Théo Rival : « L’UTCL n’a pas fait l’impasse sur l’action en entreprise »

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Dans son livre Syndicalistes et libertaires, Théo Rival revient sur l’expérience de l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) de 1974 à 1991. Parce que ce livre est riche d’enseignements pour nos luttes, nous revenons dans cet entretien sur la conception de l’action révolutionnaire qu’a porté cette organisation.

Alternative libertaire : En 1976, la tendance UTCL est exclue de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (Ora) : la fracture se cristallise autour de l’intervention syndicale. Quels en sont alors les enjeux ?

Théo Rival : Lorsque les militants et militantes qui vont fonder l’UTCL « entrent » en syndicalisme, ils le font lors des grandes grèves de 1974 qui touchent principalement les banques et les PTT. Ils découvrent alors qu’une pratique révolutionnaire ne peut pas faire l’impasse sur l’action en entreprise, au travers du syndicalisme notamment. On peut avoir le plus beau tract du monde, avec inscrit dessus « communisme libertaire » en énormes caractères, si l’on n’a pas une pratique de masse dans les entreprises, au plus près des travailleurs et des travailleuses et à partir de leurs préoccupations quotidiennes, on est au final réduit à l’impuissance.

Cette découverte ils la font concrètement, au centre de tri de Paris-Brune par exemple, où est implanté un groupe Postier affranchi lié à l’Ora. Il faut toutefois parler de « découverte » entre guillemets, car l’Ora, qui se crée dans l’immédiat après-Mai 68, n’avait pas laissé la question syndicale dans son angle mort : bien au contraire, la grande majorité de ses membres adhéraient, et bien souvent militaient, au sein de la CFDT, alors autogestionnaire.

Mais, malgré la crise du gauchisme ouverte en 1973, une partie des militantes et militants parisiens de premier plan de l’Ora veulent continuer de croire à l’imminence de la révolution : ils et elles s’enthousiasment pour l’autonomie italienne et vont progressivement professer un anti-syndicalisme de plus en plus affirmé.

La tendance UTCL, qui se constitue dès 1974, veut quant à elle retrouver la « promesse » qu’a pu constituer l’Ora : celle d’une organisation libertaire ancrée dans le mouvement ouvrier. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’autogestion des luttes, sur des pratiques syndicales démocratiques, assembléistes, qui offrent un appui à une expression libertaire réellement « lutte de classe » et en même temps la nourrissent.

Peux-tu revenir sur l’expérience de la « marche pour l’unité » du premier mai 1980 à laquelle participe l’UTCL ?

Théo Rival : L’UTCL fait un peu plus qu’y participer. Elle l’impulse aux côtés d’autres militantes et militants syndicaux, notamment de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Le mouvement syndical est alors dans un état de division déplorable. La rupture de l’union de la gauche en 1977 engendre un tournant sectaire dans la CGT, alors inféodée au PCF, tandis que la direction de la CFDT, en plein « recentrage », est décidée à faire le deuil de la lutte de classe.

En vue des échéances électorales de 1981, des nostalgiques de l’union de la gauche lancent un appel – « L’union dans les luttes » – qui veut lier l’unité d’action syndicale à la perspective d’un gouvernement PS-PC. Si la Ligue en est partie prenante, il en va bien autrement de l’UTCL. Hors de question de servir de porteurs d’eau à cet attelage réformiste ! Pour autant, impossible de se satisfaire des divisions syndicales entretenues par les bureaucraties CGT et CFDT. Mais pour l’UTCL, l’unité doit s’entendre dans une stratégie de classe, d’affrontement direct avec le patronat, avec la grève générale pour objectif.

Alors que chaque organisation syndicale prévoit de défiler dans son coin, ses militantes et militants vont se mobiliser pour faire du 1er mai 1980, un premier mai pour « l’unité de la classe ouvrière ». Partie d’un appel de 64 syndicalistes postiers parisiens de diverses obédiences – dont les membres de l’UTCL et de la LCR qui joue sur tous les tableaux – la dynamique aboutit à une « marche pour l’unité » qui rassemble 10.000 personnes, dont de nombreux syndicalistes CFDT « de base ». C’est donc un succès, mais les syndicalistes qui l’ont porté peinent à contrer les bureaucrates qui veulent le réduire à un « coup » gauchiste. Libération en parle même comme d’une « marche de la LCR » ! À ce moment, indéniablement, la faiblesse numérique de l’UTCL l’empêche de faire entendre sa voix... qui aurait consisté à valoriser ce qu’on appelle aujourd’hui l’autonomie du mouvement social.

Dans ton ouvrage, les militantes et militants de la LCR sont justement très présents aux côtés de celles et ceux de l’UTCL. Comment décrirais-tu les relations entre les deux organisations ?

Théo Rival : C’est d’abord une relation de raison : la Ligue est une organisation importante dans l’après-68. En 1980, elle compte encore 1.500 membres. L’UTCL, tout juste 80. Les champs d’intervention des deux organisations se recoupent, particulièrement dans le choix de construire des gauches syndicales à l’intérieur des confédérations. Les militantes et militants se retrouvent aussi dans les différents combats qui émaillent la période : antimilitarisme, soutien aux syndicalistes de l’Est, Kanaky, antiracisme… Il y a, c’est certain, une proximité « de terrain », des préoccupations communes, qu’il n’y a pas avec les militantes et militants de Lutte ouvrière (LO), de l’Organisation communiste libertaire (OCL) ou de la Fédération anarchiste (FA) – quoiqu’à un moment un travail unitaire spécifique se soit engagé entre postiers FA et UTCL.

Mais, sur le fond, il y a des « lignes » différentes : dans l’opposition CFDT, l’UTCL cherche à construire « à la base » en s’appuyant sur une démocratisation et une radicalisation des structures.

La LCR est plutôt engluée dans une sorte de « parlementarisme syndical » où les pourcentages en congrès sont déterminants. Bien évidemment, il y a ce que dit la « ligne » et ce que font les militantes et les militants… et ce n’est pas toujours pareil : en 1989, le bureau politique de la LCR dénonce la création de Sud-PTT alors que les postiers de la Ligue, avec celles et ceux de l’UTCL, y participent activement ! Après sur la question du parti, de l’électoralisme, c’est autre chose…

Tu évoques la figure d’« animateur autogestionnaire des luttes ». Peux-tu expliquer en quoi cette notion est centrale pour analyser le positionnement des militantes et militants de l’UTCL ?

Théo Rival : C’est justement une conception de l’action révolutionnaire qui se pose en alternative à l’avant-gardisme de type léniniste. C’est à la fois une élaboration de ce que propose l’UTCL dans le rapport à l’intervention de masse et une expression de ce que font concrètement ses militantes et militants. C’est aussi un gage d’efficacité dans la grève qui a parfaitement été mise en œuvre dans les coordinations des années 1986-1988 (cheminots, institutrices, Air-France…) où les assemblées générales maîtrisaient la lutte, menée à un haut niveau.

Et puis c’est aussi l’affirmation que les révolutionnaires ne sont pas extérieurs au prolétariat, qu’ils n’ont pas vocation à le « diriger » : tout le pouvoir aux travailleurs et aux travailleuses !

Propos recueillis par Irène Pereira (AL Yvelines

 
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