Un arrière-goût bulgare

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Un arrière-goût bulgare

par Claire Rodier

Vacarme n°41, automne 2007 (article écrit en septembre 2007)
http://vacarme.eu.org/article1408.html

On commence à savoir la teneur des marchandages estivaux entre les
Sarkozy et le colonel Khadafi. Mais l’intérêt subit pour le régime
libyen ignore ses tractations constantes avec l’Union européenne en
matière d’immigration. Car si les éclats sanglants du régime sont
maintes fois documentés (le DC-10, le chantage nucléaire,
Lockerbie...), la mort lente des migrants dans les geôles libyennes
ne suscite nul émoi. Il faut dire que cette co-production européo-
libyenne se déploie hors des conventions de Genève et loin des
regards. Les migrants n’ont rien, pas même la notoriété des
infirmières bulgares.

Le show libyen offert à l’été 2007 par le président français et son
épouse n’aura été que l’épisode people d’un feuilleton diplomatico-
financier qui dure depuis 2000, sur fond de chantage et de
négociations secrètes. En faisant croire qu’ils avaient obtenu la
libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien
condamnés à mort pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à
des enfants libyens, les époux Sarkozy ont fait grincer des dents les
partenaires européens de la France : cette libération venait en effet
d’être conclue en sous-main par la Commission européenne. Mais les
gesticulations sarkozyennes ont néanmoins eu, du point de vue de
Bruxelles, l’avantage de faire oublier le volet de l’accord conclu
avec Tripoli en vue d’une collaboration accrue de la Libye à la
politique migratoire de l’UE. Un objectif poursuivi depuis des
années, en dépit des innombrables raisons qui militent contre
l’alliance avec un pays connu pour maltraiter - en plus de ses
propres opposants - migrants et étrangers.

Les otages bulgares ont dénoncé les conditions de leur séjour dans
les prisons du colonel Kadhafi, et l’opinion internationale s’est
émue des tortures et des sévices subis. Qui sait combien d’autres
étrangers se trouvent actuellement dans les geôles libyennes, dans
d’aussi mauvaises conditions, sans que personne ou presque s’en
préoccupe ? Plusieurs milliers, migrants et réfugiés principalement
originaires d’Afrique noire, que le régime emprisonne, maltraite et
expulse. À la différence des infirmières bulgares, leurs diplomaties
ne se mobilisent pas pour les faire libérer ; quant à l’UE, non
seulement elle ne proteste pas, mais, fait aggravant, elle est la
complice, sinon l’instigatrice, de la perpétuation de cette situation.

Fin 2006 une conférence euro-africaine sur la migration et le
développement a réuni à Tripoli - c’était une première - des
représentants des gouvernements des pays de l’UE et de cinquante-
trois pays d’Afrique noire et d’Afrique du Nord, offrant à la Libye,
longtemps au ban de la communauté internationale, l’occasion
d’apparaître tout à la fois comme un voisin respectable et comme un
pôle incontournable de la coopération Nord-Sud en matière de gestion
des flux migratoires.

Depuis quelques années en effet ce pays, qui partage plus de 4000 km
de frontières avec ses six voisins, est la dernière étape avant
l’Europe pour de nombreux migrants, souvent originaires d’Afrique sub-
saharienne, en quête d’une vie meilleure ou d’une protection. S’il
n’est pas facile de quantifier le phénomène, il est certain que
l’étape libyenne est l’un des principaux points de passage de la
frontière sud de l’Europe, en raison notamment des contrôles qui
rendent de plus en plus difficiles le franchissement du détroit de
Gibraltar, puis la route de l’ouest par la Mauritanie et les
Canaries. La Libye est donc devenue pour l’UE un partenaire obligé
dans la lutte contre l’immigration irrégulière, obligeant les
dirigeants européens à adapter stratégie, méthodes et discours aux
relations avec ce difficile voisin.

Sous la pression de l’Italie et de Malte, un rapprochement s’est
progressivement mis en place à partir de 2003. L’imminence de
l’adhésion à l’UE de Malte, particulièrement concerné par les
débarquements de boat people sur ses côtes, était à l’époque venue
renforcer, au sein des enceintes de réflexion européennes, la
conviction qu’il fallait intervenir en amont des frontières maritimes
de l’Union, en trouvant les moyens d’associer la Libye. Les étapes de
ce rapprochement illustrent de manière éclairante la place
prépondérante que l’UE a choisi de donner à la dimension migratoire
dans sa politique extérieure, même si le prix à payer est lourd au
regard des droits de la personne. Cette tendance est générale, et
l’exemple de la Libye emblématique. On y voit converger, sur fond de
réchauffement des relations entre l’Europe et un pays longtemps tenu
à l’écart, les intérêts économiques des pays occidentaux et le souci
de respectabilité d’une Libye dont le blocus commercial qui lui était
imposé depuis vingt ans entravait les nouvelles ambitions.

Dès 2004, l’année même où la « justice » libyenne confirmait la
condamnation à mort des infirmières bulgares, la Commission
européenne annonçait l’imminence de l’entrée de la Libye dans le
processus de Barcelone (qui lie les pays de la zone méditerranéenne à
l’UE) afin d’ouvrir « la voie à une normalisation des relations ». Un
an plus tard rien n’était fait : « Nous attendons la réponse de
Tripoli », déclarait le ministre espagnol des Affaires étrangères.
Impatience visiblement non partagée par la Libye qui, privilégiant
son rôle au sein de l’Union africaine, n’a pas pour priorité
d’adhérer à un processus dédié au partenariat UE/rive sud de la
Méditerranée. L’UE ne dispose donc d’aucune base pour engager avec ce
pays une collaboration sur les questions migratoires. Tout - hormis
sa position stratégique au regard des itinéraires empruntés par les
migrants - milite contre.

Certes, la reconnaissance par les autorités libyennes de leur
responsabilité dans l’attentat de Lockerbie (1988) et leur engagement
à en dédommager les victimes a permis, en octobre 2004, la levée de
l’embargo international. Certes, la Libye a affirmé sa volonté de
démanteler son programme d’armes de destruction massive sous
supervision internationale, et de régler la facture des attentats de
Berlin (1986) et du DC-10 de la compagnie française UTA (1989). Mais
cette décrispation progressive n’a rien à voir avec des avancées
démocratiques ou une adhésion aux standards internationaux en matière
de droits de l’homme : elle est avant tout le résultat d’une
opportune convergence d’intérêts commerciaux, ceux de la Libye, à qui
elle donne les moyens de développer le potentiel de son sous-sol, et
ceux des investisseurs étrangers, friands de nouveaux sites
pétrolifères à exploiter [1]. La dimension économique reste la trame
de la relation UE/Libye, et c’est bien elle, en arrière-plan du
critère géographique, qui a imposé la mise en place progressive d’une
coopération qu’on peut qualifier, du point de vue de la morale et des
droits humains, de contre-nature.

mises en garde

Dans un rapport publié en septembre 2006 sur la situation des
étrangers sans papiers et des demandeurs d’asile en Libye, Human
Rights Watch évoque la récurrence des violences physiques au moment
des arrestations, la surpopulation carcérale et les mauvais
traitements en détention. HRW rappelle aussi que le droit des
réfugiés n’est pas respecté en Libye, qui n’est pas signataire de la
Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés, que le Haut
Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés n’a avec la Libye
aucun accord officiel de partenariat. Déjà, en 2004, Amnesty
International estimait qu’il n’y existe aucune garantie concernant
les droits des réfugiés, et faisait part de sa préoccupation « quant
aux mécanismes de coopération ad hoc qui pourraient se développer
avec la Libye au sujet de l’immigration illégale, sans les garde-fous
nécessaires au niveau des droits humains », ajoutant que « si l’Union
européenne en vient à s’engager avec la Libye, le dialogue et la
coopération au niveau européen devront au minimum comprendre une
clause de conditionnalité très claire au niveau des droits humains ».
En 2005, le HCR avertissait la présidence de l’UE que la Libye ne
pouvait être considérée comme un pays sûr pour les demandeurs
d’asile. Le système libyen de gestion des migrants a également été
mis en cause par la Cour européenne des droits de l’homme, qui a
considéré que renvoyer des migrants en Libye les exposait à des
traitements inhumains et dégradants. Le Parlement européen s’est
quant à lui déclaré « préoccupé par le traitement et les conditions
de vie déplorables des personnes détenues dans les camps en Libye et
les rapatriements massifs d’étrangers de la Libye vers leur pays
d’origine dans des conditions qui n’assurent ni leur dignité ni leur
survie ».

L’éclairage le plus impressionnant sur le traitement des migrants
détenus en Libye provient d’une source qu’on peut difficilement
soupçonner d’exagération, compte tenu des relations nouées entre les
autorités italiennes et libyennes pour la lutte contre l’immigration
clandestine. Début 2006, le directeur du service italien
d’information et de la sûreté de la République a décrit des centres
de rétention libyens « nauséabonds » où sont jetés les clandestins
ramassés « comme des chiens », prévus pour 100 personnes et en
accueillant jusqu’à 650, sans la moindre hygiène.

les migrants, otages de la diplomatie libyenne

Tripoli instrumentalise depuis longtemps la présence de migrants sur
son sol, au gré de ses intérêts diplomatiques ou géopolitiques. Les
déclarations officielles manient la rhétorique de l’invasion et
agitent le péril que ferait peser l’immigration illégale (le chiffre
de 2 millions est avancé) sur le tissu social d’un pays de 5,5
millions d’habitants, tout en suggérant que ces hordes n’attendent
qu’une occasion pour franchir la Méditerranée. Interviewé fin 2006,
le ministre libyen des Affaires africaines se plaint : « le problème
des clandestins est énorme, de ce côté-ci de la Méditerranée encore
plus que de l’autre [...]. Il faut que la communauté européenne
comprenne que la pauvreté est à la racine du mal et qu’elle a sa part
de responsabilité là-dedans. » Quelques semaines auparavant, Muammar
Khadafi avait été plus explicite : « Ils doivent nous indemniser pour
avoir exploité et pillé nos minerais et nos richesses. Pour que les
Africains restent chez eux, nous réclamons à l’Europe 10 milliards de
dollars par an. »

l’Italie aux avant-postes

Cette technique de chantage a depuis longtemps fait ses preuves : en
laissant ou en empêchant les migrants rejoindre l’île de Lampedusa,
selon le moment, la Libye a su s’allier l’Italie pour faire lever
l’embargo. Dès 2000, les deux pays ont signé un accord sur la lutte
contre le terrorisme, le crime organisé, le trafic de drogues et
l’immigration illégale. En 2003, au terme d’un second accord
opérationnel, l’Italie s’était engagée à fournir à la Libye un
soutien pour la formation de ses policiers, le financement d’un
programme de charters pour renvoyer depuis la Libye les migrants en
situation irrégulière vers leur pays d’origine, une assistance au
sauvetage en mer et le financement de la construction au nord du pays
d’un camp pour migrants « en conformité avec le respect des droits de
l’homme ». En 2004 était signé à Tripoli un accord bilatéral jamais
rendu public, dont on suppose qu’il permet la réadmission par la
Libye des migrants expulsés par l’Italie. Toujours en 2004, sitôt
l’embargo levé, Berlusconi s’est rendu pour la quatrième fois de
l’année en Libye pour l’inauguration du Greenstream, pipeline de 520
km construit et géré par l’entreprise italienne ENI qui alimente la
Sicile en gaz libyen. Dans le même temps était organisée la première
vague massive d’expulsions depuis Lampedusa (1 134 personnes en six
jours), et le financement par l’Italie de la construction de
plusieurs centres de détention pour regrouper les migrants en
provenance d’Afrique centrale, ainsi que d’un programme de
rapatriement de migrants séjournant illégalement en Libye : 5 688
personnes, principalement des Égyptiens, Ghanéens et Nigérians, ont
ainsi été reconduites par charter fin 2004.

L’arrivée au pouvoir de la coalition de gauche dirigée par Romano
Prodi n’a en rien remis en cause les liens tissés par son
prédécesseur avec la Libye. Au contraire. Quelques mois à peine après
sa nomination le nouveau chef du gouvernement italien, seul dirigeant
européen présent au banquet organisé à Syrte pour le septième
anniversaire de l’Union africaine, parlait avec Khadafi des problèmes
d’immigration clandestine, notamment de la participation libyenne aux
opérations conjointes de contrôle des frontières maritimes. Fin 2006
son ministre des Affaires étrangères annonçait l’ouverture du premier
des trois centres d’accueil pour étrangers que son pays s’était
engagé à construire en Libye, en même temps que se discutait la
construction par l’Italie d’une autoroute côtière de 1 200 km entre
la Tunisie et l’Égypte, promise avant les élections par Berlusconi. À
la conférence euro-africaine de novembre 2006, les ministres italiens
de l’Intérieur et des Affaires étrangères se sont félicités d’avoir
été « les seuls responsables politiques à avoir été reçus
personnellement par Khadafi ». Une « excellente rencontre », qui
témoigne « du rôle que la Libye reconnaît à l’Italie ».

intensifier la coopération

On comprend pourquoi, en dépit du très alarmant rapport de mission en
Libye de la Commission européenne fin 2004, les ministres de
l’immigration des Vingt-Cinq ont conclu qu’il était de l’intérêt de
l’UE de « continuer sur la voie d’une intensification de la
coopération avec la Libye », malgré l’absence de tout cadre juridique
ou institutionnel et en dépit des multiples avertissements sur les
risques évidents auxquels ce partenariat expose exilés et réfugiés.
La conférence euro-africaine de novembre 2006, point d’orgue de ce
processus, illustre le cynisme avec lequel les Occidentaux envisagent
la coopération avec la Libye, comme d’ailleurs avec tous les pays
qu’ils peuvent convaincre de leur servir de cordon sanitaire contre
les migrants.

Fin juillet 2007, alors qu’était sur le point de se dénouer la crise
des infirmières, 600 demandeurs d’asile érythréens détenus dans la
prison de Misratah pressaient publiquement l’Union européenne
d’intervenir auprès des autorités libyennes pour obtenir leur
libération. Faisant état de privations, tabassages, viols et de
conditions sanitaires déplorables, ce groupe, qui compte de jeunes
enfants et des nourrissons nés en captivité, réclame en outre
protection, en soulignant qu’aucune organisation internationale,
aucune ambassade étrangère ne leur est accessible pour le dépôt de
leur demande d’asile. Relayé par Amnesty International, cet appel est
resté sans écho. Rien ne garantit que, comme cela s’est déjà produit
récemment, ils ne seront pas expulsés de force vers leur pays, où le
sort qui les attend est des plus incertains.

L’avenir confirmera sans doute que, pour obtenir la libération des
otages bulgares, l’UE a joué les apprentis sorciers en fournissant la
Libye en matériel d’armement. Qui dira le prix payé pour que la Libye
joue le rôle de garde-frontière de l’Europe, au service de la guerre
que l’UE mène contre les migrants ?

Cet article est repris d’une intervention au colloque « Immigration,
transit et rétention : le Maghreb à l’épreuve des circulations
transsahariennes », Marseille, 2-4 novembre 2006, actes à paraître en
2008 chez Actes Sud.

[1] Les réserves de brut libyen - pétrole de grande qualité au coût
d’extraction modéré - permettraient près de soixante ans
d’exploitation au rythme actuel ; seule une faible proportion du sous-
sol libyen est aujourd’hui couverte par des accords de prospection et
de production, ce qui place potentiellement le pays au même niveau
que le Koweït.

voir la section Libye du site migreurop (actualités, rapports, cartes)
http://www.migreurop.org/rubrique172.html

 
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