaires et les anarchistes ont été et sont internationalistes. En ces temps de mondialisation de l’économie, nous avons encore plus besoin de nous coordonner partout où des groupes ou des militants anarchistes luttent.

7.2 Les groupes et organisations libertaires se sont historiquement organisées par affinité et ont créé ou constitué des sociétés, des mutuelles, des syndicats ou des athénées pour défendre, promouvoir et susciter les demandes en matière d’éducation, de culture alternative, ou de styles de vie différents, avec toujours l’émancipation sociale pour horizon.

7.3 Aujourd’hui nous appelons, comme première étape, à la constitution d’un réseau libertaire international dans lequel tous les groupes affinitaires qui le désirent trouveront leur place, un réseau ouvert aux organisations, associations, athénées, syndicats et à tous les autres groupes libertaires. Ce réseau servira à l’entraide, à la solidarité dans les luttes, comme source d’informations et de débats pour le monde libertaire. Il organisera des rencontres internationales, mettra en place des centres de formation, des conférences vidéos, et tous les outils nécessaires pour réaliser la jonction de nos stratégies et pour guider les différentes luttes sociales.

7.4 Deuxièmement, nous aiderons l’implantation d’organisations libertaires à tous les niveaux territoriaux : locaux, régionaux, nationaux, etc, en fonction des traditions organisationnelles de chaque région. Ces organisations libertaires utiliseront le fédéralisme comme structure d’unification des différents groupes affinitaires, dont le but doit être le travail dans les luttes avec les mouvements sociaux, en créant des liens à la base au niveau local, et en s’organisant en réseau entre organisations.

7.5 Troisièmement, mais ce n’est pas le point le moins important, nous ressentons le besoin impérieux de nous grouper par affinité. Un groupe affinitaire est, par nature, un groupe dans lequel on peut partager des choses, dans lequel on se rencontre face à face pour débattre, pour pouvoir prendre du bon temps et pour constituer la première sphère de la communauté qui fait des gens des êtres sociaux. C’est un groupe à partir duquel nous pouvons contribuer collectivement à bâtir avec d’autres groupes une identité au niveau local ou régional.

7.6 L’exploitation, la domination, l’aliénation, la violence matérielle et symbolique, la violence dirigent le monde. L’exploitation est une forme de violence, pas le contraire. Notre combat est une bataille contre le pouvoir, contre la domination, contre tous les pouvoirs. Dans cette lutte commune, nous appelons les hommes et les femmes libertaires, les groupes affinitaires, les organisations, les associations, les collectifs, les syndicats et les athénées à bâtir un réseau libertaire international, pour abolir le salariat et bâtir une société libertaire.

 
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